SUITE DE L'OBSERVATION DE FÉLIDA — ANALYSE RÉFLEXIONS ET HYPOTHÈSES
A Monsieur le Directeur de la Revue scientifique,
On sait qu'en fait, et quelque interprétation qu'on en donne, cette jeune femme a ou paraît avoir deux consciences, deux personnalités, dont l'une est séparée de l'autre par l'absence du souvenir; l'une de ces personnalités, qui sur deux ou trois mois ne dure que quelques heures, est la représentation exacte, la suite du mode d'existence de Félida jusqu'à l'âge de quinze ans, c'est-à-dire de sa vie ordinaire jusqu'à l'observation de la maladie. Les périodes qui, en 1858, duraient plusieurs jours, ont diminué peu à peu jusqu'à deux ou trois heures. Or, pendant ce temps d'existence normale, Félida ignore absolument tout ce qui s'est passé pendant les deux ou trois mois de condition seconde qui précèdent. L'autre person-
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nalité, c'est la condition seconde qui est aujourd'hui la vie presque entière, état acquis, lequel, grandissant année par année depuis dixhuit ans, est arrivé à l'énorme importance actuelle ; cet état, plus complet que le précédent, est caractérisé par l'intégrité de tous les sens et de toutes les facultés, particulièrement de la mémoire : pendant sa durée, Félida se souvient non seulement de ce qui s'est passé pendant la condition seconde qui précède, mais aussi pendant les courtes périodes d'état normal.
Il faut qu'il soit bien naturel de penser que la perfection est l'apanage de l'état normal ; car la plupart des lecteurs de l'histoire de Félida disent ou écrivent que je me trompe, et que son état normal ne peut être que celui qui est caractérisé par l'intégrité du souvenir.
Cette objection, que je reconnais du reste être naturelle, m'avait été faite pour la première fois par M. Bersot, à qui, l'an dernier, j'avais lu mon manuscrit avant de l'adresser à l'Institut; mais réminent philosophe avait été convaincu par ma réponse verbale, et j'avais ajouté le résumé de cette réponse à mon travail. J'y ai donc déjà répondu. Malgré cela, il paraît nécessaire d'y revenir; je le ferai donc avec quelques développements.
Cependant, avant de traiter ce point, vous me permettrez de m'occuper en peu de mots d'une objection sérieuse que je trouve dans le journal de philosophie Mind (4).
Le savant professeur Robertson, auteur de l'article, dit à peu près ceci :
« M. Azam appelle état normal, chez Félida, un état qui est caractérisé par l'absence du souvenir. Or, il croit que cette amnésie est due à une diminution momentanée dans l'apport du sang à une certaine partie du cerveau ; mais ce phénomène est morbide. Comment alors admettre que l'état qui le caractérise soit normal, et n'est-il pas plus rationnel de supposer que les deux existences de Félida sont morbides? »
Je trouve cette objection si sérieuse, que je suis disposé à l'admettre sans difficulté; car M. Robertson et moi ne différons que par l'interprétation d'un mot.
(>) Mind, July, 1876. Reports, p. 414.
En effet, en appelant normal l'un des états de Félida, je n'ai pas voulu dire état de santé parfaite. Je ne l'ai nommé ainsi que par comparaison avec l'autre, et par suite de l'absence d'un mot plus convenable. Mais, en fait, aucun des deux états n'est normal; car, je l'ai dit, Félida est hystérique. Cette diathèse domine sa vie entière, et dans ses deux existences, dans ses deux conditions, nous trouvons des phénomènes appartenant à cette maladie, si bien que l'amnésie qui en découle peut exister dans l'état normal au même titre que les douleurs nerveuses, les convulsions, les sommeils subits, etc., etc., etc., qu'on rencontre dans ce même état.
Il n'y a donc aucune difficulté à ce que j'admette, avec M. Robertson, que les deux états sont plus ou moins morbides, tout en pensant que l'un d'eux, celui que je nomme normal, faute d'un meilleur mot, ressemble plus que l'autre à la vie antérieure, laquelle m'est assez inconnue et qui n'a jamais dû être la santé parfaite, bien qu'elle n'ait pas préoccupé l'entourage de Félida.
