‹ Hypnotisme, double conscience, et altérations de la personnalitéChapitre 6 sur 51 · I. — COMMENT j'ai ÉTÉ CONDUIT A l'ÉTUDE · texte numérisé non relu

I. — COMMENT j'ai ÉTÉ CONDUIT A l'ÉTUDE

DE l'hypnotisme

Voici comment j'ai été conduit à cette étude.

Au mois de juin i858, je fus appelé pour donner des soins à une jeune fille du peuple, Félida X... qu'on disait atteinte d'aliénation mentale, et qui présentait des phénomènes singuliers de catalepsie spontanée, d'anesthésie, d'hyperesthésie ; elle présentait en outre une intéressante lésion de la mémoire, sur laquelle je reviendrai (i).

Déjà, depuis plusieurs années, il m'avait été donné d'observer chez d'autres malades des phénomènes de ce genre, et ma curiosité était vivement excitée.

Peu disposé par la nature de mon esprit à

(i) Voyez plus loin, p. 63.

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accepter le merveilleux les yeux fermés, je résolus d'étudier plus attentivement. Du reste, je dois le dire, je n'avais rencontré dans ces faits aucune des prétendues merveilles du magnétisme, mais l'avais compris comment avec eux il était facile d'en faire; j*y voyais des faits extraordinaires, mais qui dérivaient tous d'états morbides du système nerveux ou d'états physiologiques d'essence inconnue.

Comme beaucoup de gens sérieux, j'avais un principe : c'est qu'on ne doit pas rejeter sans examen ce qu'on ne comprend pas; la somme de nos connaissances physiologiques et psychologiques est loin de nous en donner le droit. Alors je me mis è examiner ces questions avec patience.

Un premier obstacle s'élevait devant moi ; je veux parler de l'évidente parenté de ces phénomènes avec ceux du magnétisme animal, et, j:: Tavoue, j'avais un vif éloignement pour une doctrine qui, si elle compte quelques adeptes convaincus et sérieux, a. des exploiteurs sans vergogne. Cependant je savais, comme tous les médecins, que le somnambulisme provoqué

existe réellement, et que pour être étudié comme il mérite de l'être, il ne lui manquait que d^être élevé à la hauteur de la science, d^où certains de ses enthousiastes Pavaient exclu.

D'autre part, depuis quelque temps, des.

hommes instruits et haut placés avaient publiquement étudié ces problèmes : ainsi la Société médico-psychologique avait, sur la proposition d^un de ses membres les plus distingués. Cerise, mis à l'ordre du jour les névroses extraordinaires ;nTiQ discussion longue et remarquable s^en était suivie, des faits nombreux, des argu-^ ments de toute espèce, avaient été échangés, et,^ comme d^usage pour les questions de cette na^ ture, croyants et sceptiques étaient rentrés sous leurs tentes, plus fermes qu'auparavant dans leur conviction.

Mais revenons à notre malade.

Je racontai ce fait à divers confrères et je leur montrai la jeune fille : la plupart, comme je devais m'y attendre, considérèrent ces phénomènes morbides comme une jonglerie et me crurent le jouet d'illusions ou de tromperies ;. seuls trois hommes éminents, après avoir va

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Félida X... avec moi, m'encouragèrent à étudier ces phénomènes et à faire quelques recherches : Parchappe, le célèbre aliéniste ; Bazin, médecin en dief de l'asile public des femmes aliénées et professeur à la faculté des sciences de Bordeaux, et Élie Gintrac, directeur de l'École de médecine et correspondant de Tinstitut.

Pour ces esprits d^élite, la science était à compléter en ce qui touche [à Tétude si délicate des fonctions du cerveau et aucun fait ne devait être négligé.

Pour tous les autres, la science était faite^ et tout ce qui est en dehors du cadre connu ne pouvait être que tromperie.

Bazin, homme d'une grande érudition, me dit que d'après Carpenter (i), un médecin anglais, Braid, avait découvert un moyen de reproduire artificiellement des phénomènes analogues à ceux que j'avais observés chez FélidaX... Il me mit même entre les mains le livre de Braid (2) qui

(i) Carpenter, Todd's cyclopedia of Anatomy^ article Sleep.

(2) Braid, Neurypnology or the rationale of nervous sleep. London, 1843.

l6 LE SOMMEIL NERVEUX OU HYPNOTISME

était presque incortnu en France, et où l'hypnotisme est décrit. Bazin Tavait lu, mais il n'avait jamais essayé par lui-même de répéter les expériences de Braid.

Je les répétai, noi> sans avoir des doutes, je l'avoue, tant les résultats annoncés me paraissaient extraordinaires.

Au premier essai, après une minute ou deux de la manœuvre connue, ma jeune malade était endormie; Tanesthésie était complète, Tétat cataleptique, évident. A la suite, survint une hyperesthésie extrême, avec possibilité de répondre aux questions, et autres symptômes particuliers du côté de l'intelligence. La réussite fut telle que je pouvais la souhaiter; cependant, comme cette jeune fille présentait spontanément et morbidement, pour ainsi dire, tous ces phénomènes, il était certain qu'elle devait être prédisposée.

Dans la même maison, était une autre jeune fille très bien portante; je la priai de se soumettre à Tessai, et après deux minutes au plus, les mêmes résultats furent obtenus, plus remarquables et plus complets peut-être.

