Revue des sciences de Belgiquei janvier
connaître le mécanisme dp la pensée, l'acte le pins compliqué du cervean. L'hypnotisme ne nous donnera pas les connaissances qui nous manqut'iit (^t qui sont la base nécessaire d'une pareille étude, car il nous faudrait auparavant savoir comment il ai^it sur le système nerveux, connncnt il produit les modidcatious de fonctionnement aux(j[uelles nous assistons sans les comprendre, que nous sommes réduits, pauvres ignorants que nous sommes, à employer empiriquement,
11 faut cependant profiter des connaissances que l'expérience nous a données ; c'est en se confirmant par le nombre que les résultats acquièrent de la valeur, et si nous ne devons pas attendre de l'hypnotisme de grands progrès dans la philosophie, peut-être en pourrons-nous tirer au point de vue pratique quelques données utiles.
Depuis une dizaine d'années, on s'est occupé de l'importance du sommeil provoqué en médecine légale à deux points de vue diflférents.
Le premier consiste à préciser dans quelle mesure un criminel pourrait user de l'hypnotisme pour se faciliter les moyens du crime.
Certains auteurs ont avancé qu'il ne serait pas difficile à un individu ayant l'habitude d'hypnotiser un sujet de se livrer sur celui-ci pendant rinconscieuce que donne le sommeil à des attentats de toute nature dont il ne conservera par la suite aucun souvenir. 11 existe en effet dans la science jdusieurs histoires de viols commis dans ces conditions. Despine a rapporté en 18G8 l'histoire d'un mendiant qui fut condamné en 1863 par la cour du Var pour un fait de ce genre. Cet individu, infirme et repoussant, était parvenu à fasciner par des gesticulations une jeune fllle, Joséphine H..., dans la maison de laquelle il recevait l'hospitalité. II en profita pour la violer et pendant plusieurs jours renouveler ses attentats qui eurent lieu dans différentes phases de l'hypnotisme, car la victime raconta que dans certains cas elle perdait entièrement la conscience tandis que dans d'autres elle conservait la connaissance, mais était impuissante à résister.
D'autres cas non moins intéressants sont rapportés par Bellanger, Macario et plusieurs autres auteurs.
L'hypnotisme, dit Ch. Féré, peut devenir un instrument de crime d'une efîrayante précision, d'autant plus terrible qu'immédiatement après Taccomplissement de l'acte tout est oublié, l'impulsion, le sommeil et celui qui l'a provoqué. De nombreuses observations de Bernheim, de Liégeois, de Luys ont en effet montré qu'on peut suggérer au sujet endormi l'idée d'une action criminelle qu'il accomplira scrupuleusement à l'heure fixée sans en conserver ensuite aucun souvenir. Mais, il faut bien le dire, ces faits ne sont que des expériences de laboratoire et jusqu'ici on n'a pas eu à rechercher en justice ce supplément de perfidie chez les criminels.
II est hors de doute que tout individu sensible à la suggestion n'est pas entièrement libre d'y résister. A plus forte raison le cataleptique ou le somnambule sera-t-il pendant toute la durée de son état hypnotique le jouet inconscient et irresponsable de celui qui l'y a plongé. Mais ce qui est plus grave, c'est qu'il peut garder après le réveil une suggestion dont il n'a ni le souvenir ni la conscience et qu'il accomplira le moment venu comme s'il était poussé par un ressort.
On imagine sans peine ce que peuvent être les conséquences d'un pareil état. Liégeois l'a bien montré dans un remarquable mémoire présenté à l'Académie des sciences morales et politiques, où il a énoncé et discuté la plupart des problèmes que l'hypnotisme peut poser à la justice. 11 a démontré, par des expériences, (ju'une personne' qui eu place une autre en état d'hypnose peut lui suggérer des actes contraires à sa volonté ou qu'elle n'a pas l'intention d'accomplir. Elle pourra faire souscrire des billets, des quittances, des obligations de toute nature, dicter des testaments qui seraient parfaitement valables, car dans bien des cas il serait difficile d'en démontrer le vice originel.
C'est surtout en matière de donations et de testaments que le danger est grand. Car il n'est pas impossible de suggérer àun hypnotisé l'idée de se rendre chez un notaire et de lui faire dresser un acte qui peut compromettre de nombreux.
intérêts sans que l'officier ministériel puisse saisir aucun indice qui lui fasse soupçonner qu'il est en présence d'une personne ne jouissant pas de la plénitude de sa liberté morale.
