I. Premières observations
Voici ce que je constate en octobre i858.
Félida X... est brune, de taille moyenne, assez robuste et d'un embonpoint ordinaire ; elle est sujette à de fréquentes hémoptysies probablement supplémentaires; très intelligente et assez instruite pour son état social, elle est d'un caractère triste, même morose, elle parle peu, sa conversation est sérieuse, sa volonté est très arrêtée et son ardeur au travail très grande. Ses sentiments affectifs paraissent peu développés. Elle pense sans cesse à son état maladif qui lui
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inspire des préoccupations sérieuses et souffre de douleurs vives dans plusieurs points du corps, particulièrement à la tête, le symptôme nommé clou hystérique est chez elle très développé.
On est particulièrement frappé de son air sombre et du peu de désir qu'elle a de parler ; elle répond aux questions, mais c'est tout...
Examinée avec attention au point de vue intellectuel, je trouve ses actes, ses idées et sa conversation parfaitement raisonnables.
Presque chaque jour, sans cause connue ou sous l'empire d'une émotion, elle est prise de ce qu'elle appelle sa crise ; en fait elle entre dans son deuxième état ; ayant été témoin des centaines de fois de ce phénomène, je puis le décrire avec exactitude, j'en ai parlé plus haut d'après ce qu'on m'avait raconté ; je le décris actuellement d'après ce que j'ai vu.
Félida est assise, un ouvrage de couture à la main ; tout d'un coup, sans que rien puisse le faire prévoir et après une douleur aux tempes plus violente qu'à l'habitude, sa tête tombe sur . sa poitrine, ses mains demeurent inactives et
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descendent inertes le long du corps, elle dort ou paraît dormir, mais d'un sommeil spécial, car aucun bruit, aucune excitation, pincement ou piqûre ne saurait réveiller ; de plus, cette sorte de sommeil est absolument subit. Il dure deux à trois minutes ; autrefois il était beaucoup plus long.
Après ce temps, Félida s'éveille, mais elle n'est plus dans Tétat intellectuel ou elle était quand elle s'est endormie. Tout paraît différent. Elle lève la tête et, ouvrant les yeux, salue en souriant les personnes qui l'entourent, comme si elles venaient d'arriver; sa physionomie, triste et silencieuse auparavant, s'éclaire et respire la gaieté; sa parole est brève et elle continue, en fredonnant, Touvrage d'aiguille que dans l'état précédent elle avait commencé ; elle se lève, sa tnarche est agile et elle se plaint à peine des mille douleurs qui quelques minutes auparavant la faisaient souffrir ; elle vaque aux soins ordinaires du ménage, sort, circule dans la ville, fait des visites, entreprend un ouvrage quelconque, et ses allures et sa gaieté sont celles d'une jeune fille de son âge bien portante; nul
ne saurait trouver quelque chose d'extraordinaire à sa façon d'être. Seulement son caractère est complètement changé ; de triste elle est devenue gaie et sa vivacité touche à la turbulence, son imagination est plus exaltée ; pour le moindre motif elle s'émotionne en tristesse ou en joie; d'indifférente à tout ce qu'elle était, elle est devenue sensible à l'excès.
Dans cet état, elle se souvient parfaitement de tout ce qui s'est passé pendant les autres états semblables qui ont précédé et aussi pendant sa vie normale. J'ajouterai qu'elle a toujours soutenu que l'état, quel qu'il soit, dans lequel elle est au moment où on lui parle est rétat normal qu'elle nomme sa raison, par opposition à l'autre qu'elle appelle sa crise.
Dans cette vie comme dans l'autre, ses facultés intellectuelles et morales, bien que différentes, sont incontestablement entières, aucune idée délirante, aucune fausse appréciation, aucune hallucination. Félida est autre, voilà tout; je dirai même que dans ce deuxième état; dans cette condition seconde^ toutes ses facultés paraissent plus développées et plus complètes.
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Cette deuxième vie^ où la douleur physique ne se fait pas sentir, est de beaucoup supérieure à l'autre ; elle l'est surtout par le fait considérable que nous avons déjà indiqué, que pendant sa durée, Félida se souvient non seulement de ce qui s'est passé pendant les ■ accès précédents, mais aussi de toute sa vie normale, tandis que, ainsi que je le redirai plus loin, pendant sa vie normale elle n'a aucun souvenir de ce qui s'est passé pendant ses accès.
Après un temps qui, en i858, durait trois ou quatre heures, presque chaque jour, tout à coup la gaieté de Félida disparaît, sa tête se fléchit sur sa poitrine et elle retombe dans l'état de torpeur que nous avons décrit, — trois à quatre minutes s'écoulent et elle ouvre les yeux pour rentrer dans son existence ordinaire, — On s'en aperçoit à peine, car elle continue son travail avec ardeur, presque avec acharnement; le plus souvent c'est un travail de couture entrepris dans la période qui précède, elle ne le connaît pas, et il lui faut un effort d'esprit pour le comprendre. Néanmoins elle le continue comme elle peut, en gémissant sur sa malheureuse si-
tuatioD ; sa famille, qui a Thabitude de cet état, Taide a se mettre au courant.