Cette observation pouvant être considérée

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comme un type, je vais la raconter avec quel" ques détails ; elle me servira à l'exposition du procédé et de ses résultats les plus généraux.

M"® Marie X , âgée de 22 ans, rue Ar*

naud-Miqueu, à Bordeaux, ouvrière en orfèvrerie, est grande et bien constituée, d'un tempérament nerveux, mais n'a jamais eu d'attaque de nerfs ; sa santé a toujours été bonne ; elle porte sur le visage les traces peu apparentes d'une ancienne paralysie faciale.

Assise sur une chaise ordinaire, je la prie de regarder une clef, un lancetier, un objet quelconque un peu brillant, placé à 1 5 ou 20 centimètres au-dessus de ses yeux.

Après un temps qui varie d'une minute et demie à trois minutes, jamais plus, ses pupilles ont des mouvements oscillatoires, son pouls s'abaisse, ses yeux se ferment, son visage exprime le repos; immédiatement après, ses membres gardent les positions données, et cela avec une extrême facilité, pendant un temps que j'ai fait durer jusqu'à vingt minutes, sans là moindre fatigue. Elle a gardé plusieurs fois les bras en avant, les pieds élevés au-dessus du sol-,

-^ t^ SOMMEIL NERVEUX OU HYPNOTISME

4liJMie «enkment sur le bord d'une chaise, et je .1^ MiMi« l'expérience que lorsque j'y étais en* ga^ par Textrême accroissement du poulsXhez .iOUp, iranesthésie dura de quatre à cinq minutes ; j'«i fttrement vu chez les autres sujets cette péxikide aussi courte.

Vmci les moyens employés pour m'assurer de rÎBaensibilité : pincements violents, ammoniaiS^ aous le nez, barbes de plumes dans les narinesy chatouillement de la plante des pieds, tr^litfpersion d'un pli de la peau par une aiguilla, piqûre subite dans les épaules, etc.

Pendant la période d'anesthésie, survient -celle d^hyperesthésie ; je m'aperçois de son in-

irasion par ceci : M^* Marie X se rejette la

«tête an arrière, son visage exprime la douleur.

interrogée, elle répond que Todeur du tabac ffot >e porte sur moi lui est insupportable. Le bruit cke ma voix ou de celle des assistants, celui de la rue, le moindre son enfin, paraît affecter cruellement la sensibilité de Touie ; un contact ordinaire amène une certaine douleur, puis deux doigts placés, Tun sur la tête, l'autre sur la main amènent une forte commotion très douloureuse ;

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ma montre est entendue à une distance de 8 à ' g mètres, ainsi qu'une conversation à voix très basse.

Quelquefois la parole est impossible; une simple friction sur le larynx ia rappelle immédiatement, et M^^'X parle, mais seulement

quand elle est interrogée, et d'une voix plus faible qu'à l'état naturel et comme voilée. Une main nue est-elle placée à 40 centimètres derrière son dos, M*** X se penche en avant et

se plaint de la chaleur qu'elle éprouve; de même pour un objet froid et à même distance, et tout cela sans que je lui eusse jamais parlé de ces phénomènes décrits par Braid.

Un souffle d'air, une friction, font cesser la catalepsie sur un membre, sur un doigt; cet état revient en replaçant doucement le membre à sa place. Si, pendant la résolution, je l'invite à me serrer la main, et si en même temps je malaxe les muscles de l'avant-bras, ceux-ci se contractent, durcissent, et la force développée est au moins d'un tiers plus considérable qu'à l'état ordinaire.

M"^ X enfile rapidement une aiguille très

• fine, et écrit très correctement, un gros livre étant placé entre ses yeux fermés et l'objet. Elle marche dans sa chambre sans se heurter; c'est co qu'on a raconté déjà du fameux séminariste de Bordeaux. En un mot, le sens d'activité musculaire est hyperesthésié.

Si, pendant la période de catalepsie, je place les bras de M^^'' X .... dans la position de la prière et les y laisse pendant un certain temps, elle répond qu'elle ne pense qu'à prier, qu'elle se croit dans une cérémonie religieuse; la tête penchée en avant, les bras fléchis, elle sent son esprit envahi par toute une série d'idées d'humilité, de contrition ; la tête haute, ce sont des idées d'orgueil; en un mot, je suis témoin des principaux phénomènes de suggestion racontés par Braid et attestés par Téminent physiologiste Carpenter (i).

Ces expériences, répétées un grand nombre de fois différentes et sur d'autres personnes, arrivent ordinairement au même résultat.

, J'ai essayé fort peu, il est vrai, mais sans succès, les expériences de Braid sur ce qu'il nomme

( I ) Todd's, Cyclopedia of A natomy.

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le phrénO'hypnotisme ; je n'ai pas vu qu'il fût possible, en pressant certaines parties du crâne

de M"« Marie X , de lui suggérer les idées

correspondantes aux protubérances phrénologiques. Ne croyant guère à la phrénologie, je n'ai pas été porté vers cette expérimentation.

Tels sont les principaux phénomènes que j'ai pu observer chez cette hypnotique, c'est la personne qui m'a offert l'ensemble le plus complet ; c'est pour cela que je l'ai choisie comme type.

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