Je retrouve Félida X
Dans les premiers mois de 1875, l'Académie de médecine de Belgique, saisie de la question Louise Lateau, chargea M. Warlomont de faire un rapport sur le sujet. Ce travail, très bien fait (1), insiste sur la réalité scientifique du phénomène dit doublement de la vie, double conscience^ condition seconde^ états qui peuvent être spontanés ou provoqués. M. Warlomont rappelle des faits célèbres, mais assez rares.
Je reconnus en ces faits les analogues de mon observation de i858. Bien que dès cette époque j'en eusse apprécié l'importance, je ne l'avais pas publiée, la considérant comme trop isolée dans la science, ou comme trop en de-
(i) Warlomont, Louise Lateau, Rapport médical sur la stigmatisée de Bois d'Haine, iSy").
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hors de la chirurgie que je professe à Bordeaux. Je me mis donc à la recherche de Félida X...
et je la retrouvai présentant les mêmes phénomènes qu'autrefois, mais aggravés.
Aujourd'hui Félida X.., a trente -deux ans, elle est mère de famille et dirige un magasin d'épicerie.
Elle n'a que deux enfants vivants; l'aîné, conçu, nous l'avons dit, pendant une période d'accès, a le tempérament nerveux de sa mère, très intelligent, excellent musicien. Il a des attaques de nerfs, sans perte complète de connaissance, et, après ces crises nerveuses, des terreurs inexplicables qui rappellent le troisième état que nous avons décrit. Evidemment cet enfant, qui a aujourd'hui seize ans, subit Tin^ fluence de l'hérédité morbide.
Au physique, Félida X... est amaigrie, sans avoir l'aspect maladif.
Dès mon arrivée, m'ayant reconnu, elle me consulte avec empressement sur les moyens de sortir de sa triste situation.
Voici ce qu'elle me raconte :
Elle est toujours malade, c'est-à-dire elle a
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toujours des absences de mémoire qu'elle nomme improprement ^e^ crises. Seulement ces prétendues crises, qui ne sont, après tout, que les périodes d'état normal, sont devenues beaucoup plus rares ; la dernière remonte à trois mois. Cependant Tabsence de souvenir qui les caractérise lui a fait commettre de telles bévues dans ses rapports avec des voisins que Félida en a conservé le plus pénible souvenir, et craint d'être considérée comme folle.
Je Texamine au point de vue de l'intégrité de ses fonctions intellectuelles et je n'y rencontre aucune altération.
Cependant, dans ce qu'elle vient de me dire, je démêle aisément qu'elle se souvient très bien de ce qui s'est passé pendant ce qu'elle nomme sa dernière crise, et cette intégrité du souvenir me donne à penser. Il y avait lieu; car le lendemain son mari, dont je reçois la visite, me dit que Tétat dans lequel est actuellement Félida depuis plus de trois mois est l'état d'accès ou de condition seconde, bien qu'elle croie et soutienne le contraire. En effet, pour elle, aujourd'hui comme autrefois, l'état quelconque dans
lequel elle se trouve est toujours l'état de raison ^ le souvenir que j'avais du passé m'avait donc déjà éclairé.
Seulement, depuis que je ne l'avais étudiée, les périodes d'état normal sont devenues de plus en plus rares et de plus en plus courtes, si bien que rétat de condition seconde occupe l'existence presque entière.
Dès ce jour, reconnaissant ce qu'avait de remarquable un état qui, durant seize années^ modifiait si complètement la manière d'être, la personnalité de ma jeune malade, je l'étudiai presque chaque jour, avec le désir de publier son histoire.
Pour éviter des longueurs je ne relaterai que les faits principaux de mon étude, ceux du moins qui sont caractéristiques.