En ce qui touche la seconde objection signalée, je ne répéterai pas les arguments que j'ai donnés dans mon travail précédent et que je considère toujours comme bons; mais j'apporterai des raisonnements nouveaux basés sur l'analyse du sommeil et du somnambulisme.
Avant d'entrer dans cette analyse, je rappellerai comment se comporte la mémoire dans les diverses formes du rêve. Ce sera comme un préambule.
D'ordinaire, le rêve simple laisse des traces dans le souvenir; mais il arrive souvent que le souvenir est si fugace, qu'on croit n'avoir point rêvé. De plus, il est arrivé à tout le monde de continuer la nuit suivante un rêve commencé; on peut rêver d'un rêve : même dans cet état quasi-physiologique, il y a liaison entre les états surajoutés.
Pour peu que leur somnambulisme soit complet, les somnambules ne se rappellent jamais leurs accès; de plus, dans ces accès, ils se souviennent parfaitement de leur existence ordinaire, laquelle est toujours la base, le point de départ de leurs idées ou de leurs actes. S'ils ne s'en souvenaient point, à quoi pourraient-ils penser, au moins dans le premier accès?... Enfin, dans cet état, ils ont le par-
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fait souvenir des accès analogues, qui sont ainsi reliés entre eux, la mémoire chevauchant, comme chez Félida, par-dessus les périodes d'état normal. Tout le monde sait l'histoire de la jeune fille qui, ayant été outragée pendant qu'elle était en somnambulisme, l'ignorait pendant la veille, mais raconta tous les détails de cet outrage à sa mère pendant l'accès suivant.
Félida, malgré la perfection de sa condition seconde qui est une vraie vie, même supérieure à l'autre, rentre donc, au point de vue de la mémoire, dans la règle ordinaire, sauf qu'elle y voit : elle est une somnambule comme les autres.
Voici maintenant ce qui se passe chez le rêveur et chez le somnambule : la nuit est venue, le calme s'est fait; fatigué par le travail, l'homme s'étend et s'endort. S'il est bien portant, son sommeil est profond et son corps peu sensible aux excitants extérieurs. A son réveil, il est reposé et n'a aucun souvenir de ses rêves s'il en a fait, ou bien il n'a pas rêvé. Pendant ce temps, son pouls est calme, l'activité de sa circulation générale est diminuée; si même pendant son sommeil il accomplit un acte physiologique qui nécessite hors du cerveau l'appel du sang, la digestion d'un bon repas, par exemple, son sommeil est plus profond encore. Tout le monde sait cela, de même qn'on sait aujourd'hui en physiologie que, pendant le sommeil, le cerveau est dans un état relatif d'anémie.
Mais, pendant la veille, cet homme est agité par des préoccupations. Il pense beaucoup, ou en dormant il est soumis à des excitants quelconques; alors il dort moins profondément, il n'a plus le sommeil dur, il a le sommeil léger. 11 rêve, et ses rêves, depuis le plus simple jusqu'au cauchemar, portent l'empreinte de ces préoccupations ou de ces excitants physiologiques. Le cerveau conservant un reste d'activité, certaines de ses fonctions sont en jeu, et le rêve se rapproche plus ou moins de la réalité suivant que le raisonnement et la coordination des idées demeurent plus ou moins actifs. Ces deux fonctions constituant le lien qui réunit en faisceau les facultés de l'esprit, s'il se relâche, celles-ci flottant indécises, la moindre impulsion agit sur elles et leur donne une direction souvent fort singulière. Mais ce qu'on sait des actes réflexes explique suffisamment ces prétendues singularités.
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Un exemple me fera mieux comprendre; vous me pardonnerez de le tirer de moi-même. En cela je suis la méthode excellente de M. Alfred Maury.
Au printemps, quand les matinées sont fraîches, je fais toujours le même rêve. Je me représente une plage, une rivière, avec un paysage quelconque à moi connu ou fait de souvenirs (le rêve n'inventant rien) et je prends un bain froid. Si je m'éveille, j'acquiers la certitude que mon corps entier est refroidi et que mon rêve n'est que le résultat de la sensation de froid dont je n'ai pas eu conscience, mais qui suffisamment sentie par ma peau et perçue par mon cerveau, a agi comme action réflexe et a enfanté l'idée du bain froid par lequel mon corps s'est rafraîchi. Mais je m'éveille et j'augmente mes couvertures; alors, cette forme de rêve disparaît; la chaleur revenant et rappelant à la peau le sang du cerveau, le sommeil redevient profond et sans rêves. Quand on a la fièvre, on fait toujours le même rêve, on voit confusément des montagnes et des précipices se mouvant par des ondulations immenses, incohérentes et tourmentées. C'est que le cœur, violemment agité, envoie au cerveau des quantités anormales de sang, lesquelles, arrivant à flots pressés, troublent le calme ordinaire des rêves et enfantent ces conceptions maladives.
