‹ Hypnotisme et double conscience;Chapitre 25 sur 25 · LE COURAGE · texte numérisé non relu

LE COURAGE

Bien qu'on dise, en langage courant, d'un homme courageux qu'il a du caractère, il est douteux que le courage soit une des formes de cette modalité intellectuelle; aussi n'en ai-je pas parlé plus haut. Cependant, comme il me paraît difficile de le passer sous silence, j'en ai fait le sujet d'un appendice.

Il est une des principales qualités de l'homme, mais il est loin de lui être propre, car nombre d'animaux sont courageux en maintes circonstances.

Le courage a beaucoup de formes qui peuvent très bien s'exclure; il est douteux, en effet, qu'il se rencontre un homme qui possède tous les courages, de même qu'il est très rare qu'un homme n'en possède aucun.

Exposer volontairement sa vie dans un but déterminé est l'essence du courage.

Je viens de dire : volontairement ; cette expression implique la connaissance du danger. On ne saurait, en effet, dire d'un enfant qui approche une lumière d'une masse de poudre, ou d'une femme qui brave la mort en conduisant, pour son plaisir, un cheval qu'elle ne connaît pas, qu'ils sont courageux ; ni l'un ni l'autre ne connaît le danger.

Le courage militaire et le courage civil sont les deux grandes

formes du courage et se divisent tous deux en un grand nombre de variétés que je passerai successivement en revue. Avant d'entrer dans la description détaillée de ces variétés, je dirai un mot de l'héroïsme, qui est comme l'excès du courage.

L'Héroïsme. — Les héros sont au courage ce que sont les hommes de génie à l'intelligence; ils sont rares et, à juste titre, admirés. Il n'est pas de courage qui ne compte ses héros obscurs ou éclatants ; tous méritent le respect et la gloire ; leur mémoire est l'honneur de l'humanité, et, autant qu'aux faits, l'histoire leur doit son existence. L'héroïsme est l'exaltation de tous les courages, et la gloire n'est pas toujours sa récompense ; mais, pour le sage, l'héroïsme est dans le fait accompli et non dans le bruit qu'en font les hommes.

L'héroïsme peut être osbcur ou éclatant; le second seul a la gloire, mais le héros obscur est peut-être plus admirable.

Le premier de ces héros, c'est le soldat qui sauve son pays en sacrifiant sa vie, c'est Léonidas, le tambour Barra, le chevalier d'Assas; ils ont appelé la mort dans un élan sublime, mais leurs noms glorieux demeurent l'honneur de l'humanité.

Le héros obscur, c'est le médecin de campagne qui sauve un enfant en aspirant de sa bouche le poison d'une trachéotomie. Il meurt; mais son héroïsme est ignoré, la gloire n'est pas son partage.

Le Courage militaire. — Tout homme a ce courage suivant son caractère ; c'est ce qui explique ses variétés suivant les hommes et les nations. Je dis tout homme, car les vrais lâches sont très rares.

Le soldat au caractère vif, impétueux et violent court au feu avec élan : c'est le courage brillant, la furia francese; l'arme blanche et l'abordage sont ses triomphes; son animation devient de la colère et, dans le feu de l'action, il ne voit que l'ennemi et ne sent pas ses blessures. Sa pensée ne va pas au delà de la victoire. Il ne songe pas à la tactique; on a commandé le feu, il y court, il marche au canon.

Mais ce brave a-t-il un semblable courage quand l'ennemi n'est pas sous ses yeux ou sous ses coups, et qu'il n'a à combattre que le froid, la faim ou la fatigue? Cela est douteux.

L'homme au caractère calme a un courage différent; comme l'autre, il va au feu, mais sans emportement et sans colère; il marche à l'ennemi et ne court que s'il le faut. Il se sert plus volon" tiers du fusil et vise avec sang-froid. 11 sait qu'il ne peut pas éviter toutes les balles, mais profitera d'un abri, d'un couvert; il sera plus rusé que l'autre et ne décèlera pas sa présence par un bruit inutile. Vienne un malheur, il ne se laissera pas entraîner par le « sauve-qui-peut »... sans chercher à savoir pourquoi il faut fuir; s'il fuit, il saura où il va, courra le moins possible et sera de ceux qui rendent une retraite honorable; le soldat au courage brillant a perdu la tête, et s'il était le premier au combat, il est aussi le premier dans la fuite ; ce n'est pas qu'il ait peur, il vient de risquer cent fois sa vie, mais il court, il fuit comme il se battait, avec emportement.

Bien que l'habitude ne donne pas le courage à celui qui en manque, elle en peut donner l'apparence ; le vieux soldat ne courbe plus instinctivement la tête au sifflement des obus et peut n'être pas plus brave que le conscrit qui «salue». Mais il a acquis du calme, du sang-froid; il sait mieux se tirer d'affaire, il est plus « débrouillard » et, en fait, rend plus de services.

Le courage du marin est autre que celui du soldat; théoriquement, il paraît plus grand, car ce n'est pas seulement dans le combat qu'il risque sa vie, il est toujours près de la mort; mais chez lui l'habitude et l'insouciance atténuent le sentiment de ce danger.

L'homme au caractère vif a non seulement le courage brillant dont nous avons parlé, mais le courage aveugle : « Il tape comme un sourd ; » c'est le courage ordinaire du Français.

Le courage raisonné est le courage du chef; il combine un plan, suit une tactique avec une inébranlable fermeté; le premier au danger, il est le dernier dans la retraite. C'est le capitaine du vaisseau qui, dans le naufrage, quitte le dernier son bord.

L'honneur et le patriotisme sont les principaux mobiles du courage militaire; mais ils sont compris d'une façon différente par les soldats et par les chefs. Pour ces derniers, la notion est précise et élevée, et il n'en est pas qui ne leur doive la plus grande part de

son courage; pour les soldats, la notion existe aussi, mais amoindrie. Ces sentiments, un peu abstraits dans leur élévation, prennent une autre forme dans leur esprit; le soldat obéit à la discipline, défend sa vie menacée, et pour lui l'idée de patrie se résume dans sa famille qu'il a laissée au pays et dans les champs de son village qu'il entrevoit ravagés s'il ne se bat pas, de même qu'il ravagera ceux de l'ennemi s'il est le plus fort.

La bravoure n'est pas égale dans tous les éléments d'une armée ; si tous les chefs sont courageux, chacun suivant son caractère, il peut n'en pas être de même des soldats. Sur 60 hommes pris au hasard, 20 sont très braves, 20 le sont moins, mais marchent au feu assez volontiers, 20 autres ne le sont qu'à la condition d'être bien encadrés, savamment distribués parmi les autres et surtout bien commandés.

La confiance dans les chefs est en général très grande ; il doit en être ainsi. Il faut que le soldat sache bien que sa vie dépend du courage, de la décision et du savoir de celui qui le commande.

L'importance des cadres est extrême ; avec de bons sous-officiers et quelques vieux soldats, une troupe, de médiocre, peut devenir excellente. Un exemple : rien de moins militaires que les Tonkinois ; ils n'ont, en général, aucune des qualités du métier; bien encadrés, ils sont, de l'aveu de tous, d'excellents soldats.

Je ne dirai qu'un mot des conditions du courage et des circonstances qui peuvent le faire varier.

La santé parfaite est la première de ces conditions. On sait le soin qu'un bon général a du bien-être de ses soldats. Le maréchal Bugeaud les soignait comme ses enfants. La faim, la pluie, le froid, la fatigue et la chaleur excessive amollissent le courage, s'ils ne le détruisent pas.

Exposer sa vie est la base du courage, et le sentiment de la conservation, instinctif chez tout être vivant, est toujours en lutte avec lui; c'est le premier ennemi que rencontre la bravoure; la volonté et l'accoutumance deviennenl bien les maîtres; mais ce n'esl pas sans combat. On sait le mol du grand Turenne : « Ah' carcasse, lu tremblerais bien plus si tu savais où je vais le mener. » Il peinl éloquemment cette lutte. Coui-lier la tête sous lès obus, trembler,

s'arrêter dans le fossé voisin sont autant de preuves que la nature ne perd pas facilement ses droits. Mais combien de héros ont ainsi commencé!...

Certaines conditions favorisent et excitent le courage, surtout celui des hommes à caractère vif: les tambours, la musique militaire, le beau temps, l'honneur du drapeau, l'uniforme, l'amourpropre du corps dans lequel sert le soldat, les chants patriotiques. Chez les peuples peu ou point civilisés, les cris de guerre, les costumes éclatants et spéciaux, les emblèmes religieux, etc.

La plupart de ces notions m'ont été données par un général en retraite, un brave qui se connaît en courage militaire.

Le Courage civil. — Le courage civil a des formes diverses. La principale est le courage professionnel, lequel varie suivant la façon dont l'homme expose sa vie. Le caractère général du courage professionnel est d'être chronique. Pour la très grande majorité des cas, il est le courage des calmes et celui auquel l'accoutumance a la plus grande part. Le couvreur, qui expose tous les jours sa vie en marchant sur les toits, n'a nul besoin d'entrain. En exposant sa vie, il fait tranquillement son métier, bravant un danger qu'il connaît plus ou moins et auquel il ne songe pas.

Il y a autant de variétés de courage professionnel que de professions dangereuses; mais nous ne parlerons que des principales.

Les maladies qui frappent l'humanité sont spontanées, épidémiques ou contagieuses. Nous ne dirons rien des premières, chacun s'en défend comme il peut; mais, pour les autres, surtout pour celles qui sont contagieuses, l'homme a besoin du secours de son prochain, de son assistance; c'est clans l'exercice de cette assistance que se montre le plus noble des courages. J'ajouterai que le secours mutuel est le plus grand bienfait de la civilisation et l'apanage des religions les plus élevées. En effet, les sauvages fuient et laissent mourir sans secours les varioleux et les pestiférés.

L'exercice de cette assistance, qui dans ces cas est un danger, est le devoir le plus étroit du médecin, de la sœur de charité, de l'infirmier. D'autres qu'eux, un Belzunce, par exemple, peuvent exposer leur vie par une action d'éclat et conquérir une gloire d'autant plus grande que le dévouement ne leur était pas un devoir. Mais, si

banal est le courage du médecin contre les maladies contagieuses que personne n'y prend garde. De temps à autre, on lit dans un journal que l'un d'eux, une sœur de charité ou un élève (on ne parle pas des infirmiers), est mort d'une piqûre anatomique, ou du croup, ou du charbon. On les plaint, on les admire, puis on n'y pense plus jusqu'à la prochaine victime. Les plaques de marbre des hôpitaux, qui portent en lettres d'or, pour la postérité, les noms des hommes généreux qui ont donné leur fortune, ne parlent pas de ceux qui ont donné leur vie : nul ne sait leurs noms. Les premiers, et non les autres, auraient donc besoin d'être encouragés?... Mais ne suis-je pas indiscret?

Après tout, la charité doit être intelligente : les pauvres s'en trouveront mieux.

Le médecin est du reste le premier à ne faire nulle attention aux dangers qu'il court; s'il y songe, c'est pour les siens. Il s'en soucie si peu que beaucoup croient qu'il ne court aucun risque, protégé qu'il est par quelque chose de spécial, quelque sortilège... la vertu de son diplôme sans doute! Ses aides dans les hôpitaux, les sœurs de charité, les élèves et les infirmiers sont aussi dévoués, aussi courageux; leur tâche est plus modeste, mais leur mérite est aussi grand.

Tous prennent des précautions, dit le vulgaire. Eh ! sans doute, mais ces précautions sont de la nature de celles du soldat qui ne dédaigne pas l'abri d'un tronc d'arbre. Ils connaissent le danger et s'en garent comme ils peuvent; la plupart du temps, l'épiderme seul les protège contre la mort.

Dans la famille, le dévouement est aussi grand ; mais il s'explique par l'affection qui unit leurs membres.

Il m'est permis de parler de ces choses, car je les vois de près.

Beaucoup d'industries sont dangereuses, celles surtout qui nécessitent l'emploi d'une grande force, la vapeur par exemple. Or, telle est l'insouciance des ouvriers en face du danger auquel ils sont habitués, que personne, pas plus qu'eux du reste, ne songe à admirer leur courage, et la plupart des accidents arrivent par leur faute.

Nombre de métiers sont dangereux. Je ne ferai que citer celui des couvreurs, des charpentiers, des chauffeurs, etc. Enfin, dans de

nombreuses circonstances, l'homme fait preuve de courage : le pompier dans un incendie, le marin dans la tempête, le sauveteur en arrachant une victime à la mort, etc.

Je ne saurais passer sous silence d'autres variétés du courage, celui du chimiste qui manie des substances dangereuses, ou de l'expérimentateur en contact avec des virus terribles; le courage contre la douleur, plus commun chez les femmes que chez les hommes; le courage contre le ridicule, qui est fait d'insouciance ou d'orgueil; enfin, celui de la mère pour défendre son enfant. Ce dernier a cela de particulier que, faisant partie du sentiment maternel, il naît et meurt avec lui.

Ce dernier sentiment n'est pas propre à la femme ; on le rencontre chez la plupart des animaux.

J'ajouterai que le courage ne consiste pas toujours à affronter un danger réel. L'homme qui, croyant aux apparitions surnaturelles ne tremble pas dans les circonstances où il croit se trouver en face d'elles, fait preuve de courage. Il est convaincu, cela suffit.

Il y a peu de courage à ne pas craindre les dangers qui frappent très rarement les hommes, comme les accidents de chemins de fer, la rage, le feu du ciel. En effet, la moindre réflexion montre le peu de chances qu'on a d'être atteint. Mais stupide est celui qui les brave.

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Je vais analyser dans les lignes qui suivent les diverses modifications du caractère que le médecin ou les familles peuvent observer dans le cours des maladies ou des états analogues.