Le 21 juin, Félida, qui est évidemment dans l'état de condition seconde, me raconte qu'il y a quatre ou cinq jours, elle a eu dans la même journée trois ou quatre petits accès, d'une heure ou deux chacun ; pendant ce temps, elle a complètement perdu le souvenir de son existence ordinaire, et pendant ces moments, elle est si
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malheureuse de cet état singulier, qu'elle pense au suicide. Elle était alors, dit-elle, certainement folle, car elle ignorait que je Tavais revue. Elle me supplie même, pour le cas où le hasard m'amènerait à un moment semblable, de faire comme si je la revoyais pour la première fois; une preuve nouvelle de son infirmité augmenterait son chagrin.
Elle reconnaît que, dans ces moments, son caractère se modifie beaucoup; elle devient, dit-elle, méchante, et provoque dans son intérieur des scènes violentes.
Averti par le souvenir du passé et par la grande habitude qu'a son mari de ces variations, il m'est très facile de reconnaître que Félida est dans l'état de condition seconde, bien qu'elle prétende le contraire.
Comme autrefois, en effet, sa parole est brève, son caractère décidé, son naturel relativement gai et insouciant; c'est bien la même gaieté qu'il y a seize ans, mais tempérée par la raison de la mère de famille.
Je crois devoir rapporter ici certains épisodes de l'existence de notre malade, racontés par elle.
Ils donneront de son état une idée excellente el complète.
Pendant l'été de 1874, à la suite d'une émotion violente , elle a été prise de ce qu'elle nomme à tort une crise, qui a duré plusieurs mois sans interruption, et pendant laquelle elle a, suivant l'usage, perdu le souvenir. En effet, son mari m'avait dit qu'elle avait eu à cette époque une période d'état normal si parfaite et si longue qu'il avait espéré la guérison.
Il y a deux ans, étant dans son état ordinaire (c'est-à-dire en condition seconde), elle revenait en fiacre des obsèques d'une dame de sa connaissance; au retour, elle sent venir la période qu'elle nomme son accès (état normal), elle s'assoupit pendant quelques secondes, sans que \es dames qui étaient avec elle dans le fiacre s'en aperçoivent, et s'éveille dans l'autre état, ignorant absolument pourquoi elle était dans une voiture de deuil, avec des personnes qui, selon l'usage, vantaient les qualités d'une défunte dont elle ne savait pas le nom. Habituée à ces situations, elle attendit ; par des questions adroites, elle se fit mettre au courant, et per-
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sonne ne put se douter de ce qui s'était passé.
Il y a un mois, elle a perdu sa belle-sœur à la suite d'une longue maladie. Or, pendant les quelques heures d'état normal dont j'ai parlé plus haut, elle a eu le chagrin d'ignorer absolument toutes les circonstances de cette mort^ à ses habits de deuil seulement, elle a reconmi que sa belle-sœur qu^elIe savait malade avait dû succomber.
Sesenfanls ont fait leur première communion pendant qu'elle était en condition seconde; elîc a aussi le chagrin de l'ignorer pendant les périodes d'état normal.
Je dois noter entre la situation ancienne de notre malade et son état actuel une certaine différence : autrefois Félida perdait entièrement connaissance pendant les courtes périodes de transition ; cette perte était même si complète qu'un jour, en iSSg, elle tomba dans la rue et fut ramassée par des passants. Après s'être éveillée dans son autre état, elle les remercia en riant, et ceux-ci ne purent naturellement rien comprendre à cette singulière gaieté.
Aujourd'hui il n'en est plus de même : cette période de transition a peu à peu diminué de longueur, et bien que la perte de connaissance soit aussi complète, elle est tellement courte que Féiida peut la dissimuler en quelque lieu qu'elle se trouve. Cette période a la plus grande analogie avec ce qu'on nomme en médecine le petit malj qui est la plus petite des attaques d'épilepsie ; toutefois, avec cette différence que le petit mal est la plupart du temps absolument subit; tandis que certains signes^ à elle connus, tels qu'une pression aux tempes, indiquent à Féiida la venue de ces périodes.
Voici ce qui se passe. Dès qu'elle les sent venir, elle porte la main à la tête, se plaint d'un éblouissement, et après une durée de temps insaisissable, elle passe dans l'autre état. Elle peut ainsi dissimuler ce qu'elle nomme une infirmité. Or, cette dissimulation est si complète, que dans son entourage son mari seul est au courant de son état du moment. L'entourage ne perçoit que les variations de caractère qui, je dois le dire, sont très accusées.