Les faux témoignages, d'après les expériences de Liégeois, ne seraient pas moins à redouter.
Ces expériences sont en effet grosses de conséquences, mais heureusement aucun fait de suggestion criminelle ne s'est encore présenté dans la pratique, et s'il est bon d'en connaître la possibilité, tout au moins est-il permis d'espérer qu'ils seron^' toujours exceptionnels. Cela doit cependant mettre en garde contre la diffusion des pratiques hypnotiques beaucoup trop répandues de nos jours et qu'on tend avec raison à restreindre et à surveiller.
On a pensé, d'aulre part, à faire de l'hypnotisme un auxiliaire de la justice. On sait, en effet, qu'un sujet hypnotisable reproduit facilement et très exactement, dit-on, une scène vio lente ou émouvante à laquelle il a assisté à l'état de veille et cela inconsciemment, automatiquement. L'une des tragédies de l'immortel Shakespeare repose sur cette donnée. La coupable elle-même se dénonce dans une crise de somnambulisme où elle reproduit toutes les phases de son crime.
A la scène cela fait un très bel effet. En pratique, le moyen est mauvais. D'abord il n'est pas prouvé qu'on ait, juridiquement, le droit d'arracher par ce moyen détourné des aveux à un criminel. C'est là une grave question au point de vue de la liberté de conscience, et un arrêt motivé par des révélations de cet ordre serait fortement contestable, car si les hypnotiques reproduisent quelquefois la vérité, ils peuvent aussi mentir pendant l'hypnose et reproduire des scènes d'un réalisme saisissant qui sont cependant de pures fantaisies. Une observation récemment publiée par Grasset donne une preuve incontestable de ce fait. Il s'agissait d'une jeune hyst('ri [ue enceinte qui prétendait avoir été violée par un colporteur de passage chez elle. Son récit semblait l'expression de la vérité la plus pure et peut-être fiU-il devenu le point de départ de poursuites judiciaires, lorsque par bonheur, la jeune fille qui, d'après ses dires, était enceinte de cinq à six mois, accoucha un beau jour
d'un enfant à terme. Elle avoua alors, pressée de questions, que son récit n'était qu'un mensonge, que le viol était imaginaire et que l'enfant était le produit, non des actes du pauvre colporteur, mais on réalité d'un amant qu'elle fréquentait bien avant le passage du marchand de toiles ambulant.
Et cependant la malade hypnotisée pendant son séjour à l'hôpital avait, pendant son sommeil, répété exactement la scène du viol, dont elle disait avoir été la victime et sur laquelle pendant la veille elle ne donnait pas de détails, ayant été soidisant hypnotisée pendant ce temps par le ravisseur.
Il ne faut donc pas compter sur l'hypnotisme pour renseigner la justice, des erreurs graves pouvant se produire par le fait de témoignages auxquels on serait tenté d'accorder à cause de leur automatisme apparent un poids considérable.
Dans une autre voie, l'hypnotisme peut rendre des services sérieux et incontestables dont la découverte est due à des savants contemporains et constitue un réel progrès. Il peut servir au traitement moral ou à l'éducation de certains êtres vicieux ou dégénérés.
Dès 1884, notre excellent maître et ami, A. Voisin, montrait que l'hypnotisme est un moyen thérapeutique auquel on peut recourir dans différentes formes de folie.
La question fut reprise, sous un jour un peu différent, par Edg. Berillon en 1886 et la Société pour l'avancement des sciences, après une importante discussion, décida que des expériences de suggestion seraient tentées dans un but de moralisation et d'éducation sur quelques-uns des enfants les plus notoirement vicieux des écoles primaires.
M.Beaunis, qui a fait des essais en ce sens, rapporte plusieurs bons résultats. Liébault cite le cas assez curieux d'un enfant paresseux qu'il arriva à rendre appliqué et travailleur par la suggestion pendant quelque temps. Mais tout à coup l'enfant refusa de se laisser endormir, alléguant qu'il travaillait parce qu'il y était forcé par la suggestion et que c'était justement cette obligation à laquelle il ne pouvait se soustraire qu'il voulait éviter.
Berillon a enregistré plusieurs succès contre la tendance «u
vol, au mensonge, à l'onanisme, contre les accès de terreur nocturne et le (l(''faut d'application. Mais il recommande avec raison, selon nous, de n'user de l'hypnotisme que quand les autres procédés de moralisation connus ont échoué. Forel (de Zurich ) Ladame (de Genève) ont obtenu des résultais encourageants.