Je n'ai la pensée d'étudier ici les variations du caractère que chez les malades sains d'esprit; chez les aliénés, en effet, le caractère, comme les autres manifestations intellectuelles, subit des troubles considérables; mais ces troubles font partie de leur maladie mentale; les étudier à fond serait sortir de mon sujet. De plus, je ferai en sorte de ne m'occuper que du caractère proprement dit. Cette précaution ne sera pas inutile, car la transition du caractère à la moralité est pour ainsi dire insensible. — Un exemple me fera mieux comprendre : un homme est hargneux, susceptible, emporté; ce premier degré de la méchanceté ne devient-il pas facilement de la violence ou de la férocité, lesquelles sont bien près du crime? De même, la bonté n'est-elle pas le commencement de la vertu?

Cela dit, j'entre en matière.

Le Caractère dans V exercice des fonctions. — Je donnerai la première place à certains actes physiologiques qui, sans être i\t><. maladies, sont des états accidentels en dehors ou à côté de la vie ordinaire : tel est l'exercice des fonctions de reproduction et de digestion.

Il n'est pas besoin d'être médecin pour avoir remarqué les modifications qu'éprouve le caractère chez les femmes à certains moments. Quand elle devient nubile, la jeune fille éprouve comme un sentiment indéfinissable de tristesse et d'inquiétude, elle devienl rêveuse et facilement irritable; plus tard, même dans la plus parfaite santé, son caractère se modifie (l'une façon sensible; un peu avanl el un peu après, elle esl plus irritable, plus violente el plus disposée à se

laisser entraîner par une impulsion quelconque, plutôt dans le sens de la tristesse que dans celui de la gaieté.

Vienne une grossesse, et Ton voit chez le plus grand nombre d'entre elles le caractère se modifier d'une manière complète; la femme devient plus sérieuse, souvent triste; elle se préoccupe plus facilement et, pour peu qu'elle soit légère ou frivole d'ordinaire, on voit se modifier ces tendances. — Il semble que cette fonction, la plus considérable que la femme ait à remplir, lui inspire, sans qu'elle en ait conscience, une forme de caractère en rapport avec la grandeur des devoirs de la maternité.

Cette maternité elle-même devient l'origine de modifications transitoires du caractère qui frappent tous les yeux. La femme la plus faible, la plus timide à l'état ordinaire, voit surgir en elle, pour la défense de ses enfants, une force étrange de caractère : telle mère se précipite au milieu des flammes, toutes bravent avec insouciance et courage les maladies les plus contagieuses ; les plus vives se font douces et patientes pour leurs enfants. La reine, la paysanne, la femme civilisée comme la femme sauvage, toutes sont égales devant la maternité.

Si, chez la femme, la fonction de la reproduction a une influence non douteuse sur le caractère, cette fonction modifie aussi le caractère de l'homme, mais dans un sens différent. Tout le monde sait qu'au printemps, le caractère des animaux change du tout au tout; qu'ils soient domestiques ou sauvages, l'influence existe, elle ne varie que dans la quantité. Inutile de citer des exemples, ils viennent à l'esprit de chacun. Chez l'homme, les modifications analogues varient avec l'état de civilisation; ainsi le sauvage est violent ou féroce ; le civilisé l'est moins sans doute, mais les annales des cours d'assises sont remplies des drames de l'amour et de la jalousie, où le revolver remplace le casse-tête, et ne prouvent que trop quelles modifications ces circonstances peuvent apporter dans le caractère. — Il faut bien reconnaître que si, de la reine a la paysanne, toutes les femmes sont sœurs en maternité, du sauvage au civilisé, dans ces moments, tous les hommes sont frères.

Je ne ferai que rappeler les variations de caractère qui accompagnent l'exercice normal de la digestion ; elles sont connues de tous :

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l'homme qui a dîné voit autrement les choses que celui qui a faim, et l'aménité de caractère se rencontre surtout chez ceux dont l'estomac n'a pas de besoins. Mais je n'insiste pas; j'ai hâte d'arriver au sujet de ce travail : le caractère dans les maladies proprement dites.

Le Caractère dans les maladies chroniques. — L'égalité d'humeur et l'intégrité du caractère sont inconciliables avec toute préoccupation constante; or, il n'est pas de souci comparable à celui qui a pour objet un état de santé. Tout malade atteint d'une maladie chronique quelconque voit son humeur s'aigrir et son caractère s'altérer. Il en est de même pour les états pathologiques de longue durée qui condamnent au repos et qui, exempts de douleur, ne sauraient préoccuper les malades au point de vue de leur terminaison. Je veux parler des maladies des membres inférieurs, des fractures de jambe ou de cuisse, par exemple. Il est bien rare qu'après les huit à dix premiers jours d'un repos forcé, le caractère des patients ne s'aigrisse pas ; il en est qui sont véritablement insupportables. Il peut même arriver que le trouble du caractère persiste et devienne permanent : un simple accident aura été la cause non douteuse d'une modification intellectuelle importante.

Voici deux observations que je dois à l'obligeance de M. le Dr Descourtis, médecin adjoint de la maison de santé d'Ivry, dont on connaît les beaux travaux sur des questions du même ordre.

Obseiivation I. — L..., âgé de quarante-cinq ans, chef de culture, était robuste, d'une excellente santé habituelle, et ne présentait aucun antécédent pathologique, héréditaire ou personnel. Il était travailleur et rangé et ne faisait aucun excès alcoolique. — Au mois de septembre 1881, il fut victime d'un accident de voiture : il fut précipité à terre, et les roues du véhicule passèrent sur sa jambe gauche. Il eut alors une fracture compliquée des deux os de la jambe et resta plusieurs mois au lit, avant que la plaie extérieure fut guérie et que la consolidation de la fracture fût complète. Dans cette situation, il s'affaiblit beaucoup, et il parut opportun de lui donner des stimulants et des toniques de toutes sortes (quinquina, quassia amara, fer, etc.). Peu à peu il put marcher avec une canne, mais il avait perdu le sommeil, et pendant la journée il était sombre, taciturne, il éprouvait des impulsions bizarres. Subitement, il avait l'idée d'éventrer sa femme, sa fille, ou la première personne venue. Il l'avouait en pleurant et s'en montrait désolé, lui qui était si doux à l'ordinaire et d'un caractère

si accommodant. Mais c'était surtout contre M. de M..., son protecteur et son ami, qu'il ressentait les plus violentes impulsions. Il le suppliait de ne pas se mettre à sa portée parce que, dès qu'il le voyait, il était tenté de commettre un crime. Du reste, il n'éprouvait ce besoin de tuer que vis-à-vis des personnes qu'il affectionnait le plus. — Les mêmes impulsions ont persisté très longtemps, puis nous avons perdu le mslade de vue. — Quant à l'origine de ce trouble mental particulier, il faut la chercher exclusivement dans l'accident : c'est l'avis de toutes les personnes qui ont entouré de près le malade. Le mécanisme du phénomène est plus difficile à définir. Il faut seulement remarquer que L... avait fait un séjour de plusieurs mois au lit, dans le décubitus horizontal; qu'il était très anémié; que les impulsions ne se sont montrées que lorsqu'il a commencé à marcher; enfin qu'elles ne survenaient que pendant la journée, et, le plus souvent, après les repas, quand il était debout. Il est donc permis de supposer que l'ischémie cérébrale jouait un certain rôle dans la production du phénomène morbide.

Obs. II. — M. P..., âgé de cinquante et un ans, notaire, avait toujours joui d'une bonne santé et menait une existence très active. Il était d'un caractère gai, toujours prêt à rendre service. Ses affaires avaient prospéré, rien ne devait le contrarier, et il se montrait en effet d'une humeur toujours égale. — Tout alla bien jusqu'au mois de novembre 1878. Visitant alors une maison qu'il faisait construire, il tomba si malheureusement qu'il se fractura la cuisse gauche. L'un des fragments, taillé en biseau, vint même perforer les tissus et faire saillie à la surface de la peau. Cette fracture fut longue à se consolider, tant à cause du genre même de la fracture que de la déchirure des tissus qui l'avait accompagnée. — Le malade 'resta plusieurs mois au lit, et lorsqu'il put marcher, il constata un raccourcissement très marqué de son membre inférieur, une grande faiblesse, et fut contraint pendant longtemps à marcher avec des béquilles, puis avec une canne. — A partir du jour où il recommença à marcher, on s'aperçut que son caractère était totalement changé. De gai, rempli d'entrain qu'il était, il parut triste, morose, toujours préoccupé. Il ne dormait presque pas, avait des bourdonnements d'oreilles presque continuels; sa tête se congestionnait par intervalles; il avait des vertiges et craignait de perdre connaissance. Ses occupations du notariat le fatiguaient et il fut obligé de céder son étude. Il était devenu craintif, presque timide, trouvait que ses affaires marchaient mal, qu'il était menacé de la misère. En même temps il était exigeant avec sa famille, susceptible, s'emportait sans motif et ne donnait prise à aucun raisonnement. — Mais c'était sa santé qui le préoccupait surtout. Il comprenait qu'il n'était plus maître de lui, ni dans ses pensées, ni dans ses actes, et avait peur de devenir fou. Il vint à Paris, consulta plusieurs sommités médicales, essaya de divers traitements,

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fréquenta les stations thermales, les bains de mer, et sans résultat favorable. C'est ainsi qu'il a vécu depuis plusieurs années, et son état ne s'est pas modifié d'une manière sensible. — Il semble évident que l'accident qui lui est arrivé est le point de départ de tous les troubles psychiques qui peuvent se caractériser ainsi : tristesse, abattement, craintes, appréhensions non justifiées; caractère susceptible, emporté, violent; idées hypocondriaques; dégoût de la vie; troubles circulatoires encéphaliques.

On peut remarquer le caractère sombre des cancéreux, la tristesse des phtisiques et leur irritabilité. Je sais qu'il est beaucoup de ces derniers, moins cependant qu'on ne le croit, qui conservent sur la terminaison de leur maladie des illusions étranges, surtout dans les formes torpides et peu douloureuses; mais la généralité de ces infortunés a le caractère morose.

Il est probable que les douleurs qui rappellent de temps en temps au malade l'existence de son mal sont pour beaucoup dans les variations de son caractère, car les affections chroniques non douloureuses, comme le diabète ou l'albuminurie, laissent à ceux qui en sont atteints leur insouciance ou leur gaieté.

Dans les Infirmités. — Il est peut-être logique de rapprocher' des maladies chroniques les infirmités. Est-ce le sentiment de leur infirmité, est-ce toute autre cause, les infirmes n'ont pas le caractère de tout le monde. La malice des bossus est proverbiale; on dit : méchant comme un bossu. Les boiteux sont souvent peu tolérants. Les infirmités acquises ou congénitales troublent aussi le caractère; ainsi, les sourds perdent leur gaieté; l'isolement relatif où ils se trouvent en est certainement la cause, et il n'est personne qui n'ait remarqué l'aspect bestial de la physionomie des sourdsmuets, lesquels, du reste, ont le plus souvent mauvais caractère.

Dans les traumatismes cérébraux. — L'ébranlement de la substance cérébrale causé par un traumatisme violent provoque des changements de caractère qui ont quelquefois un»1 grande importance. Le traumatisme peut être une contusion, une commotion ou une fracture du crâne, suite de coups <>u de chutes, ■ — tien que de naturel à cela; — l'altération moléculaire amenée par l'ébranlement dans un organe aussi mou que le cerveau agi! sur le siège profond de toutes les fonctions de cet organe: pourquoi n'agirait- elle pas

sur le caractère, qui n'est que l'expression de quelques fonctions intellectuelles?

J'ai publié il y a cinq ans un travail sur les troubles intellectuels provoqués par les traumatismes du cerveau; je vais reproduire quelques-uns des faits que j'ai cités dans ce travail. De plus, un aliéniste éminent, M. Legrand Du Saulle, dont la science déplore la perte, a insisté sur ces troubles auprès de ses élèves de la Salpôtrière.

Voici ces faits :

1° En 1880, j'ai étudié à l'hôpital Saint-Louis, dans le service de M. Péan, un malade sur lequel ce chirurgien a bien voulu attirer mon attention. Ce jeune homme avait reçu en 1870 une balle qui lui avait fracturé le crâne et dont les fragments, avec des esquilles, étaient restés pendant neuf ans dans le cerveau. L'extraction de ces corps étrangers a nécessité l'opération du trépan. Or, pendant neuf années, de doux et patient qu'il était avant sa blessure, il était devenu susceptible et turbulent à l'excès.

Au moment où je l'ai étudié, il était opéré depuis vingt jours, et me disait qu'il avait la parfaite conscience que son caractère se modifiait en bien et revenait ou était revenu à son ancien état. Pour plus de précision, je lui ai posé la question' suivante : Si on vous avait donné un soufflet avant votre blessure et aujourd'hui, ou pendant les neuf ans qu'a duré votre maladie, qu'auriez-vous fait? — Aujourd'hui comme avant, je le rendrais, m'a-t-il répondu, mais non sans avoir un peu réfléchi; pendant les neuf années, je l'aurais rendu sans aucune réflexion.

2° J'ai vu dans le service de Broca un enfant de treize ans qui avait eu une fracture du crâne; c'était, avant son accident, l'un des élèves les plus doux et les plus disciplinés de sa classe; après sa blessure et sa guérison, il est devenu malicieux et emporté, et son indiscipline passe toute mesure.

o° Un ancien malade du service de M. Tillaux, victime de l'accident du chemin de fer de l'Ouest de février 1880, et qui était resté quatre jours sans connaissance, a vu après sa guérison, et pendant deux mois, son caractère, autrefois vif et bon, devenir irritable, soupçonneux, insupportable et impatient.

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Je crois donc qu'il est permis d'affirmer qu'un traumatisme cérébral peut amener dans le caractère des modifications profondes; mais ces altérations ne sont que transitoires.