Nous insisterons sur les variations que
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Félida signale elle-même avee la plus grande
sincérité.
Dans la période d'accès ou de condition seconde, elle est plus aère, plus insouciante, plus préoccupée de sa toilette; de plus, elle est moins laborieuse, mais beaucoup plus sensible ; il semble que dans cet état elle porte à ceux qui l'entourent une plus vive affection.
Ces différences avec Tétat normal sont-elles dues à ce que, dans ce dernier état^ elle perd le souvenir, tandis que dans la condition seconde elle le recouvre; cela est probable. Nous y reviendrons plus tard.
Quelques jours après, le 5 juillet, je suis frappé en entrant chez Félida, de sa physionomie triste ; elle me salue cérémonieusement et paraît s'étonner de ma visite.
Son allure me frappe, et je pressens qu'elle est dans une période d'état normal; pour en avoir la certitude, je lui demande si elle se souvient de la dernière fois où nous nous sommes vus.
« Parfaitement, répond-elle. Il y a environ « un an, je vous ai vu montant en voiture sur
« la place de la Comédie, je crois que vous ne « m'avez pas remarquée. Je vous afvu d'autres « fois, mais rarement, depuis l'époque où vous « veniez me donner des soins avant mon ma- « riage. »
La chose était certaine. Félida était dansTétat normal, car elle ignorait ma dernière visite faite, on s'en souvient, pendant la condition seconde. Je l'interroge, et j'apprends qu'elle est dans sa raison (elle dit juste aujourd'hui) depuis le matin à huit heures. Il est environ trois heures de l'après-midi.
Profitant d'une occasion, difficile peut-être à retrouver, je l'étudié avec soin. Voici le résumé de mes observations :
Félida est d'une tristesse qui touche au désespoir, et m'en donne les motifs en termes éloquents. Sa situation est, en eflfet, fort triste, et chacun de nous, faisant un retour sur lui-même, peut aisément comprendre ce que serait aujourd'hui sa vie, s'il supprime par la pensée le souvenir des trois ou quatre mois qui précèdent. Tout est oublié, ou plutôt rien n'existe, afiaires, circonstances importantes, connaissances faites,
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renseignements donnés, c'est un feuillet, un chapitre d'un livre violemment arraché, c'est une lacune impossible à combler.
Le souvenir de Félida n'existe, nous le savons, que pour les faits qui se sont passés pendant les conditions semblables, les onze couches^ par exemple. Je ferai ici une remarque qui; a son importance. Onze fois Félida a été mère. Toujours cet acte physiologique de premier ordre, complet ou non, s'est accompli pendant l'état normal.
Je lui demande à brûle-pourpoint la date de ce jour. Ellecherche et se trompe de près d'un mois.
Je lui demande où est son mari ; elle l'ignore, ne sait pas à quelle heure il Ta quittée, ni ce qu'il a dit en la quittant. Or à huit heures, l'état normal était survenu, et il était sorti un quart d'heure auparavant.
On lui avait donné un petit chien, qui s'habitua à elle et la caressait chaque jour. Après quelque temps, survient une période de vie normale ; à son réveil dans cette vie, ce chien la caresse; elle le repousse avec horreur, elle ne le connaît pas, elle ne l'a jamais vu; c'est
un chien errant entré par hasard chez elle.
Cependant les allures de Tanimal indiquent qu^il est dans la maison depuis longtemps.
Je n^aurais que le choix sur les circonstances du même ordre ; mais les exemples qui précèdent sont, je crois, suffisants.
En dehors de ces modifications qui résultent directement de l'absence du souvenir, }e note d'autres différences entre l'état normal et la période d'accès.