Par contre, si les ivrognes dorment si fort, ils le doivent non à une prétendue congestion momentanée, mais à l'anémie cérébrale que cause le grand appel de sang fait à l'estomac et au poumon par la digestion et la combustion d'aliments très alcoolisés.
De même, interrogez les femmes grosses ou qui ont eu des enfants à la suite de grossesses ordinaires; toutes vous diront que jamais elles n'ont plus profondément dormi que pendant leur gestation, alors leur sommeil était calme et sans rêves; rien n'est plus naturel si l'on songe à la dérivation considérable du sang vers l'utérus et son contenu, dérivation qui se fait aux dépens du cerveau comme des autres organes, mais qui chez lui est plus sensible que chez aucun autre.
Une sensation plus forte, une douleur insuffisante cependant pour éveiller le dormeur provoquent le cauchemar; la légende du chat noir ou du diable qui, assis sur la poitrine du dormeur, l'oppresse
et répouvante de ses yeux flamboyants, a son origine dans une gêne accidentelle ou maladive de la respiration, laquelle se transforme en ces idées que perpétue la tradition. La légende du vampire qui suce le sang des filles de la Valachie a une source analogue. Le malheureux dormeur, dont l'esprit est rempli d'histoires fantastiques, est la victime d'un rêve que fait naître dans son cerveau une douleur physique ou la morsure d'un animal, d'un insecte quelconque. Scrutez à fond les histoires de revenants et de fantômes, vous n'y trouverez qu'hallucinations, rêves pénibles ou maladifs; la poésie et l'imagination font le reste.
Chacun, en étudiant son propre sommeil, se rendra compte de la réalité de ce que j'avance.
Ce que je viens de dire ne s'applique qu'au sommeil ordinaire plus ou moins profond; recherchez maintenant les divers degrés qui nous conduisent de ce sommeil de tout le monde à la condition seconde de Félida X..., et nous verrons comment cette jeune femme n'est autre chose qu'une somnambule dont tous les sens, toutes les facultés sont actifs, en un mot une somnambule totale.
Pour moi, en effet, j'y insiste malgré la singularité d'une assertion qui renverse l'idée qu'on se fait d'ordinaire des somnambules, lesquels sont gens qui marchent les yeux fermés... Félida n'en est pas moins une somnambule, mais dont tous les sens et toutes les facultés fonctionnent d'une façon normale. Pour tout le monde elle est éveillée, car elle a tous les caractères de la veille. Cependant, en fait, elle ne veille point : c'est, je le répète, une somnambule parfaite, ou mieux, totale.
Pour le mieux démontrer, je passerai en revue dans l'analyse qui suit quelques-uns des degrés et des variétés du somnambulisme, et je montrerai que cette gradation vers la perfection ou la totalité n'est due qu'à la persistance ou à l'éveil successifs des sens et des facultés. Je crois par cette méthode aider à la solution de ce problème difficile.
Notre dormeur est un enfant de huit à douze ans; il dort profondément comme on dort à son âge; on lui parle doucement cl (l'une voix monotone, il ne s'éveille pas, mais répond... Ou dirige sa pensée à volonté et on lui fait dire ce qu'il aurait lu pendant la
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veille; bien plus, il obéit au désir d'autrui, se retourne, boit, etc.
Son activité obéissante peut aller plus loin encore. On s'ait l'histoire du jeune officier de marine auquel ses camarades s'amusaient à suggérer des rêves, et qui, dormant sur un banc, se précipite sur le pont croyant plonger et sauver de la mer son meilleur ami qu'on lui disait se noyer. Chacun a autour de soi des exemples semblables, et on n'a qu'à les rechercher.
