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Amnésie périodique et dédoublement apparent de la vie

Nous croyons avoir établi que la condition seconde qui nous occupe n'est pas de la même nature que les états analogues déjà observés, ou plutôt déjà publiés; il nous reste à examiher si l'amnésie n'est pas la seule cause des différences que présentent les deux états, et si, comme nous l'avons annoncé plus haut, ce n'est pas elle qui est l'origine de cette apparence de doublement de >a vie,

11 est certain que le caractère et les sentiments affectifs de Félida ne sont pas les mêmes dans les deux états.

Etant donnée la connaissance que nous avons

de sa manière d^être, quelle est la valeur de ces différences ?

N'oublions pas qu^avant la maladie et pendant les périodes d^état normal qui reproduisent exactement Tétat antérieur, Félida était et est naturellement sérieuse et triste.

Or, dans sa condition seconde, elle est gaie, frivole et plus préoccupée de sa toilette et de mille futilités.

Mais cette gaieté, ce changement de caractère ne sont-ils pas chose naturelle ?... En effet, dans cet état, son souvenir est complet, il porte sur la vie entière. Félida sait bien qu'elle perdra la mémoire, qu^elle aura des absences, mais cette pensée n*est rien en comparaison de la situation pénible où la place une amnésie foudroyante qui supprime des mois entiers de son existence et l'atteint dans son amour-propre en Texposant à passer pour folle ou imbécile.

Dans son deuxième état, les sentiments affectifs paraissent plus développés.

Mais n'est-ce pas encore là une conséquence directe de sa plus grande liberté d'esprit? elle est moins préoccupée d'elle-même, partant elle

s'intéresse davantage à ce qui Fentoure. Quand elle est dans son état normal, ayant la conscience de sa triste situation, elle ne songe pour ainsi dire plus à elle. — Tout le monde connaît régoïsme des vieillards et des malades; il n^a pas d'autre origine que le sentiment de leur faiblesse. Forte et relativement bien portante, Félida a les sentiments des forts, l'amour des autres, le dévouement, la générosité.

Dans cet état, son caractère est plus souple et elle se plaint moins de la légitime autorité qu'a son mari sur elle; n'est-ce pas, encore chose naturelle ? on supporte plus doucement ce qu'on aime davantage.

Quant à sa frivolité plus grande, à son plus grand souci de la toilette, ils dérivent directement de sa plus grande liberté d'esprit et de ce fait déjà signalé que dans ces périodes ses douleurs physiques n'existent pour ainsi dire plus. — Les personnes qui souffrent ne songent pas à leur ajustement et trouvent souvent dans un travail assidu un soulagement à leurs souffrances. — En ces moments, Félida n'a pas à rechercher ces soulagements.

Du reste, si dans ses conditions secondes Félida est plus gaie, plus frivole et moins laborieuse, — si elle paraît plus attachée à ceux q ui Tentourent, ce n'est qu'en comparaison avec ce qu'elle est dans son état normal, car, j'y dois insister, tout ce qu'on peut observer chez elle sur ce point ne dépasse pas l'ordinaire : elle est, en ces moments, semblable à nombre de femmes ou de filles auxquelles nul ne songerait à faire attention.

On pourrait donc soutenir que, chez Félida X..., la mémoire seule est atteinte, et que les différences dans les sentiments affectifs ne sont que des conséquences de Taltération de cette faculté.

J'ajouterai que cette altération de la mémoire, cette amnésie, est comme périodique. En effet, dans cet état normal le souvenir enjambe, chevauche par-dessus les états de condition seconde pour relier ensemble toutes les périodes de cet état, quel que soit leur éloignement : le schéma suivant (fig. i) me fera, je crois, très bien comprendre.

Appelons A, A*, A^, A^, A* les périodes d'état normal; B, B^ B^, B^, B*, la période de conditioa seconde. Admettant pour un instant

leur égalité, le souvenir représenté par la ligne G, lorsque Félida est en condition seconde, embrasse, nous le savons, toute la vie, soit de B en A*. Quand elle est dans Tétat normal, le souvenir représenté par les courbes D, D*, D*, D^, etc., chevauchant par-dessus les autres périodes, est altéré périodiquement.

Il est un point de cette histoire sur lequel je

Fig. I. Schéma de la conditioa seconde.

crois devoir insister, car il est d'application générale. Je veux parler de la façon éclatante dont elle prouve l'importance du souvenir.

Théoriquement chacun connaît cette importance, mais jamais peut-être elle ne reçut une preuve pratique plus frappante, et nul en s'examinant lui-même ne saurait arriver aussi nettement à cette conception qu'en étudiant cette jeune femme.

On ne saurait croire, en effet, l'impression

ÂZAM. 8

singulière que donne à Tobservateur une personne qui, comme Félida, ignore tout ce qui s'est passé, tout ce qu'elle a vu, tout ce qu elle a dit, tout ce qu'on lui a raconté pendant les trois ou quatre mois qui précèdent. Elle ne sort pas d'un rêve, car un rêve, si incohérent qu'il soit, est toujours quelque chose. Elle sort du néant, et si, comme la plupart des délirants elle n'avait pas vécu intellectuellement pendant cette période, la lacune serait de peu d'importance. Mais pendant ce temps son intelligence, ses actes ont été complets et raisonnables ; le temps a marché et sa vie a marché avec lui et aussi tout ce qui l'entoure.