Les sentiments affectifs ne sont plus de la même nature. Félida est indifférente et manifeste peu d'affection pour ceux qui Tentourenf, elle se révolte devant l'autorité naturelle qu'a son mari sur elle,
« Il dit sans cesse : je veux, dit-elle, cela ne « me convient pas ; il faut que dans mon autre « état je lui aie laissé prendre cette habitude. « Ce qui me désole, ajoute-t-elle, c'est qu'il c< m'est impossible d'avoir rien de caché pour « lui, quoique en fait je n'aie rien à dissimuler (( de ma vie. Si je le voulais, je ne le pourrais « pas. Il est bien certain que^ dans mon autre <c vie, je lui dis tout ce que je pense. »
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De plus, son caractère est plus hautain, plus entier.
Ce qui la touche particulièrement, c'est l'incapacité relative qu'amènent ses absences de mémoire, surtout en ce qui touche son commerce.
« Je fais des erreurs sur la valeur des denrées « dont j'ignore le prix de revient, et suis con- « trainte à mille subterfuges, de peur de passer « pour une idiote. »
Trois jours après, son mari me raconte que rétat de raison complète dont je viens de parler a duré de huit heures du matin à cinq heures de Taprès-midi : depuis ce moment, elle est dans la condition seconde pour un temps dont il ne sau> rait prévoir la durée. Il ajoute un détail intéressant :
Il est plusieurs fois arrivé que, s'endormant le soir dans son état normal, elle s'est éveillée le matin dans Taccès, sans que ni elle ni lui en aient conscience: la transition a donc eu lieu pendant le sommeil.
On sait que certaines attaques d'épilepsie ont aussi lieu pendant le sommeil, et que les malades
OU le médecin ne s'en peuvent douter que par rextrême fatigue que ressent le malade au réveil. Il est même des épileptiques qui n'ont jamais eu d'attaques pendant la veille, et qui, par suite, ne sauraient avoir conscience de leur situation.
A cette époque, les périodes d'état normal ne duraient que deux ou trois heures au plus et se représentaient tous les deux à trois mois. Les conditions secondes duraient environ deux ou trois mois contre des intervalles d'état normal de douze à quinze heures.
Cette situation ne s'est pas maintenue.
Pendant les mois de novembre et décembre 1875, chaque jour et à des heures indéterminées s'est montrée une période d'état normal de quelques minutes à une demi-heure de
durée .
En janvier 1876 les intervalles grandissent, et dans les trois ou quatre mois qui suivent, ils arrivent jusqu'à vingt-cinq jours contre deux ou trois heures d'état normal.
En septembre 1877, Félida n'avait pas eu de période de vie normale depuis environ deux mois et demi, et la dernière n'avait duré que
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trois heures. Du reste, rien de changé dans les caractères respectifs des deux états ; cependant le désespoir que lui cause cette amnésie est devenu si grand que, pendant une de ses dernières périodes de vie normale, Félida a cherché à se suicider. Je ne l'ai appris que plus tard.
Cette pénible disposition d'esprit doit fortement influer sur son caractère et accuser plus encore les différences que celui-ci présente dans les deux états.
Félida revient à l'état déjà décrit dans lequel la condition seconde durait trois et quatre mois contré douze à quinze heures d'état normal, souvent moins.
Plus que jamais, Félida est impressionnable et souffre de mille douleurs.
Ici, bien que les phénomènes que je vais décrire touchent plus particulièrement à Thystérie proprement dite, je les dirai vu leur singularité.
Félida perd des quantités de plus en plus notables de sang par la muqueuse de Testomac ou de Tœsophage. Il s'écoule lentement de sa bouche pendant son sommeil. Alors, je le dis
en passant, elle rêve qu'elle est à Tabattoir ou qu'elle voit égorger quelqu'un.
Une fois, pendant la nuit, sans blessure d'aucune sorte, il s'est écoulé, par exsudation, de la partie supérieure de la tête une notable quantité de sang, — Elle a des saignements de nez d'une seule narine, la gauche. Spontanément, une moitié de sa face rougit; elle présente aussi des congestions limitées éparses sur les membres du même côté, et ces points rougis donnent une vive sensation de chaleur, presque de brûlure. Ces sensations s'accompagnent d'un gonflement local quelquefois si marqué, qu'un jour Félida étant dans la rue, le gant qui recouvrait sa main gauche en a craqué.