Chez les aliénés. — Le caractère ayant comme facteurs principaux des éléments psychiques qui sont l'intelligence, la volonté et la sensibilité, il est naturel que les troubles de l'esprit aient sur lui une influence considérable. Je n'ai pas la pensée de traiter à fond dans ces lignes la question de ces troubles, car ils sont la folie elle-même, et je serais entraîné trop loin ; je ferai seulement quelques réflexions générales, que j'emprunte, pour la plupart, à une communication qu'a bien voulu me faire un des meilleurs élèves d'Esquirol, M. le Dr Desmaisons; sa longue et considérable pratique leur donne un grand poids.

Je cite textuellement :

« Le signe qui, dans le cours d'une affection mentale, frappe le plus vivement l'attention de tous et le plus douloureusement le cœur des parents et des amis d'un aliéné, c'est la modification parfois lente et parfois subite qui s'opère sous leurs yeux, dès le début, dans le caractère du malade. Il peut suivre encore un raisonnement; il peut réussir à déjouer par la ruse la surveillance de ceux qui l'entourent, et l'on voit chez lui des emportements excessifs, des écarts de conduite, l'oubli des devoirs, avec une tendance au vol que rien n'explique ; des débauches crapuleuses, une facilité singulière à se laisser duper et capter : tout témoigne du coup porté au caractère de celui qui, jusqu'à ce moment, avait montré, une volonté ferme, le respect des convenances et une âme bien trempée. y>

Plus loin :

« L'obsession de l'idée délirante donne au caractère une teinte en harmonie avec la forme du trouble intellectuel. Les mélancoliques, les persécutés, les erotiques, les paralysés généraux ont, chacun dans leur sphère, des phénomènes morbides qui masquent leur caractère primitif; mais dans tous les cas l'égoïsme reste l'unique mobile de leurs actions. Ainsi, chez le paralysé général, malgré le délire ambitieux et le penchant à répandre des largesses, la générosité du caractère n'est qu'apparente et n'existe qu'en parole : elle ne résiste pas devant le partage d'un gâteau. »

J'ajouterai que chez les aliénés le caractère se modifie aussi en ce qui touche les sentiments affectifs. Tel fou, bon autrefois pour ceux qui l'entourent, les prend en grippe ou en haine; de là le grand danger de leur voisinage. Il préfère à son père, à sa mère, à sa femme, à ses enfants, un inconnu, et se range volontiers du côté des indifférents ou de ceux pour lesquels, quand il jouissait de sa raison, il avait un éloignement ou une aversion cent fois justifiés.

M. Desmaisons ajoute des remarques d'une grande finesse d'analyse ; je les cite textuellement :

« L'examen du caractère de l'aliéné à la période de convalescence et après la guérison est d'un grand intérêt pratique et scientifique. J'ai observé que dans les folies intermittentes, l'intelligence se retrouve plus nette dans les premiers jours de la période de lucidité, et qu'en même temps le caractère est plus rassis, plus conciliant; le médecin en profitera pour obtenir des consentements, des accords d'autant plus utiles que le retour de l'accès est prévu et que l'intervalle lucide ne tardera pas à prendre fin. »

Plus loin :

« Si les accès sont très éloignés les uns des autres, on peut espérer, du moins pour l'âge mûr, que le caractère n'éprouvera pas d'atteinte sensible; mais quand les accès se rapprochent, la démence termine l'épreuve, surtout si l'âge vient y ajouter son poids. Aussi, ce n'est pas sans motifs que l'opinion générale montre de la défiance à l'égard des individus ayant été aliénés.

)> Il ne faut pas compter davantage sur le caractère des gens qui sont prédisposés à cette triste maladie; leur existence n'est le plus souvent qu'un tissu d'actes bizarres dont ils sont inconscients. En outre, ils sont incorrigibles, je devrais dire incurables. »

Dans la paralysie générale des aliénés. — A côté de ces remarques générales sur les troubles du caractère chez les aliénés, je crois devoir donner une place à part aux perversions qu'on observe comme prodromes chez les paralysés généraux.

Il n'est pas de médecin auquel une femme ou des enfants douloureusement émus ne soient venus dire : ce Nous ne savons pas ce que cela veut dire, mon mari ou notre père, qui avait toujours eu un excellent caractère, se fâche et s'emporte pour rien. Lui, si raison-

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nable autrefois, ne peut souffrir ni contrariété ni contradiction. Il se met, pour des niaiseries, dans des colères épouvantables. En un mot, on ne le reconnaît plus. )) Tel est à peu près le langage qu'un médecin qui a quelque pratique a entendu bien souvent.

Si, l'esprit éveillé par ces paroles, le médecin procède à un interrogatoire souvent fort délicat ou à une sorte d'enquête secrète, il apprend que le mari, le père dont le caractère s'est si fort modifié, a des goûts singuliers. Sa moralité, grande autrefois, a baissé de beaucoup : il triche au jeu, ne comprend plus le sentiment de l'honneur, est pris de perversions morales qui lui donnent des goûts crapuleux et ignobles! Le médecin apprend aussi qu'il s'est surmené intellectuellement ou d'une façon quelconque. A la chasse ou pendant qu'il était militaire, il a fait quelque terrible chute qui l'a laissé longtemps sans connaissance. Il apprend aussi qu'il compte des paralysés généraux dans sa famille. Rien de plus clair, ce malheureux va devenir paralysé général, et bientôt vous verrez survenir et les idées de grandeur et les troubles moteurs qui rendent évidente la terrible maladie! Le premier avertissement, le prodrome, a été — quelquefois deux ans avant l'apparition de la première idée de grandeur — la perversion du caractère.

Voici, au sujet de ces prodromes, l'opinion de Lunier, dont on sait la haute autorité. Parlant des sujets prédisposés, il dit de leur caractère :

« Chez eux, les impressions sont vives, mais de peu de durée ; verbeux, téméraires, brusques, irascibles, ne doutant de rien, entreprenants, volontaires et en môme temps vétilleux et peu tenaces dans leurs desseins, il ont en général le travail facile, mais s'y livrant avec difficulté... Ils s'adonnent souvent à des excès que l'on considère plus tard comme la cause de la maladie qui les menace, et qui n'en sont que des symptômes... Gais, spirituels, très sensibles et d'une société facile, ils se livrent au travail avec trop d'ardeur el se passionnent pour une idée ou pour un sujet qui touche peu une intelligence bien équilibrée. »

Le sagace observateur dont je cite les paroles fait remarquer que l'on rencontre particulièrement ces prodromes chez les gens de lettres, les poètes, les artistes.

Ce que je viens de dire des variations du caractère, comme prodromes de la paralysie générale, peut s'appliquer, dans une certaine mesure, aux folies proprement dites, surtout aux folies oppressives. Cependant, j'ai hâte de le dire, les perversions de caractère n'ont pas ici la même certitude comme prodromes; on les constate, mais c'est surtout après que la maladie a éclaté qu'on se souvient qu'elles l'ont annoncée.

En effet, la plupart des maniaques et tous les hypocondriaques ont vu leur caractère s'altérer au moins six mois ayant l'explosion de la yésanie. Le plus souvent, le mode d'altération est la bizarrerie. Ils ajoutent de l'importance à des choses qui n?pn ont point, raisonnent à côté du vrai et, s'ils doivent devenir hypocondriaques, se préoccupent sans mesure de l'avenir et sont les plus exagérés des pessimistes.

Chez les hystériques. — Si l'expression « caractère fantasque » n'existait pas, il faudrait l'inventer pour désigner le caractère des hystériques. Quel est le médecin qui n'a pas été frappé du caractère singulier des gens trop nerveux, particulièrement des femmes, lesquelles, pour la plupart, s'enorgueillissent de cette misère? Elles passent du rire aux larmes avec une étrange facilité. Tantôt sombres, tantôt gaies, loquaces ou taciturnes, elles sont ou très bonnes ou très méchantes, dures ou trop sensibles; on ne sait pourquoi, elles ne le savent pas elles-mêmes ; on dirait que la froide raison n'est pas faite pour elles, et la femme nerveuse qui ira volontiers voir condamner à mort ou guillotiner, sera, le lendemain, sublime de dévouement auprès d'un cholérique ou d'un blessé.

S'il en est ainsi pour la plupart des femmes chez lesquelles la névrose existe à des degrés peu accusés, on rencontre les perversions de caractère à un degré bien plus marqué chez les malheureuses dont la maladie est très développée. Qu'on se renseigne auprès de M. Charcot, de ses élèves, et surtout des surveillantes de la Salpêtrière, et l'on sera édifié sur le caractère de ces fameux sujets. On saura bientôt que ces jeunes femmes, qui s'hypnotisent toutes seules à l'idée qu'on va les endormir, sont, entre les visites, les plus insupportables, les plus exigeantes et les plus tracassières des malades. — Quand nous passons devant elles, pendant le

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service, elles ressemblent à tout le monde ; mais, la visite finie, le naturel reprend le dessus, et le fantasque et la fantaisie dirigent de nouveau tous leurs actes. — Toutes les hystériques se distinguent par une finesse, une rouerie et un goût pour le mensonge, qui n'ont d'égaux que le désir d'attirer l'attention et de faire parler d'elles.

Combien de prétendus miracles sont dus à cette singulière perversion !

Dans le dédoublement de la personnalité. — Chez Félida X..., dont on a lu l'histoire plus haut (v. p. 41), et qui est un exemple de dédoublement de la personnalité, les variations du caractère étaient très remarquables. — A l'état normal ou dans sa condition première, Félida était réservée, triste, sombre, presque farouche et parlant à peine; elle semblait toujours plongée dans d'amères réflexions. — Dans sa condition seconde, et dès la fin du petit sommeil qui constituait la période de transition, son visage s'illuminait de gaieté, sa réserve extrême avait disparu et elle devenait avenante et rieuse. Rien de plus frappant que ce contraste. Peu à peu, avec les années, cette différence a disparu et la tristesse a pris le dessus.

Il en était de même chez un jeune garçon qui présentait un état analogue et dont j'ai aussi publié l'histoire (v. p. 98).

Les faits de cet ordre sont trop peu nombreux pour qu'on puisse établir une règle. Mais il est probable que, dans tous les cas de dédoublement de la personnalité, les variations de caractère jouent un très grand rôle ; c'est une étude à continuer.

Ches les épileptiques. — Tel n'est pas le caractère des épileptiques. Ils sont toujours tristes, sombres et méchants. Victime d'impulsions souvent terribles, l'épileptique a fréquemment conscience et de sa maladie et du danger qu'il fait courir à ceux qui l'entourent : c'est là une des raisons de sa tristesse. Il est des familles dans lesquelles on reconnaît très bien l'apparition prochaine de l'accès chez un parent à la seule modification de son caractère. Le malheureux, toujours triste, devient sombre; indifférent à tous ceux qui l'entourent, il est comme absorbé par ses méditations.

Je ne parle pas ici des perversions de caractère qui proviennent directement de l'impulsion morbide; alors l'épileptique, ordinairement malicieux ou méchant, devient féroce; on lui doit les crimes

les plus épouvantables et les moins raisonnes, mais alors il est comme fou, il ne sait pas ce qu'il fait. Or, nous ne nous occupons ici que du caractère des malades raisonnables.

Chez les névralgiques et les névropathes. — Chez ces malades, les altérations du caractère sont la règle; de gais et confiants, ils deviennent, après peu de temps, tristes, méfiants et sournois ; ils sont susceptibles et craintifs et font souvent le malheur de ceux qui vivent avec eux. — Tout Bordeaux a suivi récemment le convoi d'un homme de bien, respecté de tous, et dont tous connaissaient la bonté. Eh bien ! dans les dernières années de sa vie, victime d'une névralgie faciale implacable, il était devenu sombre et difficile à vivre ; les amis de sa jeunesse ne le reconnaissaient plus.

Je sais un névropathe dont la raison est parfaite et qui gère sa fortune et ses affaires avec intelligence; il est tourmenté par des idées chimériques de maladies possibles et d'accidents imprévus; or, dès l'origine de cette sorte de trouble intellectuel, sa famille a vu son caractère s'aigrir; il est devenu violent et égoïste, et l'effroi qu'il inspire à ceux qui l'entourent par le récit des prétendus malheurs qui le menacent, accroît encore sa névropathie; voyant qu'on s'occupe de lui, il ne saurait penser à autre chose.

Quel est le médecin qui n'a pas vu des cas semblables? — Ceux dont je parle ne sont pas des fous, loin de là; le deviendront-ils?... c'est probable; ils sont sur ce large terrain intermédiaire entre la raison et la folie où nous voyons autour de nous s'agiter tant de gens, et qui, par l'indécision de ses limites, est pour la médecine légale l'objet d'une légitime sollicitude.

Dans certaines intoxications. — Il est des éléments virulents et toxiques qui ont sur le caractère une action particulière; au premier rang, le virus de la rage. Tous ceux qui ont vu des enragés ont pu remarquer que dans la période qui précède les grands accès, lesquels ont le caractère de la folie, les malades les plus doux deviennent méchants jusqu'à la férocité; ils en ont du reste conscience, car ainsi que le chien qui, dans cette période, fuit son maître et ne le mord jamais, l'enragé se débat, se défend contre l'impulsion qui l'entraîne à se jeter sur ceux qui l'entourent; en un mot, il a la parfaite conscience de la modification de son caractère.

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(( Avoir le vin bon », « avoir le vin mauvais », sont des expressions connues. Tel homme d'un excellent caractère voit s'exagérer ou disparaître cette disposition ; je ferai cependant observer que l'ivresse du vin est généralement gaie : on connaît la jovialité de l'ivrogne.

S'il en est ainsi du vin, il n'en est pas de même des autres boissons fermentées : les eaux-de-vie de grain, de pommes de terre, deriz, l'arrack, la bière et autres boissons alcooliques du Nord et de l'Orient, donnent, le plus souvent, l'ivresse méchante ou féroce, et en fin de compte amènent l'abrutissement.