Il en peut être de même pour nombre d'autres endormis dont on a provoqué le sommeil par des manœuvres diverses, ou qui ont été soumis à l'ivresse, au chloroforme, au haschisch ou à la belladone, etc.
Chez les hypnotisés, par exemple, la suggestion peut avoir une importance plus grande encore; placez un somnambule de cet ordre dans la posture d'un homme qui prie ou qui combat (l'état cataleptique de ses membres le permet), bientôt son visage exprime la colère ou la piété, et s'il peut parler il raconte quelque scène violente ou religieuse.
Ainsi, d'où que vienne l'ordre, qu'il passe par le sens de l'ouïe ou par le sens musculaire, les facultés de l'esprit flottant indécises, sans volonté, sans coordination, subissent passivement l'influence intrangère, le tout à l'insu de la personne qui après ces actes et ces paroles s'éveille sans en avoir conservé le moindre souvenir.
Mais l'activité de notre dormeur peut être plus grande, son sens musculaire s'éveille partiellement, il marche endormi, certains sens, certaines facultés deviennent actifs, il est somnambule.
Ici, depuis l'enfant que tout le monde connaît, et qui se levant sous l'influence du rêve s'éveille après avoir heurté les meubles de sa chambre, depuis le marcheur qui endormi poursuit sa route, jusqu'à la condition seconde de Félida, somnambulisme total ou parfait, on peut observer tous les degrés.
Chaque sens, chaque faculté de l'esprit qui s'éveille partiellement ou isolément donne au somnambule un degré de perfection de plus. Bien mieux, tel sens ou telle faculté isolément exalté peut dans son fonctionnement dépasser de beaucoup la puissance normale ; alors le dormeur devient un phénomène, un prodige, il entend par le talon, voit par le creux de l'estomac, prédit l'avenir, donne des consultations infaillibles et sait ce qui se passe à mille lieues de lui.
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Habitués que nous sommes à voir nos sens et nos facultés réglés dans un certain équilibre relatif et avoir une puissance moyenne, quand cet équilibre est rompu au profit de tel ou tel d'entre eux, nous crions au miracle. Dans l'indigence ordinaire de notre nature, nous avons sans doute lieu de nous étonner, mais il n'est pas défendu de chercher des explications, car crier sans cesse au prodige, quand nous rencontrons un problème difficile, est preuve d'ignorance et d'incapacité.
Que peut-il se passer, après tout, chez cet étonnant dormeur?...
Sans devenir normale sa vue s'exalte, sa rétine est hyperesthésiée ; il voit dans l'obscurité. Or, ce que nous appelons obscurité, nous, gens éveillés, n'est pas l'absence absolue de lumière. Sa rétine, plus sensible que la nôtre, se contente d'une lumière plus faible, il passe momentanément à l'état du chat ou de l'oiseau de nuit; la malade dont M. Dufay, de Blois, a entretenu vos lecteurs ('), et qui enfilait son aiguille sous la table, est un nouvel exemple de ce que je rappelle : cent fois j'en ai fait l'expérience, le somnambule cesse tout travail si l'on interpose entre ses yeux et l'œuvre commencée un corps absolument opaque, à moins que pour ce travail le sens musculaire exalté ne puisse, comme chez l'aveugle, remplacer la vue, et de plus, ses yeux, bien que paraissant fermés, ne le sont jamais complètement. L'exaltation ou la perversion du goût et de l'odorat amènent des phénomènes analogues. Et le sens musculaire hyperesthésié donne au somnambule l'équilibre du danseur de corde qui le fait marcher sur l'arête du toit.
Tel somnambule dont l'abstraction ou d'autres facultés veillent encore ou s'exaltent, résout un problème au-dessus de ses moyens ordinaires ou compose des vers grecs; tel autre dont la mémoire est devenue prodigieuse, raconte des faits d'autrefois que dans la veille il paraissait avoir oubliés, — l'entourage croit qu'il les invente ou les devine; — tel parle une langue que les auditeurs étonnés croient qu'il n'a jamais apprise. Tout cela n'est après tout que réminiscences, pour lesquelles, on le sait, la durée n'existe pas. Les beaux livres de MM. Alfred Maury, Bersot, Albert Lemoine, etc., et
(') Revue scientifique, 15 juillet 1870.