Du côté des sens, on observe aussi des phénomènes singuliers. Félida est très souvent sourde de l'oreille gauche; son odorat est presque oblitéré, sauf pour l'odeur du sang, qu'elle perçoit mieux que tout autre. Son goût est presque nul.
La prédominance des accidents du côté gauche n'a rien d'extraordinaire ; elle est de règle dans rhystérie; on ignore encore pourquoi.
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On voit combien ces faits viennent à l'appui de la pensée que nombre de phénomènes de nature hystérique sont sous la dépendance immédiate de la circulation capillaire. Que sont, en effet, ces hémorrhagies, ces gonflements ? Ce sont des états passifs, ce sont les effets d^une paralysie momentanée des tuniques des capillaires. Ceux-ci se laissant distendre outre mesure par l'impulsion du cœur, le sang transude au travers de leurs parois ; par suite il suinte des muqueuses et rougit ou gonfle les parties du corps recouvertes de peau.
J'ai interrogé Félida sur un point que j'avais jusqu'à ce jour négligé, sur son sommeil.
Félida dort comme tout le monde et au moment ordinaire; du reste, il en est de même de la plupart des somnambules. Pour peu qu'il soit complet, le somnambulisme est en général surajouté à la vie 'ordinaire. Félida n'échappe pas à l'usage.
Seulement son sommeil est toujours tourmenté par des rêves ou par des cauchemars ; de plus, il est influencé par des douleurs physiques •, ainsi, elle rêve souvent d'abattoirs et
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d'égorgements, nous avons dit pourquoi. Souvent aussi elle se voit chaïqgée de chaînes ou liée avec des cordes qui brisent ses membres. Ce sont ses douleurs musculaires ordinaires qui se transforment ainsi.
Comme par le passé, la courte période de transition a lieu indifféremment pendant la veille ou pendant le sommeil, si bien que, s'endormant le soir dans un état, Félida s'éveille dans l'autre, sans avoir eu conscience de Tinstant du passage.
Il y aurait intérêt à savoir si ce passage a lieu au moment où Félida s'endort ou s'éveille, ou pendant le sommeil lui-même ; aussi, d'après le désir de M. Victor Egger, lequel étudie à fond la question du sommeil^ j'ai donné au mari de cette jeune femme les indications nécessaires pour rechercher ce point d'observation.
Dès aujourd'hui, je puis dire qu'il y a peu de jours Félida a été prise, au milieu de la nuit, pendant le cours du sommeil, d'une période d'état qui a duré trois quarts d'heure. Son mari l'a constaté. Il a aussi constaté une fois de plus
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l'insensibilité absolue pendant les deux courtes périodes de transition.
Cette période de transition a une importance considérable ; je le reconnais aujourd'hui mieux qu'au début de mes observations. — Analogue au sommeil, elle est bien loin d'être le sommeil lui-même. Bien qu'elle soit actuellement de très courte durée, presque insaisissable par suite de rhabitude avec laquelle Félida la. dissimule, çlle n^en a pas moins conservé, son principal caractère : la perte de connaissance. — Elle est comme une petite mort, et peut être parfaitement comparée à Tétat que les médecins connaissent sous le nom de petit mal qui n'est qu'une très petite, attaque d'épilepsie; si la durée de ces accès ou de ces périodes est réduite à quelques secondes, leur importance et leur gravité n'en sont pas moindres,
M. Victor Egger m'a aussi suggéré la pensée de faire sur Félida des observations sur un autre point.
On sait quel rôle jouent les habitudes dsuis^ l'existence. Félida conserve-t-elle, pendant 'stV-'/ courtes périodes d'état normal, alors qu'elle '
paraît avoir tout oublié, des habitudes acquises pendant la condition seconde ? — Cette étude est difficile, presque impossible, yu l'âge de Félida qui a son existence faite. — Je l'essaie cependant en tâchant de lui donner quelque habitude nouvelle. — Un exemple me fera comprendre; chacun de nous monte sa montre le matin ou le soir, c'est une habitude, place sa canne ou son parapluie toujours dans le même lieu; c'est une habitude. — Si donc on donnait à Félida, pendant sa condition seconde, quelque objet d'un usage fréquent ou quotidien, et qu'elle s'en servît pendant les trois ou quatre mois que dure Tune de ces périodes, on verrait si, malgré l'amnésie, il n'y a pas, pendant rétat normal, répétition inconsciente du même acte.