D'autres substances qui ne provoquent pas l'ivresse proprement dite, mais des états analogues, comme l'opium, le haschisch, la belladone, le datura, etc., modifient aussi le caractère, mais plutôt dans le sens de la dépression et de la tristesse. L'excitation factice qu'elles provoquent, lorsqu'elle est souvent répétée, amène un affaissement physique et moral bien connu des voyageurs qui ont visité l'Orient.

Dans les maladies du cœur, de l'intestin, des voies urinaires. — Certaines maladies du cœiir, entre autres la terrible névrose qu'on nomme Y angine de poitrine, ont une action sur le caractère : L'angoisse précordiale que ressent le malade, alors même que, par ailleurs, sa santé est parfaite, est la cause d'un trouble moral profond; il lui semble qu'il va mourir; les idées les plus sinistres traversent son esprit et, longtemps après, son caractère est triste et morose. La distraction seule fait disparaître ce trouble, qui ne tarde pas à reparaître avec l'accès suivant, quel que soit d'ailleurs le peu d'importance de celui-ci.

Sans aller jusqu'à dire comme le vulgaire : « Un homme qui a un bon estomac a une bonne conscience, » il faut reconnaître que les troubles de la digestion provoquent des idées tristes; les dyspeptiques sont généralement sombres, leur caractère est très irritable, et pour peu que leur maladie soit intense ils deviennent insupportables à leur entourage. «t Se faire de la bile, èlre atrabilaire, » son! des expressions du langage courant et vulgaire.

Bien qu'on puisse dire, ainsi que je l'ai Indiqué Ion! à l'heure, que tout trouble fonctionnel provoque des variations dans le Caractère, il est de ces troubles qui paraissent avoir une pins grande aelion

que d'autres : ce sont ceux de la fonction urinaire. Rendre son urine est une fonction dont l'exercice est si fréquent que son trouble accumule les soucis et les tristesses dans l'esprit des patients ; nul n'est plus sombre, plus préoccupé, plus irascible que l'homme qui urine mal. Tous les chirurgiens qui ont guéri des rétrécissements de l'urètre ont été témoins du retour à la sérénité de leurs malades qui, pendant des mois ou des années, avaient vu leur caractère s'aigrir ou s'assombrir sans mesure; leur raison et leur bon sens — toujours entiers — leur reprochaient leurs emportements, mais ils ne pouvaient se soustraire à cette influence.

Localisation du caractère. — Est-il possible de localiser le caractère? En d'autres termes, une région quelconque du cerveau paraîtelle être le lieu d'origine de ce phénomène intellectuel?...

M. Luys, dont on sait les beaux travaux et la grande autorité, le croit.

Voici ce qu'il m'écrit à ce sujet :

ce Je pense que, dans une certaine mesure, « ce qu'on appelle le caractère » est indépendant des fonctions intellectuelles. »

Je ferai remarquer, en passant, que cette idée s'accorde parfaitement avec l'analyse psychologique.

« Le caractère est un facteur autonome, indépendant de l'ensemble des facultés, et dont le substratum organique me paraît résider dans les régions spéciales de la base qui reçoivent les irradiations cérébelleuses. C'est l'innervation cérébelleuse qui donne à nos mouvements la continuité et l'énergie (les lésions cérébelleuses sont caractérisées par un affaiblissement de la force motrice; les malades ne peuvent pas faire effort, serrer avec leurs mains). De là, comme conséquence, cette notion inconsciente que nous avons de notre force donne à la volonté un tonus spécial qui fait que, suivant les cas, nous nous sentons forts ou faibles, suivant aussi que la tension nerveuse des régions de la base est à un degré plus ou moins énergique.

« C'est donc une force vive, active et inconsciente, irradiée du cervelet, qui donne à nos opérations physiques la lenteur ou l'énergie dont elles sont douées. »

344 IIIe PARTIE. - PSYCHO-PHYSIOLOGIE.

Plus loin :

« Une lésion du corps strié, une compression qui neutralise la diffusion cérébelleuse est apte à amener des phénomènes de dépression du caractère. »

M. Luys cite à l'appui de son hypothèse les deux faits suivants :

« I. Un homme de quarante-deux ans, atteint d'une tumeur de la base qui comprime le corps strié, d'avant en arrière, a vu son caractère changer. Il est devenu mélancolique et d'une faiblesse de caractère telle qu'il se laissait battre par sa femme.»

« II. Un ancien invalide, mort à quatre-vingt-deux ans, avait, trente ans avant sa mort, subi l'amputation de la cuisse gauche. Or, dans les dix dernières années de sa vie, son caractère avait complètement changé ; de doux et de réservé qu'il était, il était devenu grincheux, acariâtre et violent. Presque toujours en colère, il vociférait à propos de rien, quoique sa lucidité fût parfaite.

» A l'autopsie, je trouvai, dit M. Luys, des lésions atrophiques diffuses de l'écorce, et surtout des dégénérescences avec atrophie dans le corps strié du côté opposé au membre amputé. A mon avis, il s'était fait en ces points un travail régressif par suite de l'amputation, qui avait mis ces régions dans un état spécial d'irritation continue avec sclérose ; de là, très vraisemblablement, le point de départ de l'excitation du caractère. ))

J'ajouterai que dans son Traité de pathologie mentale, M. Luys a publié l'observation d'une malade qui, bien qu'ayant toute sa lucidité, vociférait sans cesse dans une excitation turbulente extraordinaire. Or, à l'autopsie, on a trouvé un foyer irritatif dans la protubérance. — Les régions psychiques étaient indemnes, la base seule était intéressée dans les points où va se reporter l'innervation cérébelleuse.

J'ai fini; je n'ai plus à faire qu'une remarque. On dira peut-être que tout le monde sait ce que je viens de dire, et que le caractère des malades, chose vulgaire, ne méritait pas d'être étudié scientifiquement. Je ne suis pas de cet avis. Je crois que tout ce qui touche à la vie humaine mérite la sollicitude et les réflexions du médecin, et qu'en prévoyant, quelquefois de très loin, la probabilité d'une

maladie terrible, celui-ci ne peut que gagner en autorité, surtout s'il peut mettre en garde une famille contre un danger qui la menace : c'est ainsi que grandit la mission de l'art.

En résumé, dans la santé comme dans la maladie, le caractère de l'homme varie singulièrement. Cependant, chaque individu a son caractère, lequel fait partie de sa personnalité.

Quel que soit ce caractère, il est le trait dominant de cette personnalité, surtout pour l'entourage immédiat de l'individu. Le public n'a à connaître que de l'intelligence et des sentiments.

L'étude qui précède a eu pour but d'analyser les manifestations intellectuelles d'un ordre relativement peu élevé : les qualités et les défauts dans la santé et dans la maladie. Ces qualités et ces défauts font partie de la vie de tous les jours, laquelle, quoique manquant de solennité, mérite bien cependant qu'on l'étudié.

Dans la séance publique de l'Académie des Sciences, Belles- Lettres et Arts de Bordeaux, du 21 décembre 1888, l'auteur, en qualité de président, a lu le discours suivant :

Mesdames, Messieurs,

On nous raconte aujourd'hui, surtout depuis quelques années, des choses si extraordinaires, si merveilleuses, qu'il vous sera peut-être agréable de savoir ce qu'à mon avis il faut penser du merveilleux. J'ai quelque expérience de ce sujet; une carrière médicale déjà longue, pendant laquelle je n'ai pas étudié seulement l'homme physique, m'autorise à vous exprimer des idées personnelles. Je n'ai pas la pensée que ces idées seront approuvées de tous, mais il me suffira qu'elles soient appréciées par quelques personnes de bon sens.

Je ne définirai pas le merveilleux, car une définition ne dirait rien à personne, tout le monde sachant ce qu'il faut entendre par ce mot; je n'en ferai pas davantage l'histoire, ce serait un livre à écrire, et ce livre a déjà été fait, et bien fait, par M. Figuier.

Il me suffira de vous entretenir de ses origines et de ses manifestations, de son charme et de ses dangers.

Ses origines sont dans le cœur même de l'homme, et il s'est associé à ses premières pensées; dès son apparition sur la terre, l'homme, faible et sans défense au milieu des phénomènes imposants de la nature, n'a pu qu'être épouvanté par le tonnerre, la foudre et les éclipses; tout était pour lui merveille, depuis la comète jusqu'au volcan. Il en fut ainsi pendant toute l'enfance de l'humanité.

348 IIIe PARTIE. — PSYCHO-PHYSIOLOGIE.

N'en est-il pas encore de même pour les peuplades sauvages qui voient une merveille dans les fusils qui les frappent à distance et dans la montre qui leur mesure le temps?

Bientôt l'homme a uni ces merveilles incompréhensibles pour lui à l'idée de la Divinité, et, suivant le bien ou le mal qu'il en attendait, il en a fait des dieux bons ou méchants.

S'il en est encore ainsi chez les peuples sauvages ou peu civilisés, il n'en est pas de même chez ceux où le progrès a porté la lumière ; chez les peuples qui, comme le nôtre, marchent à la tête de la civilisation, nombre de formes du merveilleux subsistent encore.

Jetant un regard autour de nous, examinons l'état des esprits à ce point de vue.

La première remarque à faire, c'est que la croyance aux merveilles est, d'une façon générale, en rapport avec l'éducation. Entre les diverses classes de la société, de l'ignorant à l'homme instruit, se retrouvent les différences que nous avons signalées entre les peuples primitifs et la civilisation d'aujourd'hui.

Cependant, l'éducation, même la plus élémentaire, n'exclut complètement ni la crédulité ni la foi dans les merveilles. Voici ce que j'ai vu :

Un médecin de Paris, homme très considérable, plusieurs fois lauréat de l'Académie de médecine, me montrait un jour son portrait photographié ; au-dessus et en arrière de sa tête était une figure de femme entourée d'une auréole blanche, nuageuse et indécise : « Ne vous étonnez pas, me dit-il, c'est Tombre de ma pauvre femme, que j'ai perdue il y a quelques mois. Vous ne sauriez croire quelle douce consolation ce portrait apporte à ma douleur; c'est une photographie spirite; je n'ai eu qu'à poser quelques instants en pensant à ma pauvre défunte, et l'image qu'évoquait mon souvenir a été rendue par l'objectif. »

Mon visage exprimant, bien malgré moi, quelques doutes, il ajouta : « Oh! je ne suis pas le seul, voyez ces épreuves! y> Et il fit passer sous mes yeux nombre de portraits, tous accompagnés d'une apparition; celles-ci variaient naturellement suivant la personne représentée. Ici c'était un jeune enfant mort au berceau. Là, la tète de Napoléon III, qui venait de mourir, ou d'Henri V, tous évoqués par

la douleur d'une mère ou le souvenir d'un fidèle. Sans doute, rien n'était plus respectable; mais, craignant de ne pas contenir mon envie de rire, je me hâtai de prendre congé de mon pauvre confrère.

Mais voilà que le parquet de Paris, flairant une escroquerie, poursuivit en police correctionnelle le photographe, du nom de Buguet. Les débats furent instructifs : on avait saisi chez lui nombre de poupées représentant des femmes, des petits enfants et des personnages célèbres; enfin, de longs voiles blancs. Il avouait et expliquait à la Cour son procédé, facile du reste à comprendre. Les témoins, victimes de son escroquerie, déposaient contre lui. Or, la plupart, surtout ceux qui appartenaient aux classes élevées, entre autres un officier supérieur d'artillerie en retraite, se répandirent en injures contre ce malheureux, non point parce qu'il les avait trompés, mais parce qu'il mentait à la Cour en se disant coupable d'une fraude imaginaire. Tous avaient parfaitement reconnu la personne évoquée, et toutes les poupées du monde n'ébranleraient pas leur certitude. Le photographe avait beau leur dire : « Cette poupée, Madame, c'est votre enfant ; cette autre, c'est Napoléon III, » ils quittèrent l'audience furieux contre l'imposteur qui avait l'impudence de renier son pouvoir. Mon confrère, par un reste de bon sens, n'avait pas porté plainte.

On ne saurait avoir de doute sur l'élévation intellectuelle de ces témoins fanatiques ; qu'en conclure, si ce n'est que la croyance au merveilleux s'appuie sur d'autres bases que sur l'intelligence et l'éducation, et que, pour lui résister, il faut avoir en plus le sens critique et une haute raison !

Si vous me permettez d'analyser ce que je viens de raconter, nous nous rendrons compte de l'état d'esprit de ces témoins fanatiques. Enfants, ils ont été de ceux que des parents imprévoyants ont saturés de contes fantastiques; ils ont cru aux fées, pleuré de Barbe-Bleue et tremblé de Croquemitaine. Jeunes, ils n'ont apprécié que le côté poétique de la vie, si charmant à vingt ans, et dédaigné la pratique, comme trop au-dessous de leur âme éthérée. Romanesques, rêveurs et rimailleurs, tous se sont crus poètes, et n'ont été que ce que sont aujourd'hui les pessimistes et les décadents.

En avançant dans la vie, il leur a bien fallu sacrifier à la vile

prose; mais leurs meilleures joies, ils les demandent au merveilleux; ils se consolent ainsi. Chacun a adopté le merveilleux qui convient à son genre d'esprit : l'un est un mystique qui évoque les esprits des saints ; l'autre a perdu un être chéri et converse avec son âme ; un troisième se croit un bienfaiteur de l'humanité, et fait tourner des tables pour détruire le paupérisme. Il serait trop long d'énumérer tous les motifs pour lesquels ces fanatiques se font les prophètes du monde invisible, ne tenant compte ni de l'illusion, ni de l'hallucination, ni de la fourberie; ils ont vu, entendu, on leur a dit... Enfin, ils sont convaincus, et tous ceux qui doutent sont des infortunés que méprisent les esprits.

Il est une raison pour laquelle le merveilleux compte beaucoup d'adeptes : c'est qu'il a un certain charme et fait croire à ses apôtres qu'ils sont supérieurs au reste de l'humanité. Est-il possible, en bonne conscience, de demander de la modestie à un homme qui vient de converser familièrement avec Descartes ou Napoléon? et n'est-ce pas une joie pour un mortel ordinaire d'élever son âme par la contemplation de l'invisible?