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les innombrables histoires de somnambules depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, sont remplis de faits semblables. Relisez ces relations, analysez-les au même point de vue, et vous verrez la prédominance de telle ou telle faculté, la persistance ou l'exaltation temporaire de tel ou tel sens donnant à chacun d'eux le caractère extraordinaire qui le distingue des autres et frappe l'observateur.
Mais, je le reconnais, dans aucun fait relaté jusqu'ici vous ne verrez le sens de la vue ayant persisté, donner à un somnambule le singulier caractère de la condition seconde de Félida.
Loin de moi, cher Monsieur Alglave, la pensée de traiter à fond, dans une lettre, un si vaste sujet; je n'en veux retenir que ceci :
Les somnambules, quelle que soit l'origine de leur état, diffèrent suivant que tel ou tel sens, telle ou telle faculté prédomine chez eux, et aussi suivant la nature de leur esprit, la qualité de leurs sens; j'ai vu un sourd somnambule, rien n'était plus bizarre.
De plus, leurs idées flottantes privées d'équilibre et de coordination peuvent être dirigées à tort et à travers, soit par leur entourage, soit par des suggestions venues d'excitants extérieurs, bruits, odeurs, dont cet entourage ne pe it avoir la moindre notion.
Un exemple me fera mieux comprendre : Prenons un somnambule dont le sens de l'ouïe est momentanément exalté, il entend ce que nul n'entend autour de lui ; mais il dort, ses facultés intellectuelles sont flottantes, alors la perception de ces sens donne en lui naissance à une série d'idées-images. — Ainsi, loin de lui on touche du piano, son ouïe exaltée permet à lui seul d'entendre : alors ces sons deviennent un concert admirable dont il voit les splendeurs; il entend des mélodies célestes et se croit en paradis, l'entourage stupéfait écoute le récit de ces merveilles, et si notre somnambule parle d'enfer ou de meurtres, on en fait un possédé du diable. Mon compatriote Pierre de Lancre a brûlé bien des innocents qui n'en avaient pas tant dit. Cependant quoi de plus simple? Plus grand sera le nombre des sens ou des facultés qui fonctionnent chez le somnambule, plus son état sera extraordinaire, car plus il se rapproche de la vie normale, plus il est étrange.
Ce qui lui manque le plus, quelle que soit cette perfection relative, c'est l'équilibre fonctionnel. Tous les sens n'agissent pas ou agissent
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mal. Il ne saurait donc avoir du monde extérieur qu'une idée fausse ou incomplète.
Que faudrait-il donc pour que ce somnambulisme fût parfait? Il faudrait le fonctionnement total des facultés et des sens, particulièrement du maître d'entre eux, de la vue. Celle-ci, en effet, donne la notion exacte du monde extérieur, par suite rectifie les idées et aide à les coordonner (je ne parle, bien entendu, que de l'homme sain d'esprit et non de l'halluciné).
Mais ce somnambule fictif, dans lequel les facultés de l'esprit agiraient à l'ordinaire, et auquel les sens fonctionnant régulièrement donneraient la notion exacte de ce qui l'entoure, n'est autre chose qu'un homme ordinaire, éveillé.
Je reconnais qu'il en a temporairement toutes lès apparences; mais pour l'observateur il n'en a pas la réalité, car, l'accès passé, il rentre dans la vie ordinaire, et alors il a oublié, comme un somnambule qu'il est, tout ce qui s'est passé pendant son accès, pendant sa condition seconde ou sa deuxième vie, quelle que soit la durée, la perfection ou la cause de celle-ci.
Donc, l'absence de souvenir demeure le critérium de la différence des deux états, et si, par hypothèse, nous supprimons ce critérium, nous n'en saurons plus faire la distinction. Il doit y avoir des gens que nous trouvons bizarres ou fous, surtout parce qu'ils ne nous ressemblent pas, et qui ne sont que des somnambules totaux gardant le souvenir de leurs accès, — ceci, bien entendu, ne peut être qu'une hypothèse dont la vérification est impossible dans l'état actuel de l'analyse psychologique. — Cependant, je la livre aux méditations des lecteurs. Tous les somnambules ont donc ce caractère commun : l'absence du souvenir de l'accès. Ainsi est la malade de M. Dufay, de Blois; aussi, la comparant à Félida, mon savant confrère dit : « Chez l'une comme chez l'autre, l'amnésie appartient à l'état normal, à l'état physiologique. »
Or, soit dit en passant, je ne pense pas qu'aucun critique ait la pensée que, chez la malade de Blois, l'état normal soit le plus parfait, celui dans lequel elle se souvient de sa vie entière, bien que pendant cet état, ainsi que pour Félida, son intelligence soit supérieure ù ce qu'elle est dans l'autre.