A côté de ces succès, il faut placer ceux que A. Voisin a obtenus chez les maniaques et les agitées. En 1884, il commu-. niquait à la Société médico-psychologique l'observation d'une jeune fille de 22 ans, atteinte de délire maniaque avec excitation tellement violente 'qu'il fallait, pour maintenir la malade, employer la camisole de force. Pensant que l'hypnotisme parviendrait peut-être à calmer cette agitation contre laquelle tous les traitements ordinaires avaient échoué. M, Voisin essaya d'endormir la malade en lui faisant regarder fixement son doigt, mais il ne put y parvenir à cause de l'indocilité de cette fille. Il n'obtint le sommeil qu'en la regardant dans les yeux de très près. Ce n'est qu'après plusieurs séances difficiles que le sommeil fut parfait. Alors on commença les suggestions enjoignant à la malade de devenir calme, honnête et laborieuse. Au bout de quelque temps de ce traitement., le caractère se modifia. Bien que la malade présentât encore de temps en temps des périodes d'agitation, elle était ordinairement assez docile pour pouvoir aller travailler avec les autres malades à ratelier,et lorsqu'elle était prise d'agitation, il suffisaitde l'endormir et de la laisser quelques heures en léthargie pour obtenir un calme prolongé. En somme, amélioration considérable de l'état de cette malheureuse enfant.
Ce cas n'est pas resté isolé ; d'autres malades présentant des conditions analogues ont été traitées avec un succès égal et parfois supérieur à celui-ci. Pendant les quelques mois que nous avons passés dans le service de M, A. Voisin, à la Salpêtrière, nous avons été à même d'apprécier la valeur réelle de l'hypnotisme dans ces cas. M. A. Voisin l'a aussi utilisé avec succès contre certaines habitudes pathologiques et il a publié, ces dernières années, plusieurs observations relatives à des morphinomanes qu'il a débarrassés par la suggestion de ^r funeste passion pour cet alcaloïde^ "
Les applications médicales de l'hypnotisme ne devaient pas seborneràla thérapeutique mentale. Les essais déjàtentés sans grand succès, il est vrai, par Paracclse, Kepler, Van Helmont et le P. Kircher^ devaient avoir des imitateurs. Les succès des Mesmer, des Deslon, des Puységur, des Deleuze, des Dupotet, des Cloquet, des Esdaile, des Braid, avaient laissé de profonds souvenirs. Mieux connu et devenu véritablement scientifique, l'hypnotisme devait être scientifiquement essayé quant à ses vertus thérapeutiques. D'un côté, Dumonlpallier, puis Charcot et l'école de la Salpètriène établissaient par de nombreuses observations quels services pouvaient rendre certains phénomènes de l'hypnose, et notamment le transfert dans le traitement des paralysies ou des contractures hystériques consécutives ou non aux attaques.
D'autre part Liébault, Bernheim, Dumontpallier et Berillon, A. Voisin, Grasset, Fontan et Legard, Forel, A. de Giovanni, Ladame, Mohl, de Joug, Van Kenthergheim et VanEden, W'etterstrandt et Velande, montraient l'influence de la suggestion dans le traitement de certaines maladies et la possibilité de l'emploi de l'hypnose comme anesthésique pour certaines opérations chirurgicales.
Aujourd'hui le nombre des observations sérieuses est considérable et on commence à entrevoir dans quelles circonstances on pourra compter sur l'action de l'hypnotisme, dans quels cas il n'y aura pas lieu d'y recourir. Mieux on connaîtra l'hypnotisme rt plus le champ de ses applications s'élargira.
Sans entrer ici dans des détails circonstanciés sur les résultats déjà obtenus ^1), il convient de montrer ce qu'on pense de cette méthode dans les centres scientifiques des divers pays.