Tout cela ne serait que singulier si autour de ces naïfs ne s'agitait pas tout un monde d'exploiteurs et d'industriels. S'ils ont quelque argent, leurs convictions seront bientôt partagées, et ils seront une proie facile. La photographie est loin d'être le seul moyen de tirer parti de leur crédulité : les exemples ne me manqueraient pas à citer, mais ils sont si nombreux et si connus, que je n'ai qu'à demander à ceux qui m'écoutent de rappeler leurs souvenirs.

Bien que nous habitions la ville où, il y a trois siècles, Pierre d.e Lancre a fait brûler tant de sorciers, je ne m'occuperai que du merveilleux du temps présent.

Aujourd'hui, le somnambulisme provoqué est la forme qui passionne le plus. Cette curiosité scientifique a deux sortes de partisans : ceux qui l'étudient sérieusement, sans parti pris, avec patience, et cherchent à en tirer des conséquences utiles : ce sont des médecins ou des philosophes, et ceux que j'appellerai par opposition (( les gens du monde ». Ces derniers se passieenent pour les phénomènes de l'hypnetiame, qui touchenl au merveilleui Beaucoup de ren\-l;'i étaient des adeptes fervents du magnétisme,

des tables tournantes et du spiritisme. L'hypnotisme remplace ces merveilles; pour quelques-uns, il n'est qu'une merveille de plus.

La forme qui a le plus d'adeptes est celle qui a pour but la guérison des maladies. Rien de plus naturel. L'art de guérir n'est pas infaillible. Il n'a aucun pouvoir sur les maux incurables. Or, quel est l'homme qui acceptera sans appel le terrible verdict? Ne dit-on pas : « Tant qu'il y a vie, il y a espoir? » Et l'on ne saurait s'étonner si l'infortuné consulte l'esprit d'IIippocrate, descendu dans sa table, ou tel somnambule qui lui promet de le guérir. Il faudrait, pour s'en plaindre, bien peu connaître notre pauvre nature! Il faut Cependant une rude confiance pour n'être pas ébranlé dans cette singulière foi !

Voici ce que je peux raconter :

Il y a quelques années vint à Bordeaux un médecin italien accompagné d'une somnambule. Grâce à la double vue de sa compagne, il guérissait toutes les maladies, surtout celles que les médecins français appellent incurables. J'avais, à cette époque, un jeune interne fort intelligent (il est aujourd'hui sénateur) qui s'offrit obligeamment à l'aller consulter; j'acceptai et l'engageai à bien regarder et à observer tous les détails de la mise en scène. Alors, se faisant passer pour un pauvre clerc de notaire atteint d'une maladie d'estomac, il alla, d'un air dolent, et après un excellent déjeuner, raconter ses prétendues douleurs.

Le médecin, après l'avoir fait asseoir près d'une cloison percée d'une fausse porte, lui fit subir un long interrogatoire pendant lequel il lui disait sans cesse : <c Parlez plus fort, je suis un peu sourd, » et il termina par ces mots : « Rien de plus facile que de vous guérir; je vais faire venir la somnambule qui vous dira le remède. )) Il presse un timbre, et apparaît par une porte éloignée une jeune femme charmante et endormie ; elle s'avance, vêtue de blanc, les yeux fermés et les cheveux épars, et cherche à tâtons la main du patient; puis, sur l'ordre du docteur qui lui dit d'un ton impératif: « Regardez! », elle s'écrie : « Ah! Monsieur, quel pauvre estomac vous avez...; je le vois, il est vide..., non..., il y a du sang, des plaies... Un seul remède peut vous guérir, ce sont les pilules que vous donnera le docteur. » Ce dernier éveille la jeune fille, qui

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se retire modestement, c Voici, dit-il au faux clerc de notaire, les pilules prescrites, ce n'est que 6 francs, mais c'est pour les pauvres, la consultation est gratuite. » Les pilules étaient du sucre de lait, et il y en avait bien pour cinq centimes.

L'exploitation du somnambulisme, de l'hypnotisme ou de quelque autre forme du merveilleux ayant pour but la guérison des maladies ou toute autre divination, a une importance considérable ; ce monde spécial a ses cabinets de consultation, ses sociétés et ses journaux.

L'an dernier, M. Gilles de La Tourette a publié sur ce sujet un livre d'un grand intérêt, sous ce titre : L'Hypnotisme et les états analogties au point de vue médico-légal. On y trouvera nombre de détails qu'il m'est impossible de donner ici.

Les habitants des campagnes ont foi dans un merveilleux plus à leur portée : ils ont le sorcier; il est pour eux ce que sont pour l'ouvrier des villes le rebouteur, la bonne femme, la tireuse de cartes; tous ces pouvoirs, pour me servir d'un terme qu'ils emploient, répondent aux mêmes besoins, qu'un mot résume : le secours. Dans les campagnes reculées, dans les landes, en Bretagne, le sorcier règne en maître ; la chronique des tribunaux nous renseigne souvent sur ces merveilles qui sont quelquefois horribles, car la justice, sceptique de sa nature, sait y découvrir le crime ou l'escroquerie.

A côté de ces croyants qui demandent aux somnambules et aux sorciers la guérison de leurs maux, il en est qui s'adressent à d'autres puissances occultes ; quelques-unes sont fort singulières : un bout de ficelle entourant la jambe protège le nageur des crampes ; une pomme de terre, un marron d'Inde, un morceau de cire à cacheter portés dans la poche éloignent diverses maladies; une certaine omelette préserve de la rage, etc. On ferait un gros livre rien qu'avec les moyens merveilleux auxquels les malades ont recours ; mais, je le répète, la peur d'une mort souvent épouvantable excuse bien des faiblesses!

Dans ce qui précède, j'ai surtout visé les personnes qui cherchent dans le merveilleux un soulagement à leurs maux; mais d'autres n'ont pas cette excuse.

Les uns font interpréter un songe ou consultent les cartes pour

connaître l'avenir; d'autres font tourner des tables ou évoquent des esprits pour découvrir un trésor, s'entretiennent avec les revenants et délaissent tous leurs devoirs sur cette terre pour la contemplation du monde invisible. Il en est enfin pour lesquels le merveilleux est un spectacle qui a quelque analogie avec les tours d'adresse d'un clown ou les émotions de la Cour d'assises ; ils se pressent autour de ces thaumaturges qui, depuis Mesmer jusqu'à Donato, ont eu la faveur publique, et font leur succès par leur enthousiasme.

Quelques-uns croient avoir une excuse : ils font de la science ou s'imaginent qu'ils en font; leurs études préparent des voies nouvelles, et, à les entendre, rien n'est plus aisé que de faire servir le merveilleux au bien de la société. Ainsi l'on voit un magistrat consulter, pour confondre un voleur, un magnétiseur de passage.

Tous ignorent que si la science sérieuse étudie le merveilleux dans un but élevé, elle a une méthode précise d'observation et qu'elle sait se garer des tromperies. Cette méfiance est indispensable, car les faits les plus extraordinaires, ceux qui excitent l'enthousiasme des gens du monde, sont observés sur des personnes dont le système nerveux est plus ou moins malade, et ces « sujets », pour me servir du mot consacré, sont des prodiges de finesse et de rouerie; il faut toute l'expérience et toute la patience des vrais observateurs, sans compter les moyens de contrôle que ces sujets ignorent, pour ne pas être leur dupe. Il semble que, dans un hôpital, ils n'ont aucun intérêt à tromper; ils trompent cependant pour le plaisir de tromper et par amour-propre.

Le merveilleux est mêlé à nombre d'actes de notre vie : par exemple, éviter de voyager le vendredi ; ne pas être treize à table ; préférer le côté droit au côté gauche (n'avons-nous pas dans la langue le mot sinistre, lequel en latin veut dire gauche?) ; éviter de renverser le poivre; ne pas faire une croix avec les couteaux.; se méfier du mauvais œil, etc.

Je m'arrête, laissant à mes auditeurs le soin de compléter Ténumération de ces petites superstitions, basées sur la croyance au merveilleux.

Si le merveilleux était toujours inoffensif, on pourrait avoir pour lui quelque sympathie ; mais il n'en est pas ainsi : les personnes sur

lesquelles il exerce son plus grand pouvoir ont, en général!, des facultés intellectuelles mal équilibrées, et le culte du surnaturel en accroît le désordre; ce trouble, maintenu dans une certaine liimite, par une haute raison ou par une intelligence puissante, peut avoir peu d'importance. Tout le monde connaît le démon de Socrate et l'amulette de Pascal. Mais il en est bien rarement ainsi : la plupart du temps, le désordre est profond et devient irrémédiable; les maisons d'aliénés sont peuplées d'infortunés que le merveilleux a rendus fous.

Ces goûts se propagent de diverses manières; quelquefois, par des conseils d'amis, qui disent à un malheureux incurable : « Vous souffrez... eh bien! je sais une dame qui avait exactement votre maladie ; les médecins l'avaient abandonnée ; elle a consulté MUe X..., somnambule extra-lucide, et elle a parfaitement guéri. » Et l'incurable s'empresse d'aller chercher sa guérison. Rien à dire à cela : la foute en est à la faiblesse de notre nature!

Le goût du merveilleux est si répandu qu'il devait être exploité d'une façon plus fructueuse encore : je veux parler des séances ou représentations publiques où l'on exhibe, sous le nom de sujets, des compères ou des malades. Il serait trop long de raconter ici les moyens employés par les habiles metteurs en scène qui savent tirer un si bon parti de la crédulité publique : le livre de M. Gilles de La Tourette est fort explicite sur ce point. Il me suffira de dire que ces exhibitions ont ou peuvent avoir des résultats déplorables ; leur public est en général composé de croyants et de passionnés, dont le système nerveux est des plus excitables. Or, la vue des phénomènes extraordinaires de l'hypnotisme ou de la suggestion, interprétés par un habile exploiteur, ne fait que développer leurs tendances. Après ces représentations ou séances, ils apportent dans leur entourage un goût passionné pour des expériences dont leurs proches sont souvent les victimes. Je n'insiste pas. Les médecins, et surtout les aliénistes, sont édifiés sur ce point.

lvst-oe à dire qu'il faille proscrire l'expérimentation par crainte de ses dangers? Oui, elle doit ôtre proscrite lorsque, ayant pour but l'exploitation d'une curiosité malsaine, elle s'adresse à des personnes incompétentes et crédules; non, si elle est entre les mains

d'hommes éclairés et sérieux qui, dans le silence de l'hôpital ou du cabinet, n'ont pour but que la recherche de la vérité.

Ces hommes savent que l'étude du système nerveux présente des obscurités que la science d'aujourd'hui n'a pas dissipées; mais ils ont la confiance que ces mystères seront un jour dévoilés. Si la vie de l'homme est courte, longue est l'évolution de la pensée. Soyons modestes : nous ne savons pas tout; ceux qui viendront après nous sauront plus que nous.

Je regrette, Mesdames et Messieurs, de ne pas développer davantage le sujet que j'ai pris pour texte de ce discours; mais je crois que vous en avez déjà tiré la conclusion : « Le merveilleux n'existe pas. »

(Revue scientifique du 16 mai 1891.)

Il n'est aucun de nous qui ne connaisse des gens qui, par leurs actes ou leurs idées bizarres, nous étonnent et étonnent leur entourage; cependant ils ne sont pas fous, ils dirigent convenablement leurs affaires, remplissent avec précision et convenance des fonctions quelquefois difficiles, défendent leurs idées avec une logique suffisante et paraissent, en un mot, être comme tout le monde.

On dit de ces gens : ce sont des toqués, des originaux, des exaltés, des fanatiques, ou quelque autre qualification analogue.

Dans la société, qui serait impossible sans une tolérance réciproque, on en rit, on les évite ou on leur passe leurs bizarreries ; mais il n'est pas toujours possible d'en rire, et on en pleure quelquefois, et on ne peut pas toujours les éviter, car il est de ces excentricités qui sont préjudiciables non seulement à leurs auteurs, mais qui compromettent leurs familles ou sont de terribles dangers. Mais avant de les condamner, il est permis aux gens raisonnables d'étudier ces états d'esprit. C'est ce que je vais essayer de faire.

Ces hommes ne sont pas fous, ce n'est donc pas d'aliénation mentale que je parlerai ; . ils ne sont pas raisonnables, aussi ne parlerai-je pas philosophie.

La plupart du temps, les excentricités que j'ai en vue conduisent ces malheureux à la folie ; mais il est beaucoup d'entre eux qui, même pendant une longue vie, n'arrivent pas à ce dernier terme de la décadence intellectuelle : ils demeurent originaux et bizarres pour leur malheur, et le plus souvent pour celui des autres.

358 IIIe PARTIE. - PSYCHO-PHYSIOLOGIE.

Dans la société et dans la loi, on ne connaît que deux états : la raison et la folie ; aussi ces états intermédiaires ne sont pas scientifiquement classés, et lorsque la société est obligée de se défendre, la loi est muette et ne peut qu'être muette ; alors l'appréciation de l'acte est laissée à la sagesse d'un esprit raisonnable, qui limite comme il convient la responsabilité. Cela est bien quand cet esprit est vraiment raisonnable; mais si lui aussi est faux, on voit des décisions qui révoltent le bon sens.

Piien de plus difficile que l'appréciation d'une responsabilité, et je comprends que le magistrat s'entoure de toutes les garanties. Cette appréciation est d'autant plus difficile que les délits ou les crimes des malheureux que j'ai en vue sont commis chaque jour par des vicieux ou des criminels dont le libre arbitre est entier et qui sont absolument responsables de leurs actes.