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Eh bien! rendez par la pensée à Mlle R..., de Blois, le sens complet et normal de la vue, mettez-la ainsi en rapport avec le monde extérieur : elle aura toutes les apparences de la vie ordinaire, avec une intelligence plus grande. Ce sera une somnambule totale, et au point de vue psychologique elle sera Félida X...
Abordons maintenant une question fort délicate. Ces deux états séparés l'un de l'autre par l'amnésie constituent-ils un dédoublement de la personnalité, une double conscience?
Interrogé par vous, un éminent philosophe, M. Paul Janet, ne croit pas qu'il en soit ainsi, tant pour Félida que pour d'autres exemples célèbres. Raisonnant au point de vue psychologique pur, il dit que la nature du moi est faite de deux éléments : « 1° Le sentiment fondamental de l'existence, que nous appelons le sentiment du moi, lequel est indivisible et ne peut varier que par l'intensité; 2° le sentiment de l'individualité, lequel est un fait complexe et peut varier dans ses éléments sans que le sentiment du moi soit atteint. Ce sentiment de l'individualité détermine le sentiment du moi, mais ne le constitue pas (*). »
Le moi fondamental ne saurait donc être atteint par des variations dans le sentiment de l'individualité.
Je n'ai pas à m'étendre sur cette explication ingénieuse et subtile, car en fait je n'ai jamais pensé que telle qu'elle est Félida fût un exemple pur de double conscience. En effet, elle se sent toujours la même personne, et n'a pas la conscience d'une double existence comme la dame anglaise qui, à certains moments, croyait être un vieux clergyman.
Cependant, s'il en est ainsi de Félida, en ce qui touche sa propre conscience, — celui qui l'observe ne peut s'empêcher de penser que l'absence de souvenir établit entre ses deux modes d'existence une barrière si haute, que cette jeune femme n'a pas dans l'état normal plus de connaissance de ce qu'elle a fait ou pensé pendant sa condition seconde, que si une autre personne avait fait ou pensé ces mêmes choses.
(') Paul Janet, la Notion de la personnalité (Revue scientifique, 876, n° 50).
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Par l'analyse qui précède, je crois avoir établi que l'éveil successif des sens et des facultés constitue une gradation du sommeil ordinaire au somnambulisme, que j'appellerai total, en passant par toutes les formes connues du somnambulisme.
Il en résulte que Félida n'est qu'une somnambule chez laquelle, en plus des autres sens ou facultés, le sens de la vue, accidentellement éveillé, fonctionne normalement; par suite, elle a la notion exacte de ce qui l'entoure et peut rectifier les impressions fausses qu'auraient pu lui donner les autres sens ; c'est ainsi que sa condition seconde est une personnalité complète.
Mais, cher Monsieur Alglave, les réflexions qu'un tel sujet provoque pourraient nous conduire trop loin ; il suffit d'en dire assez pour provoquer les pensées de vos lecteurs, pour les engager à étudier leur propre sommeil, celui de leur entourage.
Je serai assez récompensé de mon travail si, rencontrant quelque anomalie comme celle que présente Félida, ils l'analysent et la publient.
Voici maintenant les observations nouvelles que j'ai pu faire sur Félida depuis ma dernière publication, et son état en septembre 1876.
Au moment où s'arrêtait mon étude, les conditions secondes duraient environ deux ou trois mois contre des intervalles d'état normal de douze à quinze heures ; cette situation ne s'est pas maintenue. Pendant les mois de novembre et décembre 1875, chaque jour et à des heures indéterminées s'est montrée une période d'état normal de quelques minutes à une demi-heure de durée. En janvier 1876 les intervalles grandissent, et dans les trois ou quatre mois qui suivent ils arrivent jusqu'à vingt-cinq jours contre deux ou trois heures d'état normal.