Quelques minutes auparavant elle chantonnait quelque romance, on la lui redemande, elle ignore absolument ce qu'on veut dire; on lui parle d'une visite qu'elle vient de recevoir, elle n'a vu personne.
Je crois devoir préciser les limites de cette amnésie. — L'oubli ne porte que sur ce qui s'est passé pendant la condition seconde, aucune idée générale acquise antérieurement n'est atteinte, elle sait parfaitement lire, écrire, compter, tailler, coudre, etc., et mille autres choses qu'elle savait avant d'être malade ou qu'elle a apprises dans ses périodes précédentes d'état normal.
Dès i858, je l'avais remarqué et je l'ai vérifié dans ces derniers temps, sur l'invitation dç MM. Liard, aujourd'hui directeur de l'enseignement supérieur au ministère de l'instruction publique, et Marion. Ces psychologues, qui ont bien voulu m'éclairer de leurs conseils, m'ont fait comprendre l'importance de ce caractère, car dans quelques faits célèbres du dédouble-
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ment de la vie, Toubli portait sur toute la vie passée, y compris les idées générales. — Il en était ainsi de la dame américaine de Macc Nish (i), laquelle à un moment donné, à la
i suite d'un sommeil spontané, oublia toute son
t existence antérieure, même ce qu'elle avait ap-
pris pendant cette existence, lecture, écriture, musique, et qui fut obligée de recommencer son éducation, jusqu'à ce qu'elle fut rentrée dans l'état normal, et que ces notions lui fussent revenues.
Physiquement Félida est une hystérique très caractérisée, elle a la boule épigastrique ; sa sensibilité tactile est altérée ; son goût, dans Tétat normal, est détruit, car j'ai pu lui faire mâcher des pilules d'un goût détestable sans qu'elle y trouvât aucune saveur; son odorat est diminué et nombre de points de son corps sont anesihésiques ; enfin, pour la moindre émotion, elle a des convulsions sans perte complète de la connaissance; je n'insiste pas sur ce tableau si connu, il me suflSra de dire que chez Félida
(i) Mac-Nish, Philosophy 0/ Sleep. i83o, p. 21 5.
rhystérie est certaine, et que les accidents singuliers qu'elle présente doivent être sous la dépendance de cette maladie générale.
A cette époque, s'est montré un troisième état qui n'est qu'un épiphénomène de l'accès. J'ai vu cet état seulement deux ou trois fois^ et pendant seize ans son mari ne l'a observé qu'une trentaine de fois : étant dans sa condition seconde, elle s'endort de la façon déjà décrite, et au lieu de s'éveiller dans l'état normal comme à l'habitude, elle se trouve dans un état spécial que caractérise une terreur indicible ; ses premiers mots sont : « J'ai peur..., j'ai peur.., » ; elle ne reconnaît personne, sauf le jeune homme qui est devenu son mari. — Cet état quasi délirant dure peu, c'est le seul moment où j'ai pu saisir chez elle des conceptions fausses.
J'aurais pu prendre pour des hallucinations de l'ouïe et de l'odorat certains états hyperesthétiques de ces sens, mais une étude attentive m'a démontré que l'exaltation seule de ses sens lui permettait d'entendre des conversations ou des bruits et de sentir des odeurs que personne dans son entourage ne pouvait percevoir ; —
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l'histoire de Thystérie est remplie de faits sem~ blables ; je n'insiste pas,
Si f avais pu avoir des doutes sur la séparation complète de ces deux existences, ils eussent été levés par ce que je vais raconter.
Un jeune homme de dix-huit à vingt ans connaissait Félida X... depuis son enfance et venait dans la maison ; ces jeunes gens, ayant l'un pour l'autre une grande afifection, s'étaient promis le mariage.
Pendant sa condition seconde, elle s'abandonne à lui et devient grosse.
Dans sa période de vie normale elle l'ignore.
Un jour Félida plus triste qu*à l'ordinaire me dit, les larmes dans les yeux que « sa ma- « ladie s'aggrave, que son ventre grossit et a qu'elle a chaque matin des envies de voce mir ; » — en un mot, elle me fait le tableau le plus complet d'une grossesse qui commence ; elle me consulte sur les troubles physiologiques de sa grossesse, qu'elle prend pour des maladies.
Au visage inquiet de ceux qui l'entourent, j'ai des soupçons qui devaient être bientôt levés.