Je sais qu'il est actuellement une école qui, poussant à l'extrême l'esprit de système, ne voit dans les criminels que des irresponsables poussés au crime par la fatalité qu'impose une conformation spéciale. Je ne partage pas ces idées; certes, il est beaucoup de ces malheureux qui sont victimes de l'hérédité, fils ou petits-fils d'aliénés, d'hystériques ou d'épileptiques, et névropathes de naissance, ils n'ont pas la force morale suffisante pour résister à des suggestions criminelles; mais, à côté d'eux, il en est un plus grand nombre que n'entraîne aucune tare originelle, et que la paresse ou l'amour des plaisirs pousse aux délits et aux crimes.

A mon sens, la vérité est entre ces deux extrêmes; ici comme ailleurs, in medio virtus. Je m'arrête, car cette grosse question m'entraînerait facilement hors de mon sujet.

Ces gens> qui ne sont ni fous ni raisonnables, s'appellent légion; j'en citerai quelques exemples. Du reste, il n'est pas un de nous qui n'ait dans sa mémoire tel ami de sa jeunesse dont l'état d'esprit a été ou est encore celui que j'ai en vue. J'ai la certitude que les exemples que je vais citer évoqueront des souvenirs chez mes lecteurs.

Ici, je ferai une remarque : les toqués ou déséquilibrés, comme le disent les aliônistes, sont de deux sortes : ceux chez lesquels le désordre mental n'est que le prodrome de la folie; seulement, ce

prodrome, à évolutions très lentes, est quelquefois la moitié de la vie; les observations détaillées qu'on trouve dans les auteurs en donnent la preuve : ils sont fous en puissance. Je ne parlerai pas de cette variété ; je ne m'occuperai que de ceux qui, vivant comme tout le monde, ont assez de raison pour comprendre leur situation et se cacher de leur entourage, mais pas assez pour résister à leurs idées bizarres. Quelques-uns font exception. Ils commettent des actes qui les font considérer comme fous, mais la plupart demeurent ainsi pendant toute leur vie.

L'étude de ces derniers a été un peu négligée, tant par les aliénistes, car ils ne sont pas fous, que par les psychologues, car ils ne sont pas raisonnables. En dehors de ces savants, je trouve des observations précieuses dans les travaux de M. Charcot, de M. Maignan et dans le livre de M. Cullerre, les Frontières de la folie. Je ferai appel à ces sources, mais j'insisterai surtout sur les faits que j'ai observés dans mon entourage.

Les sept faits qui suivent sont inédits.

I. — M. de G..., âgé d'environ soixante ans, a rempli des fonctions élevées avec intelligence et distinction; aujourd'hui, ayant renoncé à la vie publique, il vit en famille dans une petite ville, sans autres occupations que la gestion d'une propriété importante; dans sa jeunesse, il a dû quitter une situation d'avenir, surtout, dit-il, à cause des vertiges qui rendaient ses fonctions impossibles; plus tard, marié aune femme de grande bonté et d'un dévouement de tous les instants, il ne cesse de préoccuper et d'épouvanter son entourage par des idées singulières que dominent des peurs et des impulsions; ainsi, se rasant, il jette son rasoir, car il craint de se laisser aller à se couper le cou ; il lui répugne énormément d'aller en voiture ou en chemin de fer, surtout seul; quelque accident va lui arriver; il se croit malade, il se préoccupe outre mesure des petites misères de la vie, et, bien qu'il aime sa famille, il ne pense pas aux soucis que sa bizarrerie lui cause. Un jour, passant sur un pont, avec un ami, lequel me l'a raconté, il a l'idée de se jeter dans la rivière, s'exclame, lutte, se débat: heureusement son compagnon le retient et l'entraîne; seul, il l'eût certainement fait. Il répond aux reproches : « C'est plus fort que moi, je me suis exposé à ce danger que je prévoyais (passer sur Un pont), parce que je ne voulais pas paraître n'être pas comme tout le monde, j'ai honte. »

' Combien de suicides sont accomplis dans ces conditions! On ne; comprend rien à leur cause. Le malheureux impulsif a- été pris sans-;

360 IIIe PARTIE.— PSYCHO-PHYSIOLOGIE.

doute d'un accès de fièvre chaude. C'est le mot consacré. Chez M. de G..., l'hérédité directe est muette, mais il a des parents aliénés.

J'insiste sur ce fait qu'en dehors de ces bizarreries et de ces impulsions, M. de G... vit comme tout le monde; il gère parfaitement ses propriétés et a d'excellents rapports avec son entourage; seuls, ceux qui le voient de très près sont au courant de cet état névropathique singulier et de ses toquades.

II, — M. X..., mort à quarante-cinq ans d'une maladie de foie, a eu son existence tourmentée par un état névropathique hizarre; il ne veut pas être seul et a peur des espaces ; tout ce qu'il peut faire, c'est de traverser la place de la petite ville qu'il habite près de Bordeaux, place qui a environ 159 mètres de large; encore faut-il qu'il soit poussé par le désir de voir sa famille qui habite sur cette place, en face de sa maison. Sa jeunesse n'a présenté rien de particulier; d'une intelligence moyenne, il a fait de bonnes études, et ce n'est que peu de temps après son mariage que ces préoccupations et ces peurs se sont montrées; il croit qu'il va mourir et se lamente à l'idée que sa famille peut ne pas assister à ses derniers moments ; il se tàte le pouls, s'écoute respirer, étudie les battements de son cœur; avec cela, bon fds et bon mari, il était loin d'être triste, et quand il avait pu se décider à se joindre à des amis, il paraissait être comme tout le monde; comme il avait conscience de cette sorte d'infériorité, il se montrait peu en public, il était ce qu'on appelle un sauvage; pour ne citer qu'un exemple, sa crainte d'être seul était telle qu'il fallait l'accompagner jusqu'à la porte d'un certain lieu, et, en lui parlant de loin, lui faire comprendre qu'on était près de lui. Il avait une femme d'un dévouement admirable qui ne le quittait jamais.

III. — M. P..., cinquante- neuf ans, n'a pas d'hérédité morbide, du moins directe; son existence n'a présenté rien de particulier; associé à une grande industrie, il était en rapport avec le public et jamais jusqu'à cet âge, on n'avait remarqué chez lui de trouble névropathique; vers 1878, il se retira des affaires, et sa vie très occupée devint rapidement inactive ; à ce moment, il fut atteint d'un kyste de la rate pour lequel je lui donnai des soins, mais ce n'est pas de cette maladie qu'il est ici question.

Cette oisiveté, ce repos que M. P... souhaitait, les considérant comme la récompense méritée d'une carrière laborieuse, eut des conséquences funestes; envahi par des idées tristes, M. P... ne pensait qu'à la mort. Un jour, il tenta de se pendre; bientôt, sans cause connue, il se mit à aboyer, à pousser de temps en temps, et malgré lui, des cris inarticulés et à répéter

ces quatre mots : Numa, Hélène, Camille, Maria. Je constatai l'existence de cette singulière névrose et donnai quelques conseils dont l'hydrothérapie était la base. Après quelque temps, les accidents cessèrent ; sauf son kyste, qui demandait des ponctions de plus en plus fréquentes, M. P... était dans des conditions normales. Malheureusement, deux ans après, il apprit inopinément que la maison de commerce à laquelle il avait confié ses capitaux allait les lui rendre, et qu'il aurait à faire un nouveau placement, peut-être moins avantageux. Après quatre jours de préoccupation et de tristesse, il est repris de son tic singulier, la répétition fréquente des mots Numa, Hélène, Camille, Maria; il est poursuivi par des idées de mort et a des mouvements convulsifs des bras et du tronc ; il a parfaitement conscience de la singularité de son exclamation, mais il lui est impossible de remplacer ces mots par d'autres. Il reprend l'hydrothérapie, et son état s'améliore sensiblement ; cependant, un jour, rencontrant un médecin qu'il avait vu en consultation, il est repris de son tic et répète : Numa, Hélène, Camille, Maria; il s'en excuse en disant : « Je vais beaucoup mieux, mais je viens d'éprouver une émotion : je viens de voir un officier d'artillerie. Or, mon fils portant le même costume, il m'a semblé le voir ; c'est ce qui m'a troublé tt porté à prononcer les mots que vous avez entendus et dont je m'étais déshabitué depuis longtemps. » L'impulsion qui force M. P... à prononcer les quatre mots : Numa, Hélène, Camille, Maria, a été observée un grand nombre de fois. Mais si, pour M. P..., les mots prononcés sont des noms des membres de sa famille, pour d'autres, ce sont des mots toujours les mêmes qui ont des significations souvent peu en rapport avec ceux qui les prononcent. Ainsi une grande dame de la cour de Louis XVI, femme de grande éducation et de haute intelligence, prononçait, sous l'empire d'une émotion quelconque, trois ou quatre mots orduriers dont le moindre était cochon, cochon; il en était de même d'une jeune fille du meilleur monde qui disait le mot de Gambronne, et d'un prêtre qui prononçait, les répétant plusieurs fois convulsivement, les plus horribles blasphèmes. La science a fait de cet état nerveux une maladie sous le nom de coprolalie.

IV. — Au moment où j'écris ces lignes, vit obscurément à Paris un homme d'environ cinquante ans, qui a présenté et présente tous les caractères de la dégénérescence intellectuelle et morale que peut amener une malheureuse hérédité.

X., marquis de F... est le dernier descendant d'une grande et puissante famille; à l'âge d'environ trente ans, fils unique et orphelin, il a hérité d'une fortune d'environ sept millions. Paris seul pouvait lui donner, pensait-il, l'existence que sa fortune indiquait. Mais, comme on pourrait le croire, ce n'est pas par son luxe et ses folles dépenses, ou [par le goût du jeu qu'il se ruina presque complètement. Ses sept millions durèrent

dix ans : faible d'esprit, sans cependant qu'il y parût dans ses relations mondaines, il était accessible à toutes flatteries sur sa noblesse et sa fortune. L'entourage qu'il s'était donné en avait fait un Mécène* et ses millions étaient la fortune des lettres ; il encourageait les arts, soutenait les littérateurs; malheureusement il ne discernait pas le véritable mérite et la bohème littéraire et artistique, les poètes incompris et les génies méconnus, doublés d'hommes d'affaires retors, ont été, pendant que les millions ont vécu, les parasites et les flatteurs de sa fortune; il aidait aussi les découvertes utiles. Pour n'en donner qu'une idée : une société véreuse qui n'eut qu?une existence éphémère, lui coûta 1,500,000 fr. Manquant absolument de sens moral, il ne tenait aucun compte des souvenirs les plus chers et les plus respectables de sa famille. Ainsi les portraits de ses ancêtres et les bijoux de sa mère n'avaient, à ses yeux, aucun mérite particulier; d'une crédulité singulière, il croyait et croit encore aux somnambules, à la divination par le marc de café, etc. Le vendredi est le jour choisi par lui pour se faire prédire l'avenir, et il porte un talisman qu'il paie 100 fr., et qu'on lui renouvelle naturellement de temps en temps. Avec cela, il paraît être comme tout le monde, il est loin d'être aliéné ou idiot, et, sauf un léger tic, on ne remarque en lui rien de particulier.

On demeure épouvanté quand on songe qu'en des temps moins égalitaires que le nôtre, un homme de cette sorte pouvait être au-dessus des lois; ses volontés, quelles qu'elles fussent, étaient servilement obéies; mais l'histoire, qui enregistre avec horreur les crimes des Néron et des Caligulas, ne se demande pas si ces monstres n'étaient pas eux-mêmes les victimes de quelque terrible hérédité.

Le marquis de F... est le fils d'une épileptique et le petit-fds d'une folle. Quant à lui, il n'est ni fou ni épileptique; il n'a plus qu'un léger tic, mais la terrible névrose des ascendants s'est transformée, et il est ce que son histoire vient de nous dire.

A propos de cette transformation, on me permettra d'entrer dans quelques détails.

L'hérédité, gardienne de la permanence de l'espèce, ne prescrit pas. J'entends par ces mots que de père en fils, quel que soit' le nombre de générations qui séparent un individu' de sa souche originelle, les caractères de cette souche peuvent reparaître chez lui, au grand étonnement de son entourage.

Je sais un Français du Midi qui portait un nom absolument arabe. Or, après le nombre très grand de générations qui nous séparent de l'abandon de l'Espagne par les Maures et de leur entrée

dans le midi de la France, et après d'innombrables croisements, il présentait tous les caractères physiques de F Arabe, alors que ses parents immédiats n'en avaient aucun.

S'il, en est ainsi de l'hérédité normale, il en est de môme de l'hérédité morbide. Pour peu qu'on interroge avec soin l'entourage d'un aliéné, par exemple, il est fort ordinaire de rencontrer des fous dans ses ascendants. Mais l'observation démontre qu'il n'est pas nécessaire que ce fou ait précisément des aliénés dans sa famille : ses ascendants peuvent avoir été atteints d'autres névroses. Toutes — en commençant par les tics, passant par l'hystérie et finissant par la folie ou Fépilepsie — sont de la même famille et ne sont que des manifestations variées du tempérament nerveux.

Une comparaison rendra ma pensée. Un arbre porte un grand nombre de fruits ; les uns sont beaux et sains : ce sont les intelligences élevées, le talent, le génie; d'autres sont atrophiés et ne mûrissent pas : ce sont les arriérés ou les idiots; d'autres sont profondément tarés : ce sont les épileptiques ou les aliénés ; d'autres enfin ne le sont qu'un peu : ce sont les toqués, les originaux. Or, les agriculteurs savent très bien que, pour la reproduction de l'arbre, il vaut mieux semer des graines provenant des fruits les plus beaux et les plus sains. Pourquoi, hélas! n'en peut-il pas être ainsi pour la reproduction de l'espèce humaine?

