DU CHOIX ET DE L'HARMONIE DES COULEURS DANS LES VÊTEMENTS ET PARURES
11 existe deux côtés dans la toilette d’une femme, l’un vulgaire, c’est-à-dire commun à toutes les femmes qui suivent la mode machinalement, sans réflexion, parce qu’il faut la suivre ; l’autre esthétique, c'est-àdire qui annonce le sentiment du beau, le goût de la mise.
L’attrait le plus puissant d'une toilette réside dans
la parfaite harmonie de la forme et des couleurs avec l’âge, la figure, le teint et les habitudes. Or, il ne suffit pas que l’habillement soit fait de riches étoffes, qu’il soit bien taillé et parfaitement ajusté au corps, il faut aussi que sa couleur, les ornements et parures qu’on y ajoute, soient appropriés à l’âge, à la carnation, à la teinte des cheveux, à la taille et au caractère physionomique de la personne. Le choix bien entendu des couleurs est, sur ce point, d’une haute importance, car un mauvais choix nuit non-seulement à la beauté, mais peut encore l’obscurcir complètement. Les femmes ne devraient jamais se plier à la mode en fait de couleurs, la raison et le bon goût leur disent de toujours porter la couleur qui leur est la plus favorable ; et quoique la mode soit une despote brutale, il est cependant permis de lui désobéir quelquefois. Si, dans les réunions de femmes, on voit généralement fort peu de toilettes bien portées, c’est que jeunes, vieilles, grandes, petites, grasses, maigres, blondes, brunes, graves, sérieuses, légères, espiègles, etc., toutes adoptent le même habillement, les mêmes couleurs et les mêmes parures, à peu de différence près, et cela pour être à la mode. Alors il arrive que telle brune ou telle blonde, qui eût été ravissante en portant la couleur qui lui sied, obscurcit l’éclat de ses charmes par le choix mal raisonné de la couleur à la mode.
Un poète a dit :
De la mode, fuyez, fuyez la fantaisie,
Que la couleur qui sied soit constamment choisie :
Telle qui, de la blonde anime les attraits,
De la brune obscurcit les plus aimables traits.
Le grand art de la toilette réside autant dans le choix et l’harmonie des couleurs que dans une élégante simplicité ; c’est d’assortir la coiffure et 1 habillement à la physionomie ; c’est de régler par le bon goût toutes les pièces de l’habillement et des parures ; c’est d’adoucir par des gradations, d’accorder par des nuances, de faire valoir par des contrastes, et de tirer tout le parti de sés charmes sans paraître y songer ; c’est, enfin, de savoir plier la mode aux moyens de plaire les plus naturels, et non ces moyens à la mode. Ajoutez à celte toilette quelques grâces, et le tout sera complet. Quoique le bon goût soit un don de la nature, il peut se développer et se perfectionner par la pratique. La femme qui a exercé cette faculté, saisit d’un coup d’œil l’ensemble d'une toilette, en distinguo les qualités, les défauts, et indique le moyen de remédier à ce qui est défectueux. Exercer et perfectionner son goût est donc, pour la femme, une étude essentielle qu’elle ne doit jamais négliger.
D’après les plus savants artistes en toilettes, le choix des couleurs doit être calculé , ainsi que nous venons de le dire, sur la nuance des cheveux et la teinte de la peau , parce que l'expérience démontre tous les jours que les couleurs favorables aux attrâits de la
brune éclipseraient ceux de la blonde, et que les couleurs qui pâlissent un teint trop animé, rendent blêmes les visages légèrement rosés. En partant de ces principes, toutes les nuances de jaune, depuis la couleur paille jusqu'à l’ocre le plus chaud, iront parfaitement à la brune ; des fleurs jaunes placées dans ses cheveux éclairciront son teint, tandis que ces mômes fleurs rendraient la blonde presque livide. — Le rose et le vert tendres, le lilas et l’azur conviennent parfaitement à la blonde ; le gros bleu, le violet, le brun et le noir font également bien ressortir l’éclat de sa blancheur. Les étoffes écossaises, où le rouge et le vert dominent, sont très-favorables aux blondes et vont, au contraire, fort mal aux brunes. Les femmes à cheveux noirs jais et à peau très-brune doivent s’abstenir des vêtements rouges, parce que cette couleur rembrunit encore leur teint et les rapproche des mulâtresses . Les femmes à cheveux noirs et à peau blanche peuvent choisir parmi toutes les couleurs ; on s’accorde à dire que le bleu céleste leur est surtout très-avantageux. 11 en est de même pour la couleur des pierreries servant à la parure : les brunes doivent choisir les turquoises, les topazes, les rubis ; les blondes préféreront les améthystes, les coraux, les perles, les émeraudes et les grenats. Les parures en brillants conviennent à toutes les femmes.