Aujourd'hui 6 septembre 1876, Félida n'a pas eu de période de vie normale depuis environ deux mois et demi, et la dernière n'a duré que trois heures. Du reste, rien de changé dans les caractères respectifs des deux états; cependant le désespoir que lui cause cette amnésie est devenu si grand, que pendant une de ses dernières périodes de vie normale Félida a cherché à se suicider, .le ne l'ai appris que récemment. — Cette pénible disposition d'esprit doit
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fortement influer sur son caractère et accuser plus encore les différences que celui-ci présente dans les deux états.
Il y a évidemment tendance chez Félida à revenir à l'état décrit dans mon travail précédent, dans lequel la condition seconde durait trois et quatre mois contre douze à quinze heures d'état normal.
Plus que jamais, Félida est impressionnable et souffre de mille douleurs.
Ici, bien que les phénomènes que je vais décrire touchent plus particulièrement à l'hystérie proprement dite, je vous demande la permission de les dire, vu leur singularité, — vu aussi l'appui qu'ils donnent à la théorie de cette maladie, que j'ai précédemment exposée :
Félida perd des quantités de plus en plus notables de sang par la muqueuse de l'estomac ou de l'œsophage. Il s'écoule lentement de sa bouche pendant son sommeil. Alors, je le dis en passant, elle rêve qu'elle est à l'abattoir ou qu'elle voit égorger quelqu'un.
Une fois, pendant la nuit, sans blessure d'aucune sorte, il s'est écoulé, par exsudation, de la partie postérieure de la tête, une notable quantité de sang. — Elle a des saignements de nez d'une seule narine, la gauche.
Spontanément, une moitié de sa face rougit; aussi des points épars sur les membres du même côté et les points rougis donnent une vive sensation de chaleur, presque de brûlure. Ces sensations s'accompagnent d'un gonflement local quelquefois si marqué, qu'un jour Félida étant dans la rue, le gant qui recouvrait sa main gauche en a craqué.
Du côté des sens, on observe aussi des phénomènes singuliers. Félida est très souvent sourde de l'oreille gauche ; son odorat est presque oblitéré, sauf pour l'odeur du sang, qn'elle perçoit mieux qu'aucun autre. Son goût est presque nul.
La prédominance des accidents du côté gauche n'a rien d'extraordinaire; elle est de règle dans l'hystérie; on ignore encore pourquoi.
On voit combien ces faits viennent à l'appui de ma pensée que les phénomènes de nature hystérique sont sous la dépendance immédiate de la circulation capillaire. Que sont, en effet, ces hémorragies, ces gonflements ? Ce sont des états passifs, ce sont les effets
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d'une paralysie momentanée des tuniques des capillaires. Ceux-ci se laissant distendre outre mesure par l'impulsion du cœur, le sang transsude au travers de leurs parois ; par suite, il suinte des muqueuses et rougit ou gonfle les parties du corps recouvertes de peau.
J'ai interrogé Félida sur un point que j'avais jusqu'à ce jour négligé : sur son sommeil. Elle dort comme tout le monde et au moment ordinaire. Seulement son sommeil est toujours tourmenté par des rêves ou des cauchemars; de plus, il est influencé par des douleurs physiques : ainsi, elle rêve souvent d'abattoirs et d'égorgements, nous avons dit pourquoi. Souvent aussi elle se voit chargée de chaînes ou liée avec des cordes qui lui brisent les membres. Ce sont ses douleurs musculaires ordinaires qui se transforment ainsi.
Enfin, quelquefois la transition de l'état normal à la condition seconde se fait pendant le sommeil naturel, — je crois en avoir déjà parlé.
Félida dort donc comme tout le monde ; du reste, il en est de même de la plupart des somnambules. Pour peu qu'il soit complet, le somnambulisme est en général surajouté à la vie ordinaire. Félida n'échappe pas à l'usage.
Septembre 1876.
DEUXIÈME SUITE A L'HISTOIRE DE FÉLIDA — NOUVELES OBSERVATIONS — UN FAIT NOUVEAU DU MÊME ORDRE
Les lecteurs de la Revue scientifique n'ont pas oublié l'histoire de Félida X... que j'ai racontée l'an dernier, et ils apprendront avec quelque intérêt le résultat des observations que j'ai faites sur cette même personne depuis mon dernier récit (').
A ce récit j'ajouterai quelques réflexions et aussi l'exposé d'un fait analogue que j'ai eu la bonne fortune d'observer récemment.