V. — M. Louis B... a aujourd'hui trente-cinq ans, et sa santé physique est parfaite; très intelligent, il a des goûts littéraires et artistiques très développés, et sa conversation est des plus agréables ; malheureusement il appartient à la nombreuse catégorie des déséquilibrés. Voici son histoire en quelques mots :

Après une enfance ordinaire, il a fait d'excellentes études, et ce n'est qu'à l'âge de vingt et un à vingt-deux ans que se sont montrés chez lui des troubles intellectuels singuliers : il ne peut fixer son attention sur aucun travail, ne peut demeurer enfermé dans un bureau, souffre de la tête, a des impatiences dans les jambes, des constrictions à la gorge, enfin tous les signes de l'hystérie masculine la plus caractérisée. Son père, dont il est l'unique enfant, est obligé de renoncer à lui donner la carrière que ses études indiquaient. En même temps, il a la peur des espaces et de la foule, il ne saurait entrer dans une église remplie de monde, il n'ose pas monter dans un tramway ou dans un omnibus déjà occupés. Ces bizarreries lui rendent la vie sociale impossible.

564 IIIe PARTIE.— PSYCHO-PHYSIOLOGIE.

VI. — On rencontre, à l'heure qu'il est, dans les rues de Paris, un homme, jeune encore, qui a reçu une excellente éducation et appartient à une famille considérable : il paraît être comme tout le monde, a une intelligence moyenne et gère parfaitement sa fortune; il a une tenue absolument correcte, fréquente le meilleur monde, et nul ne se douterait de son funeste penchant : il boit et se cache pour boire; très connu, il sait qu'on le remarquerait dans les cafés du centre de la ville ; aussi le rencontre-t-on dans la banlieue et le voit-on entrer dans les plus pauvres débits des quartiers excentriques; tous lui conviennent pourvu qu'on ne le voie pas, l'alcool est le même partout. Il n'est pas difficile de prévoir où cette funeste passion conduira M. X...

Cette passion des alcools chez les personnes que leur éducation semblerait en éloigner n'est pas rare. Actuellement, en Angleterre, les alcools de toilette, en particulier l'eau de Cologne, font de sérieux ravages dans la santé des jeunes filles du monde le plus élevé. La plupart du temps, ce n'est pas l'ivresse que recherchent les personnes auxquelles je fais allusion, c'est plutôt l'excitation que donne l'alcool. Mais cette substance n'est pas la seule qui donne ce résultat : l'opium en Orient, et l'éther et la morphine en Europe, provoquent cet état, si recherché de ces infortunés ! Beaucoup le savent, et la morphinomanie est devenue un mal qui fait de terribles progrès.

On observe, particulièrement chez les femmes, une maladie nerveuse, l'hystérie, qui a sur les fonctions intellectuelles une action considérable.

Avant d'aller plus loin, je ferai remarquer que ce mot, Y hystérie, est détourné par le public de son véritable sens : état névropathique général. Il n'a, en réalité, rien de commun avec l'exagération dos appétits sensuels.

Je ne relèverai de l'étude de l'hystérie que la singulière déviation intellectuelle, qui a pour caractéristique le désordre de l'imagination et les conceptions mensongères.

On côtoie dans la vie nombre de ces personnes (des femmes jeunes surtout) dont la santé physique est excellente, mais qui, par le désordre de leur esprit, leur rouerie, leurs mensonges et leurs combinaisons machiavéliques, épouvantent leur entourage et amènent des malheurs déplorables. Ce ne sont pas des folles, mais leurs

actes disent bien haut qu'elles sont bien loin de la raison : ce sont de véritables toquées.

MIle A..., appartenant à une famille honorable, peut servir d'exemple et suggérera peut-être des souvenirs aux lecteurs de ce travail.

VII. — Ayant eu l'occasion de faire un séjour à ia campagne, dans un château, où se trouvait en même temps qu'elle un jeune gentilhomme beau et riche, elle imagina, à l'insu de ses parents, tout un roman ayant pour but de faire croire qu'elle avait dû l'épouser, et que la mort seule du jeune homme avait pu empêcher cette union ; tout était imaginé par elle, rendezvous chez des tiers, à l'insu de sa mère, complicité d'amis, récit dramatique et circonstancié de la mort du prétendu fiancé ; il lui laissait toute sa fortune, avec ses papiers de famille enfermés dans une cassette, etc. Le tout raconté avec des détails d'une étrange précision. Or, rien n'était vrai, mais pour démontrer la fausseté de ces inventions, il a fallu que les personnes mises enjeu dans ce roman se communiquassent leurs impressions et reconnussent ensemble qu'elles avaient joué à leur insu les rôles les plus singuliers.

Dans ce cas, les inventions romanesques et mensongères d'une jeune fille, dont le but était certainement de se faire valoir auprès de ses compagnes, n'ont pas eu de conséquences bien graves. FI n'en est pas toujours ainsi.

En voici quelques exemples, l'histoire de l'hystérie en est remplie.

En 1873, une jeune fille du meilleur monde, Mlle de M..., accuse le vicaire de la paroisse de s'être livré sur elle aux derniers outrages; à la Cour d'assises, devant des questions bien pesées, elle est obligée de déclarer qu'il n'en était rien, et le vicaire fut acquitté.

Il n'en fut pas de même de l'infortuné La Roncière; en 1835, ce jeune officier est accusé d'un crime analogue par la fille de son général, Mlle de L..., et il est condamné à dix ans de détention. On a su depuis qu'il était innocent et que la malheureuse qui l'avait fait condamner n'était qu'une hystérique. Combien d'autres crimes ont été commis, et d'incendies allumés, par des jeunes filles dans ces conditions. Les annales des tribunaux en sont remplies.

C'est surtout aux criminels de cette nature qu'est applicable la mention, si critiquée, de « responsabilité limitée ». Ils sont coupables, et la société doit se défendre contre eux. Rien n'est plus cer-

366 IIIe PARTIE.-^- PSYCHO-PHYSIOLOGIE.

tain; mais doit-elle les punir avec la même rigueur et de la même façon qu'un criminel libre de ses actes? Le bon sens proteste contre une pareille assimilation.

11 est cependant bien difficile qu'en France il en soit autrement, et nos magistrats doivent souvent éprouver quelque embarras. En effet, ces demi-responsables ne peuvent être que confondus, soit avec des aliénés, soit avec des criminels. Nos voisins sont plus heureux que nous, car, en Angleterre, il existe des asiles où sont internés les criminels irresponsables. Le Sénat, d'après le rapport de M; Th. Roussel, en a voté de semblables; mais au moment où j'écris, la Chambre des députés n'a pas encore discuté cette proposition, reprise par M. Reinach.

Ce manque d'équilibre dans les facultés de l'esprit, fort commun chez les hystériques, n'est pas la seule manifestation singulière de cette névrose; il en est une autre, très rare, il est vrai, qui atteint la personnalité tout entière. Je n'en dirai que quelques mots, pour ne pas sortir du plan que je me suis tracé : je veux parler de la double conscience, ou du dédoublement de la personnalité.

On a vu des personnes qui paraissaient être comme tout le monde ; on leur parlait d'un acte qu'elles avaient fait il y a peu de temps, elles l'ignoraient absolument, et on s'est aperçu, par un interrogatoire précis, que ces personnes avaient comme deux existences séparées par l'absence du souvenir. Le malade — car après tout c'est un malade — est lui-même effrayé de cette sorte de dualité qui compromet sa personnalité morale et lui fait ignorer une partie de son existence. Ces faits sont rares; on n'en connaît que sept à huit bien étudiés; mais beaucoup sont passés inaperçus. N'est-ce pas cet état singulier qui peut expliquer les bizarreries de conduite de gens dont les actes étonnent en démentant tout leur passé? Ce ne sont pas des fous; mais peut-on considérer comme parfaitement raisonnables des personnes qui ont dans leur existence des lacunes telles qu'elles peuvent ignorer un grand nombre de leurs actes, et cela de la meilleure foi du monde? Pour eux, la question de responsabilité est un problème redoutable.

Je ne saurais mieux faire que d'assimiler les états intellectuels que j'ai en vue à des tics. Tout le monde connaît des gens qui ftWl

des grimaces ou des mouvements involontaires, poussent des cris : ce sont des impulsions auxquelles ils obéissent. Tant que ces impulsions siègent dans l'innervation du système musculaire, on n'y prend pas garde; on plaint le tiqueur et on se met à l'abri de ses mouvements convulsifs. Mais si ces impulsions siègent dans des fonctions d'un ordre plus élevé, les fonctions intellectuelles, par exemple, elles méritent le nom de « tics intellectuels ». M. Grasset, de Montpellier, dans un excellent article de la Revue de Neurologie, les nomme des «t stigmates psychiques » ; je crois préférable le mot « tic intellectuel », qui emporte avec lui une assimilation qui l'explique et qui a pour moi le mérite de ne pas appartenir à un néologisme dont le moindre inconvénient est de risquer de n'être pas compris.

Ces o: tics intellectuels » ou « stigmates psychiques » sont en réalité des idées fixes, des obsessions; le vulgaire les appelle des <a manies ». Beaucoup connaissent, pour les avoir observés sur euxmêmes ou dans leur entourage, ces tics intellectuels, qui ne sont que les degrés inférieurs de l'obsession. Ces états sont parfaitement compatibles avec ce qu'on est convenu d'appeler la « raison ».

Voici quelques exemples :

Un monsieur ne peut entrer dans un wagon sans être irrésistiblement poussé à diviser le chiffre représentant le numéro du wagon par celui du compartiment. Que de gens se croient obligés de compter, lorsqu'ils passent devant telle ou telle maison, le nombre des fenêtres et des barreaux de la grille, et ne sont tranquilles qu'une fois leur numération accomplie. Je sais une personne, parfaitement raisonnable d'ailleurs, qui, lorsqu'elle a mis un pied sur une pierre un peu saillante, se sent forcée de rechercher pour l'autre pied une sensation analogue; de même, lorsqu'elle a placé une main sur du marbre ou tout autre objet froid, elle est contrainte de faire subir à l'organe symétrique une impression de même nature ; d'autres personnes ont la manie, partout où elles se trouvent, de rechercher la symétrie; elles ne peuvent s'empêcher de mettre en ordre les. objets mal placés ou asymétriquement disposés; tel lecteur assidu ne se sentira tranquille que lorsqu'il aura, sans égard pour la conti-. nuité de sa lecture, fait soigneusement disparaître le point noir qu'un correcteur inattentif aura laissé imprimer sur la page de son livre.

368 IIIe PARTIE. - PSYCHO-PHYSIOLOGIE.

L'obsession est un phénomène aujourd'hui décrit et analysé; ses rapports dans certains cas avec l'aliénation mentale sont connus, et les romanciers, eux-mêmes peintres fidèles de toutes les réalités, n'ont pas craint, sous le contrôle de l'observation scientifique, d'introduire dans leurs œuvres sa description. Le roman d'Hector Malot : Mère, traduit en une scène piquante les nécessités impérieuses de l'obsession : le héros du roman, Victorien, attend son tour dans l'antichambre d'un médecin aliéniste distingué, de M. Soubyranne :

« A midi et demi, Victorien, le bras en écharpe, entrait dans le salon de Soubyranne ; il s'y trouvait, arrivés avant lui, deux clients qui, dans des poses ennuyées, attendaient le moment d'être reçus; il prenait place à côté d'eux, n'ayant pour toute distraction que de les examiner, comme eux-mêmes l'examinaient discrètement des yeux, mais avec toutes sortes de curiosités et d'interrogations muettes : est-il fou celui-là ou raisonnable; qu'a-t-il donc de détraqué? Au moins était-ce ainsi que Victorien traduisait leurs regards.

» Au bout d'un certain temps, celui qui l'examinait avec l'attention la plus manifeste, personnage grand, correctement habillé, de tournure distinguée, l'air d'un diplomate ou d'un magistrat, quitta son fauteuil et vint à lui avec toutes les marques d'une extrême politesse à laquelle se mêlait un certain embarras :

» — Permettez-moi, Monsieur, de vous adresser une question sans avoir l'honneur d'être connu de vous?...

» Victorien le regarda interloqué.

» — Combien avez-vous au juste de boutons à votre gilet?...

» — Ma foi, Monsieur, je n'en sais rien du tout.

y> — Permettez-moi de les compter, je vous prie.

» — Volontiers.

» — Un, deux, trois..., huit; vous en avez huit, je vous remercie.

» — C'est moi, Monsieur, qui suis heureux d'avoir pu vous être agréable.

» — C'est moi, Monsieur, qui vous adresse tous mes remercie-* ments; je ne pouvais arriver à faire mon compte, voire écharpe nie gênait, c'était cruellement douloureux; quand le besoin de compter me prend, il faut que je compte. Je vous suis fort obligé. »

Voilà une scène de pure fantaisie, mais de profonde observation. J'ajouterai qu'il existe des transitions insensibles entre ces tics intellectuels et les véritables idées fixes qui caractérisent l'aliénation mentale, ce qui reviendrait à dire qu'il n'y a que des nuances et non une ligne de démarcation nette entre la raison et la folie.

Dans ce môme ordre d'idées, mais sous une autre forme, on note la folie du « pourquoi », non pas du pourquoi utile, raisonnable, mais du pourquoi insignifiant. Les toqués sont irrésistiblement poussés à se demander la raison de choses tout à fait vulgaires : pourquoi tel individu qu'ils rencontrent est porteur d'une canne, pourquoi une fenêtre a six carr'eaux, etc.

On observe aussi la folie du doute avec délire du toucher; les malades évitent de toucher tel ou tel objet, ou, quand ils y sont obligés, ils éprouvent un sentiment d'angoisse ; tantôt il n'existe pas de raison à cette répugnance, tantôt c'est parce que l'objet en question a appartenu à une personne qui leur est antipathique ou bien à un mort, ou encore qu'ils craignent qu'il n'ait été souillé par un individu sale ou atteint d'une maladie contagieuse.

Je sais une jeune fille qui présentait cette manie bizarre de ne jamais s'adosser à un siège quelconque, chaise, fauteuil ou banquette de chemin de fer; elle se tenait habituellement debout ou assise sur le bord du siège, afin de ne point venir au contact du dossier. Le père de cette jeune fille, qui toute sa vie avait passé pour un homme normal et sain d'esprit, ayant mené la vie apparente de tout le monde, ne touchait jamais le bouton d'une porte sans interposer un pan de son habit et aller se laver ensuite.

