DÉDOUBLEMENT DE LA PERSONNALITÉ
OU
Le sommeil et la mémoire sont les deux grandes inconnues de la biologie de l'homme ; le premier remplit cependant la moitié de sa vie, et sans la mémoire on ne saurait comprendre une existence intellectuelle.
Je n'aborderai pas ces problèmes; car pour en chercher la solution , il faudrait d'autres efforts que les miens.
Je vais seulement raconter Thistoire d'une jeune femme dont l'existence est tourmentée par une altération de la mémoire qui n'a pas d'analogues dans la science et qui lui donne une
sorte de double personnalité ; de plus cette altération de la mémoire, par un de ses côtés, touche au sommeil.
Le lecteur voudra bien me prêter une attention soutenue; car les mots dont j'ai à me servir étant des mots ordinaires que j'ai été contraint de détourner de leur acception, il en ressort forcément quelque obscurité.
HISTOIRE DE FÉLIDA X .. 6}
l, — HISTOIRE DE FELIDA X... DE l858 A 1877
Félida X... est née en 1843, à Bordeaux, de parents bien portants; son père, capitaine dans la marine marchande, a péri quand elle était en bas âge, et sa mère, laissée dans une position précaire, a dû travailler pour élever ses enfants.
Les premières années de Félida ont été difficiles, cependant son développement s'est fait d'une façon régulière.
Vers rage de treize ans, peu après la puberté, elle a présenté des symptômes dénotant une hystérie commençante, accidents nerveux variés, douleurs vagues, hémorrhagies pulmonaires, que n'expliquait pas l'état des organes de la respiration.
Bonne ouvrière et d'une intelligence dévelop-
pée, elle travaillait à la journée à des ouvrages de couture.
Vers l'âge de quatorze ans et demi se sont montrés les phénomènes qui font le sujet de ce récit.
Sans cause connue, quelquefois sous l'empire d'une émotion, Félida X... éprouvait une douleur aux deux tempes et tombait dans un accablement profond, semblable au sommeil. Cet état durait environ dix minutes ; après ce temps et spontanément elle ouvrait les yeux, paraissant s'éveiller, et entrait dans le deuxième état qu'on est convenu de nommer condition seconde que je décrirai plus tard ; il durait une heure ou deux, puis l'accablement et le sommeil reparaissaient et Félida rentrait dans l'état ordinaire.
Cette sorte d'accès revenait tous les cinq ou six jours ou plus rarement ; ses parents et les personnes de son entourage, considérant le changement de ses allures pendant cette sorte de seconde vie et son oubli au réveil, la croyaient folle.
Bientôt les accidents de l'hystérie proprement
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dite s'aggravèrent. Félida eut des convulsions, et les phénomènes de prétendue folie devinrent plus inquiétants ; je fus alors appelé à lui donner mes soins (juin i858); car, étant médecin adjoint de l'asile public des femmes aliénées, il était naturel qu'on me demandât de traiter une maladie que Ton croyait mentale.