‹ Hypnotisme, double conscience, et altérations de la personnalitéChapitre 11 sur 51 · APPLICATIONS CHIRURGICALES · texte numérisé non relu

APPLICATIONS CHIRURGICALES

Du reste le nombre des hypnotisations faites au moment où j'écris est considérable^ et chacun peut déjà contrôler ces données avec sa propre expérience.

L'hyperesthésie hypnotique présente un vif intérêt au point de vue de la physiologie ; elle se montre d'une manière moins constante, quelquefois la première, le plus souvent après la torpeur.

Elle porte sur tous les sens, sauf la vue, mais surtout sur le sens musculaire, dont elle démontre l'existence d'une manière irréfragable. L'observation citée plus haut nous en offre des exemples remarquables.

L'ouïe atteint une telle acuité, qu'une conversation peut être entendue à un étage inférieur; les sujets mêmes sont très fatigués de celte sensibilité; leur visage exprime la douleur que leur fait éprouver le bruit des voitures, celui de

la voix ; le bruit d'une montre est entendu à 8 mètres de distance.

L'odorat se développe et acquiert la puissance de celui des animaux . Les malades se rejettent en arrière, en exprimant le dégoût pour des odeurs dont personne ne s'aperçoit autour d'eux, A-t-on touché de Téther, ou fait une autopsie trois ou quatre jours auparavant, les malades ne s y trompent pas. Quel est le médecin^ j'en appelle à M. Briquet (i), qui n'a observé très souvent ces phénomènes spontanés chez des hystériques ?

Si, derrière le malade, à 3o ou 40 centimètres de distance, on présente sa main ouverte ou un corps froid, le sujet dit immédiatement qu'il éprouve du froid ou du chaud, et cette sensation est si forte qu'elle devient pénible, et que le sujet cherche à l'éviter.

Il en est de même du goût.

Le sens musculaire acquiert une telle finesse, que j'ai vu se répéter devant moi les choses étran-res racontées du somnambuhsme spontané, et de beaucoup de sujets dits magnétiques.

(i) Briquet, Traité de l'hystérie, Paris, i85q.

J'ai VU écrire très correctement en interposant un gros livre entre le visage et le papier ; j'ai vu enfiler une aiguille très fine dans la même position; marcher dans un appartement, les yeux absolument fermés et bandés : tout cela sans autre guide réel que la résistance de Pair, et la précision parfaite des mouvements, guidés par le sens musculaire hyperesthésié.

Du reste, si Ton veut y réfléchir, nous sommes entourés d'analogies.

Le pianiste joue la nuit, sans jamais se tromper de touche : et qui dira l'incommensurable fraction de mètre à mesurer sur la corde du violon entre la note fausse et la note juste, si imperturbablement obtenue par la pression du doigt de l'artiste ?

La facile excitation de la contractilité musculaire dans rétat hypnotique est un des faits les plus faciles à vérifier. Les bras étant dans la résolution (et s'ils n'y sont pas, on obtient cet état par une simple friction prolongée), on prie le malade de serrer un objet quelconque, un dynamomètre, par exemple ; si alors on malaxe les muscles avec les mains, on les sent se raidir,

acquérir la dureté du bois, le sujet développe une force extraordinaire et sans accuser la mçindre fatigue.

M. Verneuil a raconté à la Société de chirurgie une expérience faite sur lui-même. En fixant un objet éloigné en haut et en arrière, il peut se mettre dans un état qui n'est pas le sommeil hypnotique, car la conscience du monde extérieur persiste; si alors il étend horizontalement le bras^ il peut garder cette attitude pendant douze à quinze minutes, presque sans fatigue, et l'on sait que l'athlète le plus vigoureux peut â peine conserver la position dite bras tendu pendant quatre à cinq minutes. •

Un médecin brésilien garda cette position, dans les mêmes conditions, pendant plus de vingt minutes.

Ainsi la fatigue ne paraît plus exister, les muscles s'oublient, leur conscience ordinaire est •troublée, et l'équilibre normal de nos sens est rompu par une concentration cérébrale particulière.

Si nous voulions nous laisser entraîner sur le terrain des analogies, nous écririons de Ion-

j3 LE SOMMEIL NERVEUX OU HYPNOTISME

gues pages, mais je dépasserais le cadre que je me suis tracé.

Ne pense-t-on pas comme moi que la force du prétendu fluide magnétique et de ses merveilles, de la double vue, etc., est dans ces hyperesthésies et dans cet équilibre du sens musculaire détruit ? Tous ces phénomènes, je l'ai déjà dit, anesthésie, hyperesthésie, catalepsie, désordres du sens musculaire, se montrent dans les maladies. L'hypnotisme permet de les reproduire artificiellement chez Thomme sain :

c'est extraordinaire, c'est vrai; mais je n'y vois point de merveille. Or, comme un sujet hypnotiségpeut conserver toute sa raison, et par suite les idées de fourberie, il pourrait attribuer à une double vue ou à n'importe quel agent mystérieux les prodiges que lui permettent de faire des sens singulièrement exaltés. Si les chiens pouvaient parler, ne serions-nous pas très portés à les croire, s'ils nous racontaient que c'est par la puissance d'un fluide mystérieux qu'ils peuvent reconnaître, dans la rue, les traces de leur maître, deux heures après son passage ?