Si dès aujourd'hui je ne suis pas en mesure de répondre, je puis cependant dire que j*ai acquis la certitude que pendant la courte période d'état normal Félida a oublié les heures /de. repas; or, prendre sa nourriture chaque ; jour à la mcme heure pourrait être une habi- ' tude.
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Il ne sera cependant pas impossible qu'elle se souvînt des heures où elle faisait ses repas, pendant les courtes périodes d'état normal précédent ; seulement, ces périodes sont courtes et lointaines.
Si, dans le premier temps de la maladie, les deux états présentaient une grande différence au point de vue des manifestations hystériques, cette différence est aujourd'hui très diminuée. En effet, Félida présente en tout état les phénomènes de la diaihèse qui domine sa vie. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'elle souffre beaucoup moins dans l'état second que dans l'état premier. Du reste, dans les premiers temps, les conditions secondes étaient très courtes, les phénomènes hystériques n'avaient pour ainsi dire pas le temps de s'y montrer, tandis qu'aujourd'hui, ces périodes constituant la vie presque entière , ils s'y manifestent à leur aise.
Dans les lignes qui précèdent (i), je n'ai dit que quelques mots d'un troisième état, d'une
(i) Voyez page 72.
troisième condition qui ressemble à un accès d^aliénation mentale^ j'y dois insister» cet état s^tant montré plus souvent dans ces deux dernière années.
Étant en condition seconde, Félida, si elle éprouve une grande émotion, est prise d'une période de transition ordinaire, et au lieu dVntrer comme d'habitude dans Tautre condition, s'éveille dans un état mental, particulier, caractérisé par une peur excessive.
Elle ne reconnaît que son mari, encore à peine, a des hallucinations terrifiantes de Touie et de la vue, voit des fantômes, des égorgements. Sa peau devient h3rpéresthétique. — C'est un désordre complet.
Elle est, me dit son mari, comme folle.
Cet état 'dure d'une demi -heure ou trois quarts d*heure, à deux ou trois heures, revient •tous les trois à quatre mois, et cesse comme il a commencé, par une période de transition après laquelle Eélida se retrouve dans sa condition seconde, si bien qu'on peut dire qu'il est comme un accident de cette condition et qu'il lui est surajouté.
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Si je note avec soin ce troisième état, ce n'est pas que j'aie la pensée de lui chercher une explication, c'est une simple constatation qui pourra plus tard être ut'le, si, comme j'en ai la confiance, les médecins observateurs veulent bien ne pas laisser perdre les faits semblables à celui que je viens de raconter.
Je crois devoir ajouter à Texposé de ce fait quelques réflexions qui aideront peut-être à l'interpréter.
I • Comment caractériser l'état de Félida X. . .
Présente-t-elle un dédoublenient de la personnalité, un doublement de la vie ? Est-ce un cas de double conscience ? ou présente-t-elle une altération de la mémoire qui ne portant que sur la mémoire seule laisse intactes les autres facultés de Tesprit ?
Si, en quelque état qu'elle soit, on demande à Félida ce qu'elle pense d'elle-même, elle ne
RÉFLEXIONS lOj
croit et n'a cru à aucun moment de sa vie être une autre personne, elle a parfaitement la conscience qu'elle est toujours semblable à ellemême, elle ne répond donc pas à la définition de M. Littré qui dit :
« La double conscience est un état dans lequel le patient, ou bien a la sensation qui esc double, ou bien, sans avoir connaissance de sa duplicité, ,a deux existences qui n'ont aucun souvenir Tune de l'autre et s'ignorent respectivement (i). »
Félida n*a pas cette sensation, et dans l'une de ses existences elle a le souvenir parfait de ses deux vies.