En effet, dans Taccès qui suit de près, Félida me dit devant ces même personnes :
« Je me souviens parfaitement de ce que je « viens de vous dire, vous avez dû facilement « me comprendre; je l'avoue sans détours..., « je crois être grosse. »
Dans cette deuxième vie, sa grossesse ne l'inquiétait pas, et elle en prenait assez gaiement son parti.
Devenue enceinte pendant sa condition seconde, elle l'ignorait donc pendant son état normal et ne le savait que pendant ses autres états semblables.
Mais cette ignorance ne pouvait durer ; une voisine, devant laquelle elle s'était expliquée fort clairement et qui, plus sceptique qu'il ne convient, croyait que Félida jouait la comédie, lui rappela brutalement sa confidence après l'accès. Cette découverte fit à la jeune fille une si forte impression qu'elle eut des convulsions hystériques très violentes^ et je dus lui donner mes soins pendant deux ou trois heures.
L'enfant, conçu pendant l'accès, a seize ans aujourd'hui ; nous en reparlerons plus loin.
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A cette époque (1859), je racontai ce fait à divers confrères, et je commençai des recherches que je publiai (i) et qui occupèrent le monde savant. Ces recherches, signalées par Velpeau à l'Institut, ont été confirmées par Broca, FoUin, Lasègue, MM. Verneuiî, Alfred Maury, Baillarger, etc., et ne sont tombées dans une sorte d^oubli que par suite de leur malheureuse analogie avec les pratiques justement décriées du magnétisme animal.
Cest sur Félida X... et particulièrement sur une de ses amies^ Marie X... (2), que j'ai fait les expériences qui ont été la base de cette étude, laquelle, après Braid et nombre d'aUteurs anciens, a établi Faction du strabisme convergent sur les fonctions cérébrales, tant chez rhomme que chez les animaux.
Pour ne pas sortir de mon sujet, je ne décrirai que ce que j'observai sur Félida X... en ce qui touche à l'hypnotisme.
Félida étant dans Tun de ses deux états et assise en face de moi, je l'invite à regarder at-
(i) Archives générales de médecine, Janv. 1860, Ce travail est^reproduit page 9 du présent volume.^ (2) Voyez p. 1 7.
tentivement un objet quelconque placé à i5 ou 20 centimètres au-dessus de ses yeux; après huit à dix secondes^ elle clignote et ses yeux se ferment. Pendant quelques instants elle ne répond à aucune question, le sommeil dans lequel elle paraît être la séparant complètement du monde extérieur — de plus elle est anesthésique — après ce temps très court, elle répond aux questions posées et présente ce fait particulier, que dans ce somnambulisme provoqué et quel que soit son état au moment où elle a été endormie, elle est toujours dans l'état normal.
Alors elle présenté les phénomènes ordinaires de ce somnambulisme, catalepsie, anesthésie, hyperesthésie de la peau, développement exagéré de Todorat et du toucher, exaltation du sens musculaire, tous phénomènes très faciles à produire par le procédé indiqué même chez les animaux (poules, chats) et sur lesquels je n*ai pas à insister ici.
Le réveil se fait, avec la même facilité, par les moyens connus, la friction ou TinsufiBiation sur les paupières.
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Si après avoir lu le livre de Braid (i), où sont rapportées nombre de cures, dans lesquelles j'ai peu de foi, j'ai provoqué chez ma malade le sommeil artificiel par les moyens qu'il recommande, c'était, je dois le dire, dans Tespérance de la guérir. Cet espoir a été déçu, car je n'ai amené chez elle aucune modification.
L'existence chez notre malade d'un phénomène spontané, la transition d'un état à l'autre, m'avaient fait naturellement songer à l'hypnotisme qui, de même que le somnambulisme, que tous connaissent, peut être spontané.
Les exemples n*en sont pas rares ; on en connaît un grand nombre, je n'en citerai que quelques-uns :
Au commencement de iSyS, M. Bouchut (2) a observé dans son service une jeune fille qui tombait en somnambulisme avec catalepsie toutes les fois qu'elle travaillait à des boutonnières, ouvrage difficile qui exige une certaine attention et une grande fixité du regard.
(ï) Braid, Neurypnology,
(2) Bouchut, Traité pratique des maladies des nonveau-nés, 8« édit., Paris, i885, p. 273.
C'était une hystérique qui s'hypnotisait ellemême.
Je pourrais nommer un pasteur éminent de l'Église réformée qui s'endort à volonté pendant une demi-heure, en fermant les yeux et convulsant les globes oculaires en haut et en dedans. — Ici le phénomène est complètement à la discrétion de la personne.
Je ne tirerai aucune conséquence de ces faits. Ils paraissaient autrefois merveilleux. Tous aujourd'hui sont entrés dans la science.
Je viens de décrire l'état de Félida en i858 et 1859. A la fin de cette dernière année, les phénomènes parurent s'amender, on me le dit, du moins; elle accoucha heureusement, nourrit son enfant.