La manie de l'ordre est tout aussi obsédante; beaucoup de ces malheureux éprouvent un besoin irrésistible de déranger les objets qui se trouvent à leur portée pour les ranger ensuite suivant un ordre établi à l'avance. Ainsi l'un d'eux rangeait de cette façon tout ce qu'il voyait : la moitié des objets à droite et l'autre à gauche. Le nombre des variétés de ces états d'esprit est considérable, et vaste est le champ qui est ouvert sous ce rapport à la bizarrerie des malades.

La plupart des exemples que je viens de citer sont empruntés aux

travaux de MM. Grasset et Guinon.

Quels que soient ces exemples, qu'ils soient empruntés à mon observation personnelle ou à divers auteurs, ils démontrent ce que j'ai dit en commençant cette étude : qu'il est des individus qui paraissent être comme tout le monde, vivent en société et ne s'écartent que dans de certaines circonstances, variables chez chacun d'eux, des habitudes sociales; en un mot, ils ne sont pas fous, mais il est impossible de les dire raisonnables; ils sont, comme le dit le titre de ce travail, <c entre la folie et la raison » : ce sont les toqués.

Heureusement pour la société, le nombre de ees malheureux n'est pas grand, mais leur existence est, pour leur entourage, plus' pénible à supporter que celle des aliénés ou des épileptiques. Ceuxci sont des malades, on les isole, on les soigne et ils sont privés des droits dont ceux que j'ai en vue abusent si souvent. Les déséquilibrés ne sont pas interdits; pourquoi les interdirait-on?... La plupart gèrent leurs affaires avec intelligence, et leur bon sens n'est altéré que d'une façon passagère et limitée; cependant l'existence chez un homme- en apparence sain d'esprit d'un de ces « tics intellectuels )) dont j'ai donné des exemples serait, à mon sens, un grave sujet de méfiance. C'est au sujet de gens de cette sorte qu'il est permis de se dire : On ne sait pas ce qui peut arriver. On dit d'un déséquilibré ou d'un aliéné qu'il est guéri. L'est-il jamais? est-il guéri comme on peut l'être d'une fracture de jambe? On a, hélas! des exemples terribles du retour inopiné des névroses.

Ici se pose une question que je ne fais qu'effleurer; la traiter dépasserait de beaucoup les bornes de ce travail.

Est-il possible de faire diminuer et disparaître la prédominance morbide du tempérament nerveux qui, depuis le tic jusqu'à l'épilepsie, est un fléau de notre état social? Je n'hésite pas à le dire, cela est théoriquement possible, grâce à la connaissance que nous avons des lois de l'hérédité.

Il n'est pas un agriculteur ou un éleveur qui ne sache que, s'il veut conserver une race, l'améliorer ou la modifier, il doit choisir des reproducteurs de choix, graines ou mâles. Il n'en est pas ainsi seulement pour les caractères physiques, mais aussi pour les caractères intellectuels; en ce qui touche les chevaux, par exemple* les vices du caractère sont parfaitement transmissililes.

Je n'ai pas à dire pourquoi il n'en saurait être de même de l'homme; je puis seulement constater combien l'oubli des préceptes qui guident les éleveurs est préjudiciable à l'espèce humaine.

Il est des agrégations d'hommes qui peuvent nous servir d'exemple.

Ainsi le peuple juif, répandu dans tout le monde civilisé, constitue des communautés de compositions très différentes : les unes, nombreuses, dans lesquelles les différences de richesse sont peu marquées et dont presque toutes les familles peuvent s'unir entre elles ; d'autres, noins nombreuses, où se rencontrent l'extrême richesse et l'extrême pauvreté. En France, par exemple, les familles riches s'unissent toujours entre elles. En ce pays, il en est environ deux cents; alors qu'arrive-t-il?... Pour peu qu'une névrose quelconque existe dans ce milieu étroit, elle se multiplie et s'accroît si bien qu'il est peu de ces familles où Ton n'observe quelque dégénérescence de cette nature.

Je sais de source certaine que, dans la communauté où l'on compte le plus grand nombre de ces opulences, il est peu de familles qui soient exemptes de ces tares, depuis la surdi -mutité jusqu'à la folie.

On dit volontiers que la cause en est aux mariages consanguins. Cette assertion n'est exacte qu'en partie. En effet, au bourg de Batz, en Bretagne, où la population est magnifique, les unions sont toutes consanguines, les familles de l'île s'unissent toujours entre elles; mais, chez ces honnêtes travailleurs, la vie laborieuse des champs, la médiocrité de la fortune écartent toutes névroses, lesquelles sont, pour un bon nombre, entretenues ou provoquées par le luxe et l'oisiveté; vienne dans ce milieu un épileptique, un aliéné ou un tiqueur, et après quelques générations cette magnifique population sera semblable, quant à la santé, à la communauté juive la plus riche de France.

Il en est de même des familles princières et de toutes les aristocraties. Le marquis de F..., cité plus haut, est un exemple qui n'est pas rare ; heureusement l'argent est un grand niveleur, et si le nom reste, grâce à des unions aussi riches que roturières, le sang ne s'appauvrit pas; l'homme apporte le nom, la femme l'argent et la santé.

372 IIIe PARTIE. - PSYCHO-PHYSIOLOGIE.

L'aristocratie la plus fermée, les grands d'Espagne, ainsi nommés sans cloute par antiphrase, est une preuve de ce que j'avance : le sang s'y appauvrit chaque jour.

Les troubles nerveux que j'ai en vue dans ce travail ne sont que des manifestations inférieures d'une altération des fonctions du cerveau. Les supérieures ou extrêmes, telles que l'aliénation mentale ou l'épilepsie, peuvent, par hérédité, leur donner naissance et réciproquement; rien n'est plus commun, en effet, que de voir des aliénés naître de mères très hystériques ou de pères atteints d'autres névroses.

Je l'ai dit plus haut, la transformation des névroses est une loi ; or, cette hérédité n'est que le facteur principal, mais il n'est pas unique. Il en est d'autres que les observateurs ont notés. Ainsi, dans le nord de la France et dans tous les pays où l'abus des alcools amène l'ivrognerie, le nombre des épileptiques est plus grand qu'ailleurs : ils ont été procréés pendant l'ivresse.

Chez les populations dont la dégénérescence physique est amenée par un virus qui peut être héréditaire, la dégénérescence intellectuelle s'accroît chaque jour : chez les Arabes d'Algérie, par exemple.

Il ressort de l'étude psychologique qui précède que les névroses d'ordre inférieur que j'ai en vue sont, pour la plupart, le produit de l'hérédité, et qu'il est impossible, notre état social étant donné, de les faire disparaître absolument. Cependant, il n'est pas impossible de prévenir leur développement ou de le modifier, surtout pour quelques-unes. Toutes ne sont pas incurables.

Ceci mérite quelques développements.

Pour peu que les parents comprennent que toutes les névroses — depuis le tic jusqu'à l'épilepsie — sont transmissibles, ils sauront qu'une quelconque de ces névroses peut, en se transformant ou non, tourmenter l'existence de leurs enfants. Aussi, pour peu qu'un enfant soit très intelligent et montre, par sa vivacité, sa finesse et ses reparties, un tempérament nerveux très développé, qu'ils aient les plus grands égards pour ce tempérament, qu'ils se gardeni d'exalter l'amour-propre de l'enfant, de le flatter outre mesure et d'en faire un « petit prodige ». C'est avec un sentiment de commise'

ration profonde que j'assiste à ces succès de bambins ou de fillettes, la famille les met au premier plan et se pâme, devant eux, d'admiration pour leurs reparties, demandant naturellement aux amis d'en faire autant. Ces parents trop naïfs ne savent pas que l'amour-propre qu'ils provoquent et les succès prématurés des petits prodiges qu'ils ont la vanité d'appeler leurs enfants, seront plus tard les origines de troubles nerveux qui rendront leur existence misérable et feront peut-être le désespoir de leur entourage et aussi de leur vieillesse. Le paysan qui est fier de la force de son fils et qui la vante devant ses amis fait mieux pour son avenir que les parents qui sont fiers de voir leur bambin jouer si bien la comédie.

Est-ce à dire qu'il faille s'abstenir de développer une intelligence heureuse? Telle n'est pas ma pensée. Les facultés intellectuelles se développent lentement et leur évolution est en rapport avec celle du corps ; pourquoi alors, sans souci de la lenteur de. cette évolution, forcer à se développer prématurément, chez l'enfant, les facultés intellectuelles? Ces mêmes parents, si fiers de leur petit prodige, auraient blâmé la nourrice qui lui aurait, au lieu de lait, donné de la viande et du vin, sous prétexte de le faire grandir plus vite.

Le mode d'éducation est donc pour beaucoup dans l'évolution du système nerveux. Mais les familles et les maîtres, surtout les familles, n'ont pour la plupart du temps aucun souci de la nature de l'intelligence de l'enfant, et ce « surmenage intellectuel », pour me servir de l'expression consacrée, a des conséquences déplorables.

Ce développement des névroses dont je parle, des névroses qu'on pourrait appeler d'ordre inférieur, a pour principal facteur, en dehors de l'hérédité, l'oisiveté.

Qui de nous n'a pas entendu tel homme occupé attendre avec impatience sa retraite ou l'heureux moment où, ayant fait fortune, il se retirera des affaires? Il a bien travaillé toute sa vie, et il est bien juste qu'il se repose; enfin, il n'aura rien à faire! Ainsi parlait M. P..., dont j'ai plus haut raconté l'histoire. Cela est bien pendant trois mois; mais, après, l'ennui vient, et comme il est dans la nature de l'esprit humain de s'occuper de quelque chose, l'homme heureux s'occupe de lui-même et du premier de ses biens, sa santé; il lit avec intérêt la quatrième page des journaux, se retrouve dans

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les lettres de reconnaissance adressées par les acheteurs de remèdes aux Géraudel de tout ordre; il fait tourner des tables, évoque les esprits, etc. ; en un mot, il est devenu hypocondriaque ou peu s'en faut, heureux si quelque autre névrose ou tic intellectuel ne vient pas accroître son état misérable.

Une occupation quelconque est une des nécessités de l'existence. L'esprit humain est ainsi fait qu'il lui faut un aliment; faute d'aliment, il se dévoré lui-même. Si l'homme n'a pas une occupation, qu'il ait du moins un intérêt. On rit volontiers des collectionneurs; je reconnais que beaucoup prêtent au ridicule par la singularité des objets qui les passionnent ; mais on ne songe pas que tel homme qui consacre son existence à la recherche fiévreuse d'un timbreposte ou d'un bouton d'uniforme se préserve ainsi de la terrible oisiveté, mère des vices et des névroses.

Les névrosés, ceux du moins que j'ai en vue, ont en général l'esprit faible ; je dis en général, car il en est qui, étant chefs de famille ou ayant une autorité quelconque, imposent leur volonté et font le malheur de leur entourage. Ce qui peut arriver de plus heureux, c'est qu'ils aient auprès d'eux quelque personne à volonté ferme, qui, par affection, par raillerie et par autorité, écarte de leur esprit les idées bizarres qui les assaillent ou les détournent de certaines actions. Cette sorte de tutelle peut être un vrai bienfait pour beaucoup de ces infortunés. Malheureusement il est des impulsions subites et des obsessions muettes qui échappent à tout contrôle.

Je reconnais que l'exercice de cette tutelle est difficile ; il demande une intelligence et un tact hors de pair. La contradiction brutale irrite les névrosés : dire à un halluciné de l'ouïe qu'il est absurde qu'il entende des voix, c'est le faire mettre en colère sans utilité, et il faut une finesse et une intelligence très développées pour déjouer les roueries des hystériques.

Je ne puis ici donner qu'une règle de conduite générale; quant à l'exercice de cette tutelle, chaque cas particulier nécessite une façon d'agir spéciale, heureux encore quand on ne se heurte pas à des réponses comme celle-ci : «c Je sais que j'ai tort, mais c'est plus fort que moi. Je no sais pas pourquoi je l'ai l'ait, niais il m'a été impossible de faire autrement. »

Il est quelquefois possible de remplacer les idées bizarres dos toqués par d'autres plus raisonnables. Le mot « distraction » a ici sa véritable signification; les longs voyages et les changements complets d'existence peuvent être une ressource, mais il est souvent bien difficile de soustraire ces malheureux à leurs idées fixes, car il en est beaucoup qui ne s'intéressent à rien au monde.

Le tempérament nerveux qui, par son manque d'équilibre, constitue les névroses, n'est modifiable que par une action générale sur l'économie tout entière. Cette action n'existe pas dans les remèdes dits de pharmacie. Ceux-ci sont précieux comme adjuvants, quand ils ne deviennent pas eux-mêmes la source de névroses spéciales, comme l'éther et la morphine.

Les seuls modificateurs sur lesquels il soit permis de compter sont ceux qui, après un certain temps, peuvent transformer le tempérament, faire, par exemple, un sanguin d'un lymphatique.

Il en est d'autres, mais ils ne sont pas nombreux, et pour les mettre en usage il faut une grande décision et une grande ténacité, sans compter d'autres conditions que je n'ai pas à détailler. L'un d'eux est le changement de lieux pendant de longs mois, l'habitation sous un climat différent, et une hygiène excellente, appropriée à la nécessité d'abattre le système nerveux trop développé. C'est ici le cas de se souvenir du précepte du père de la médecine : Sanguis, moderator nervorum.

L'autre modificateur puissant et d'un emploi plus facile est l'hydrothérapie, mais à la condition de l'employer longtemps et d'y revenir par intervalles pendant des mois et même des années. Ici le temps ne compte pas, Car on ne doit pas oublier qu'il s'agit de toute une existence.

Bordeaux. — Imp. G. Gounouilhou. rue Guiraudc, 11.

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