Elle ne croit pas non plus être une autre personne, comme la dame que cite Carpenter (2) qui, se croyant devenue un vieux clergyman^ trouvait ridicule que ce médecin lui proposât un mariage.
Elle n'est pas non plus semblable au pasteur cité par Forbes Winslow qui sentait en lui deux moi, l'un bon, l'autre méchant;
(i) Littré, Revue de philosophie positive^ 1875. (2) Carpenter, Mental Physiology.
Io6 LA DOUBLE CONSCIENCE
ni à la dame américaine de Mac-Nish (i).
Nous avons vu que Tamnésie de Félida n^a jamais porté sur la série des idées générales ou des notions antérieurement acquises.
Félida ne représente aucun de ces trois types, lesquels répondent assez bien aux dénominations de dédoublement de la personnalité^ de doublement de la pie, ou de double conscience; ces termes étant ceux qui jusqu^à ce jour ont été employés par ks auteurs, notamment par MM. Warlomont et Littré.
Il est probable qu^une analyse précise des faits perm ettrait de remplacer ces termes Tun par l'autre. Mais nous n'avons pas ici à discuter ce point de doctrine.
Quelle est donc, en résumé, la situation de cette jeune femme ?
Je reconnais qu'elle paraît avoir deux vies; mais n^est-ce pas une apparence, une illusion que donne à l'observateur l'absence du souvenir qui caractérise ses périodes d'état normal ?
Recherchons les analogies ?
Les personnes qui sont sujettes à des accès
(i) Voy. p. 71.
de somnambulisme naturel ne se souviennent pas au réveil de ce qui s'est passé pendant leurs accès. Il en est de même pour Félida. Mais on n'a jamais vu de somnambulisme aussi parfait^ car dans Tétat qui correspond à Taccès de somnambulisme elle ne dort point, elle vit et pense complètement, sa vie y est même supérieure à sa vie normale, car, pendant la seule durée de cette période, elle peut avoir la notion complète de son existence.
J'en dirai autant du somnambulisme provoqué par le strabisme convergent ou autrement ; ce somnambulisme est aussi, dans la rigueur du mot, une condition seconde, comme le somnambulisme naturel, il ressemble par Tamnésie à rétat de Félida, mais ne le reproduit pas exactement. Ainsi les personnes qui lui sont soumises n^ont aucune spontanéité^ de plus elles présentent des anesthésies, des hyperesthésies et autres altérations ou manques d'équilibre des fonctions sensorielles ou du sens musculaire qui n'ont rien de commun avec l'intégrité fonctionnelle ouest Félida dans Ja condition correspondante.
Il est d'autres conditions secondes artificielles ou morbides qui méritent jl'être rappelées.
L*alcool, le hachisch, la belladone, Topium provoquent des états dans lesquels ceux qui leur sont soumis pensent et agissent sans en conserver le souvenir lorsque Taction de ces substances est éteinte.
Les délirants par folie, épilepsie ou maladie transitoire paraissent aussi avoir deux existences, dont l'une raisonnable, dans laquelle la plupart du temps ils ignorent ce qui s'est passé dans l'autre. — Mais là s'arrête Tanalogie, car dans ces états, les idées émises ou les actes accomplis sont déraisonnables, non parce qu'ils sont émis ou accomplis en dehors de ce qu'on nomme raison, mais parce qu'en eux-mêmes ils ne sont pas le résultat de conceptions logiquement coordonnées. — Ces états sont à proprement parler des taches dans la vie , des manifestations morbides , des absences.
Chez Félida, au contraire, nous n'y saurions trop insister, l'état d'accès, de condition seconde est une existence complète, parfaitement rai-
RÉFLEXIONS lOÇ
sonnable, si parfaite que nul, même averti, s'il n'était guidé par son mari ou par moi, ne saurait discerner celui de ces deux états qui est l!état surajouté.