Ce n'est pas tout que d'avoir accordé les couleurs avec la personne, il faut encore que l’harmonie existe
entre les couleurs des différentes pièces de l’habillement. Très-souvent la mode fait jurer les couleurs et pleurer le bon goût. Un habillement entier de même couleur (le blanc et le noir exceptés), chapeau, robe, camail , pardessus , visite, etc., est un affreux solécisme contre la syntaxe des couleurs. Il faut , en vérité, que ceux ou celles qui donnent les modes, soient bien absurdes et complètement dépourvus de notions kaléidoscopiques , pour oser ensevelir la beauté dans un accoutrement pareil.
Nous ne pouvons traiter ici avec les détails quelle mérite, la question de l’harmonie ou concordance des couleurs et leur discordance; ce serait une affaire d’art trop longue et trop difficile ; nous donnerons simplement pour exemple d'harmonie de couleurs: une robe de soie grise avec un pardessus ou caraco bleu céleste, chapeau et brodequins bleus , manchettes blanches, gants blancs, bracelets d’or, composent une mise des plus ravissantes. Le blanc et le noir s’accordent toujours ensemble ; mais noir sur rouge, vert sur violet, rose sur jaune, etc., sont tout à fait en désaccord. Lorsque l’écharpe d’iris [arc-encicl ), se développe sur un point du firmament, considérez avec attention l’harmonieux mélange de ses couleurs; vous n’y verrez jamais d’oppositions dures, de teintes sautant brusquement sur leurs voisines , toutes les couleurs de cet immense ruban céleste se fondent mollement les unes dans les autres. Suivez
cet exemple que vous donne la nature , ô femmes !
Ce que nous disons des couleurs, a été poétiquement démontré, il y a deux mille ans, par la célèbre Glycère d’Athènes, qui composait d’admirables bouquets pour servir de modèles aux peintres de cette époque. — L’auteur de Y Art d’aimer , le poète Ovide, n’oublia point de parler de l’arrangement des couleurs dans la toilette; il disait au beau sexe de Rome : « — L’art de la teinture s’est perfectionné pour vous, jolies femmes , vous pouvez choisir entre une grande variété de nuances; vous avez la couleur pourpre des Reines ; le bleu qui ressemble à l’azur du ciel ; le vert d’eau qu’affectionnent les nymphes; la couleur du voile de l’aurore, celle de l’écharpe d’iris. Vous le savez mieux que moi , la même couleur ne saurait convenir à toutes les belles : le noir sied aux blondes, vous ne l’ignorez pas, charmante Briseis, qui cachez à demi, sous un voile brun, l’éblouissante neige de vos épaules; vous en étiez vêtue, adorable fille de Céphée, lorsque vous reçûtes les hommages des habitants de Séryphe accourus sur vos pas. Il en est de même pour le rose, l’amaranlhe, le jaune et les autres couleurs , qui trouvent leur application selon les diverses teintes de la peau. Qui mieux que vous, ô femmes I peut être juge en cette matière. »
Il y a déjà plus d’un siècle qu’un auteur écrivait ces lignes : « Quelquefois une femme qui, hier, était charmante avec un chapeau de très-bon goût , se
trouve aujourd’hui moins bien avec le même chapeau; étonnée de cette étrange métamorphose , elle accuse tour à tour et son chapeau et sa figure. Eh ! mon Dieu, Madame, votre figure et votre chapeau n’ont aucun tort ; ils n’ont point changé. Mais pourquoi donc étais-je si bien hier et suis-je si mal aujourd’hui? — Ecoutez-moi , je vais vous dire : hier, Madame, la couleur de votre robe était parfaitement d’accord avec celle de votre chapeau; aujourdhui une nouvelle robe tranche d’une manière si dure , qu’il en résulte , si je puis m’exprimer ainsi , une dissonnance optique aussi désagréable pour l'œil qu’un accord faux , en musique, l’est pour l’oreille. Reprenez, Madame, la robe d’hier, et vous redeviendrez charmante. »
Nous terminerons ce chapitre en faisant observer que certaines couleurs produisent un effet charmant le jour, tandis que le soir ou la nuit , aux flambeaux, elles paraissent ternes et fanées. Ainsi , par exemple, les couleurs rose, bleu céleste , vert d'eau, jaune pâle, bronze, etc., ne perdent rien au jour; les couleurs blanc-nacré, aurore, nankin, etc., ressortent parfaitement aux feux des bougies.
Ainsi donc, la femme dont le bon goût a été formé par l’étude de l’harmonie des couleurs, doit toujours établir son choix sur cette harmonie et ne jamais le régler sur les fantaisies de la mode.