Je sais bien que les magnétiseurs disent qu'ils

font des choses beaucoup plus extraordinaires : je ne les ai point vues, on me permettra de garder le silence.

Je crois à ce que je raconte, parce que je Tai étudié et réétudié, et je trouve cela bien suflSsant. Du reste, je n'impose ma conviction à personne; bien au contraire, je demande qu'on ne me croie pas sur parole, et qu'on expérimente comme moi.

Je dirai quelques mots du phénomène de catalepsie ; c'est le plus constant^ il peut exister avec Tanesthésie comme avec Thyperesthésie ; l'on éprouve une émotion singulière à voir un cataleptique en hyperesthésie faire des efforts impuissants pour soustraire ses bras au plus léger contact, son oreille au bruit qui l'assourdit.

Il est le premier qui se produise, et il peut se montrer avant même Tanesthésie. Le fait curieux observé par M. Verneuil sur lui-même, démontre combien la contractilité musculaire est sous l'empire de Tétat des yeux avant mêmeque l'hypnotisme soit établi. Il peut s'accompagner de contracture partielle : je l'ai observe

deux fois; M. Verneuil une fois, chez le médecin cité plus haut.

Cet état cataleptique atteint en général tous les muscles du corps, et il est possible de donner aux sujets les poses les plus étranges , sans qu^ils éprouvent aucune fatigue pendant quinze à vingt minutes, quelquefois plus longtemps.

Serait-ce là, comme le dit Braid, le secret de la statuaire grecque, qui connaissait le moyen de faire poser d'une façon parfaite d'excellents modèles ? Cela est possible .

Il n'est du moins pas douteux que les poses desfaquirs n'aient cette origine* Bernier raconte qu'ils arrivaient à cette sorte d'extase en regardant longtemps le bout de leur nez ; de même pour les extases des moines du mont Athos, nommés omphalo-psychiens ^ parce qu'ils regardaient obstinément leur nombril.

Souvenons-nous des extases desainte Thérèse, des convulsionnaires de Saint- Médard, des proscrits des Cévennes (i), etc.

M. Pouzin a raconté devant moi, à la Société

(i) Calmeil, De la folie considérée som le point de vue pathologique, historique et judiciaire, Paris, 1845.

médico-psychologique, le fait d'une jeune hystérique de sa connaissance qu'il a trouvée plusieurs fois en catalepsie devant sa glace, dans les poses les plus bizarres; il se l'explique aujourd'hui.

Les malades peuvent entendre la voix, et rétat cataleptique des muscles du larynx, s^opposer à la phonation ; une friction sur la partie antérieure du cou fait cesser cet état, et la parole reparaît.

Cette propriété remarquable de la friction ou du courant d'air froid pour faire cesser la catalepsie générale ou locale étonne par la rapidité de son action ; M. T. Puel Ta découverte il y a plus de trente ans, bien après Braid, mais il n'était pas probable qu'il eût connaissance des travaux du médecin anglais. Dans un très remarquable travail, couronné par l'Académie (i), il raconte longuement l'observation d'une cataleptique spontanée : par hasard il découvrit que par une légère friction, il faisait cesser la catalepsie des mains, puis des muscles des membres

(i) Puel, De la catalepsie {Mémoires de V Académie de médecine f i856. Tome XX, page 409).

et du tronc ; enfin un jour il fit cesser l'accès en frictionnant les paupières, et éveilla la malade. Ce moyen lui servit à la guérir.

Chez la cataleptique spontanée qui a motivé mes recherches, ]'ai observé le même phénomène et pratiqué les mêmes manœuvres avec succès; mais la catalepsie n'était qu'un des accidents de sa maladie.

Nous avons vu, pendant la période d'anesthésie, le pouls s'abaisser singulièrement, sans cependant descendre aux caractères du pouls syncopal. Dans la catalepsie provoquée, il en est tout autrement : après quatre ou cinq minutes, le pouls s'accélère, les battements du cœur deviennent énergiques; quelquefois les malades éprouvent de l'oppression ; il est alors prudent de mettre les membres au repos ou de faire cesser l'hypnotisme. Nous verrons tout à l'heure quels sont les phénomènes psychiques que cette catalepsie peut permettre de constater.

J'ai reconnu maintes fois qu'en frictionnant un œil on fait cesser la catalepsie de la moitié correspondante du corps.

Il est des sujets chez lesquels la catalepsie ne

paraît pas s'établir d'emblée, c'est-à-dire que les membres ne gardent pas immédiatement les positions données ; il faut alors les prier, si du moins ils entendent, de faire un petit effort pour garder la position, et Ton voit cet effort devenir en quelque sorte constant et l'état cataleptique du membre élevé se produire. C'est dans Braid que j'ai pris l'indication de cette expérience.

Il arrive souvent que l'état cataleptique ne peut être produit que dans les membres supérieurs.

Un fait curieux est celui-ci : si, pendant cette période, l'opérateur place un doigt sur la main du sujet, Tautre doigt sur la face ou la tête, il se produit dans tout le corps du patient un frémissement douloureux en tout semblable à une vive commotion électrique. J'ai constaté ce fait sur six ou sept personnes, et je ne saurais trop engager à l'étudier.

L'action de Télectricité d'induction sur les sujets hypnotisés est un très intéressant sujet d'études; je les ai commencées, et j'en publierai les résultats quand mon opinion sera bien établie et mes conclusions arrêtées.

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