J'ai indiqué (i) comme comparaison à cette existence un livre auquel on aurait arraché de loin en loin des pages. Ce n'est pas assez, car un lecteur intelligent, imbu de l'esprit général de l'œuvre, pourrait reconstituer ces lacunes, tandis qu'il est absolument impossible à Félida X... de se douter d'un fait quelconque arrivé pendant sa condition seconde. Comment saura-

(I) Voy. p. 91.

RàFXEXIONS , , f

t-elle, par exemple, que pendant ce temps elle a contracté une dette, reçu un dépôt ou qu'un accident, un mal subit lui auront enlevé son mari ou ses enfants ? elle ne les retrouvera pas auprès d'elle, elle attendra leur retour.

Le voyageur qui demeure trois ou quatre mois loin de son pays, sans lettres ni nouvelles, a la notion du temps écoulé ; il peut s'étonner de ce qui est arrivé dans cette période. Mais il sait qu'il a dû se passer quelque chose. Il s'attend à l'apprendre ; pour lui, le temps a marché.

Tandis que, lorsqu 'après quatre mois de condition seconde, Félida a une journée d'état normal, elle n'a, pendant cette journée, aucune connaissance des mois qui précèdent, elle ne sait pas combien cette période a duré : une heure ou quatre mois sont tout un pour elle.

Aussi, dans son appréciation du temps, se trompe-t-elle de la façon la plus singulière, en supprimant des mois entiers ; elle est toujours en arrière : en un mot, si cette figure m'est permise, son appréciation retarde. L'almanach même ne peut lui servir, car elle n'a pas de base pour le consulter.

Il6 LA DOUBLE CONSCIENCE

J'ai laissé au lecteur le soin de déduire les mille conséquences, les mille péripéties qui peuvent surgir dans une existence ainsi partagée. Notre rôle n'est pas d'imaginer des situations d'un intérêt plus ou moins palpitant. Il se borne à raconter la vérité.

Nous croyons devoir ici prévenir une objection :

A la lecture de cette observation, ou en étudiant Félida seulement aujourd'hui, on pourrait être tenté de penser que j'ai mal apprécié la situation de notre malade, et que l'état complet, l'état de raison est celui dans lequel le souvenir est complet, celui dans lequel elle a la parfaite possession d'elle-même, et que l'état maladif est celui que caractérise l'amnésie.

On se tromperait ; voici pourquoi :

Tout d'abord, ayant vu naître et grandir les accès, je puis affirmer l'identité entre l'état accidentel d'autrefois, qui durait une heure dans un jour, et rétat d'accès presque constant d'aujourd'hui qui dure quatre mois contre un jour.

De plus l'absence de souvenir est un mince critérium de l'intégrité des fonctions intellec-

tuelles; car l'oubli n'est pas nécessairement amené par un état intellectuel incomplet ou maladif au moment où l'on cherche à se souvenir. La plupart du temps, l'amnésie est amenée par le peu d'impression produite sur le cerveau par le fait, au moment où il s'est passé. On n'oublie pas, parce qu'on ne peut pas se souvenir; on oublie parce que le fait oublié n'a produit qu'une impression insuffisante.

L'homme qui, après un délire de quelques jours, ne se souvient pas, une fois guéri, de ce qu'il a fait pendant son délire, n'en est pas moins en parfaite santé. Il n'était incomplet et malade que quand il délirait, et c'est parce qu'il délirait qu'il a perdu le souvenir, son cerveau n'a pas reçu une impression durable ou suffisante.

Nous croyons devoir insister de nouveau sur une circonstance remarquable. Aujourd'hui la condition seconde s'est tellement agrandie aux dépens de la vie normale, que les rôles entre les deux périodes se sont intervertis. Il y a seize ans, les accès ne duraient que quelques heures sur plusieurs jours. Ils étaient un accident, une

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tache dans la vie ; aujourd'hui^ la condition seconde est pour ainsi dire la vie ordinaire, car elle dure trois et quatre mois de suite, contre des périodes de vie normale qui n^ont que trois ou quatre heures de durée : aujourd'hui, celles-ci sont la tache, Taccident ; c'est à elles que Félida doit le trouble de son existence*

Les caractères spéciaux à ces deux états n'ont en rien changé ; leur durée seule s'est modifiée : Tun s'est simplement agrandi aux dépens de Tautre. Le schéma ci-contre (fig. 2) représente l'existence de Félida X... depuis iSSy jusqu'en 1877. La ligne noire indique l'état normal, le tracé sinueux la période d'accès ou de condition seconde.

État normal,

ACC6S« ••••••••• •Hti****'****

L'accroissement de ce tracé aux dépens de la ligne droite est à peu près en rapport avec Taccroissement des périodes de condition seconde aux dépens de la vie normale.

Cette modification, amenée par seize années, lait naître une pensée : la diminution toujours

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Fig. 2. Schéma des périodes de la vie de Félida* X'...

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