Au Congrès des naturalistes et médecins hollandais de 1887, à Amsterdam, Van Renlhergheim a produit une statistique de psychothérapie siiggeslive qui montru quelles ressources on peut tirer de l'hypnotisme. Celte statistique, dressée dans une cliiii-
1. On les trouvera dans : Desaoir. Bibliographie des modernps hypnotismes. BeAi, 1888, et dans l'Index bibliograpliifjiie international publié par la ReWede l'hypnotitme.
que spéciale fondée par Van Eden et lui porte sur 414 cas qui
se décomposent de la manière suivante :
Effets nuls 71
Amélioration légère ou passagère 92
Améliorations notables ou persistantes 98
Guérisons 100
Résultats inconnus 53
En Allemagne, l'hypnothérapic compte encore de nombreux adversaires. En 1887. Albert Mohl engagea à la Société de médecine de Berlin une discussion sur la valeur thérapeutique de l'hypnotisme qui fît ressortir combien peu de créance on accordait de l'autre côté du Rhin à ce mode de traitement.
Mendel se montra dans cette discussion particulièrement sceptique, alléguant que les sujets hypnotisables sont plus rares en Allemagne qu'en France, que les guérisons obtenues ne se maintenaient pas, et que chez les hystériques, le résultat final était plus nuisible qu'utile. Nous ne saurions nous associer à cette dernière proposition, car s'il est un effet bien constaté de l'hypnotisme, c'est précisément celui qui consiste à éloigner les attaques convulsives.
Les conclusions de cette discussion n'ont pas découragé d'ailleurs les partisans de la nouvelle doctrine, au commencement de 1889 Mohl i.'st revenu à la charge avec un dossier de cent vingt observations.
Cette fois encore Mendel combattit énergiquement les résultats de Mohl, mais son argumentation trouva moins d'écho que deux ans auparavant. Certainement l'hypnothérapie a gagné du terrain dans l'estime des Allemands.
En Autriche la question soulevée devant la Société impériale de médecine de Vienne par Meynert rencontra tout d'abord une certaine opposition notamment delà part de Winternitz. L'idée cependant fait son chemin dans les pays de langue allemande. Berger, Prayer, Fischer, Kraft Ebing.Wiebe, Binswanger, Fraenckel (de Dessau) s'y sont montrés favorables. Corval (deBaden) au dernier congrès des psychiatres allemands a
affirmé sans être contredit qu'il n'est plus permis de douter des résultats thérapeutiques de la suggestion.
En Suisse, l'hypnothérapie a de fervents et nombreux adeptes parmi lesquels il faut citer Forel (de Zurich) et Ladame (de Genève).
En Italie, A. de Giovanni (de Padoue) avait, dès 1882, publié des cas de succès en faveur de cette méthode. Depuis ce temps, d'après Nicot, la thérapeutique suggessive est en pleine voie de progrès au delà des Alpes.
En Russie, la suggestion compte de nombreux succès enregistrés par MM. Poirault et Dzeviecki.
Otto Wetterstrandt (de Stockholm) a publié récemment une statistique de 718 cas provenant de sa clinique. Ses résultats et ceux de Velande concordent pour affirmer les bons effets et la complète innocuité de ce mode de traitement.
En Belgique il a été vanté par Struelens de Bruxelles et surtout par le professeur Lefebvre qui, depuis plusde quarante ans, s'occupait de l'utilité pratique de l'hypnotisme et qui donne sur ses travaux les conclusions suivantes :
1° J'ai souvent obtenu la régularisation de diverses fonctions passagèrement troublées sans maladie caractérisée;
2° J'ai réussi dans des conditions pathologiques caractérisées par des perturbations nerveuses sans lésions appréciables et spécialement dans l'hystérie, les névralgies essentielles, les névralgies thoraciques et abdominales (toux nerveuse, hoquet, gastralgies, etc.);
3° J'ai eu de bons résultats contre certains accidents de l'innervation liés à un processus organique (accès de goutte) ; le symptôme disparaît mais le processus pathologique reste;
4° J'ai vu la guérison de quelques affections avec lésions, notamment des hémorragies. /
En France les résultats de la suggestion longtemps contestés par un grand nombre de savants et de médecins commencent à s'affirmer d'une façon plus nette. — Bernhein qui depuis 1882 pratique la thérapeutique par la suggestion employée depuis près de 30 années par Liébault, a publié en 1888 une
statistique de 105 cas, dont quelques-uns très détailli's et qui ne sontpas, dit-il, des observations de choix. — Sur ces lOo cas, il compte 93 guérisons, 11 améliorations, 2 insuccès.
A. Affections organiques du système nerveux : 10.
1. — Hémorrhagie cérébrale, hémiplégie, hémianesthésie, contrac-
ture. — Gucrison.
2. — Affection cérébro-spinale, attaques apoplectiformes, paraly-
sies, névrite cubitale. — Guérison.