On sait que Félida présente le phénomène singulier d'une exis-
(l) Revue scientifique des 20 mai et 16 septembre 1876, p. 481 et 265.
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tence comptant deux modes, deux conditions que sépare l'absence du souvenir; quelques mots suffiront pour rappeler la succession des phénomènes et résumeront sa situation.
Etat normal, — perte de connaissance, retour à la connaissance et entrée dans un mode d'existence complet, parfait, qui ne diffère de la vie ordinaire que par le caractère et les allures. — Deuxième perte de connaissance qui paraît semblable à la précédente, et rentrée dans l'état normal. Le fait saillant qui caractérise ce dernier, c'est que Félida ignore absolument tout ce qui s'est passé pendant la condition seconde d'où elle sort, quelle qu'ait été sa durée, tandis que, étant dans cette condition seconde, elle sait parfaitement tout ce qui s'est passé pendant les deux autres états, ayant ainsi en ces moment» la notion complète de son existence.
Dix-neuf années se sont écoulées depuis le jour où j'ai commencé cette étude, et pendant cette longue période, l'état de Félida, quant aux phénomènes généraux, n'a pas changé, les modifications n'ont porté que sur la durée relative des périodes; mais ces modifications sont assez grandes pour mériter d'être étudiées avec soin.
Les questions que soulève cette étude, au point de vue de la physiologie cérébrale et de la psychologie, ont une telle importance que j'ai cru devoir en saisir l'Académie des sciences morales, et que depuis la dernière publication, elle a été l'objet de nombreux travaux. Cette importance sera mon excuse pour le soin, la minutie que j'apporterai dans le supplément qui va suivre.
Félida X... a aujourd'hui trente-quatre ans. Elle vit en famille avec son mari et les deux enfants qui lui restent. A la suite de circonstances diverses, elle a repris son ancien état de couturière et dirige un petit atelier. Sa santé générale est déplorable, car elle souffre de tous les maux que l'hystérie confirmée amène avec elle : névralgies, hémorragies passives, contractures, paralysies locales, etc.; elle est cependant fort courageuse, surtout dans la condition seconde, où ses douleurs ont, du reste, une moindre intensité.
A ma dernière visite, il y a peu de jours, je l'ai trouvée souffrante comme d'habitude. A la question : Dans quel état êtes-vous actuellement?... elle m'a répondu : Je suis dans ma raison (c'est le terme qu'elle emploie).
— Je le vois, ai-je dit, mais vous souvenez-vous de ce qui s'est passé pendant votre dernier accès?...
— Parfaitement. C'était il y a quinze jours ; mon accès n'a duré que trois ou quatre heures. J'ai taillé une robe pour une nouvelle cliente, mais j'ai horriblement souffert de toutes mes douleurs.
Cette réponse me donna la certitude que loin d'être, comme elle le croit, dans sa raison, Félida est en condition seconde; cet état est en effet caractérisé par ces faits que le souvenir de toute la vie y est complet et que les douleurs ordinaires y sont moins intenses.
Dans l'étude qui suit, je passerai successivement en revue les différents états de cette jeune femme, et je noterai au fur et à mesure les modifications survenues depuis ma dernière publication ; de plus, j'ajouterai quelques réflexions à leur exposé.
La première manifestation morbide est la période de transition qui fait entrer Félida en condition seconde. Ces périodes sont de plus en plus courtes et ressemblent tout à fait aujourd'hui à la forme de l'épilepsie connue sous le nom de petit mal.
Bien que Félida soit devenue plus habile à la dissimuler, la perte de connaissance est complète. Dans ces derniers temps, sur ma demande, son mari a constaté, comme je l'avais fait antérieurement, qu'elle y était toujours absolument étrangère à toute action extérieure. L'étude de cette période me donne à penser aujourd'hui que de tous les états de Félida, elle est le plus important; c'est le phénomène initial qui entraîne probablement après lui tous les autres.
Bien que cet état ait toutes les apparences du sommeil, il en est en réalité bien loin. Il faut, en effet, reconnaître que dans l'état actuel de nos connaissances nous sommes habitués, soit par ignorance, soit par pauvreté de langage, à donner le nom de sommeil à nombre d'états qui n'ont de commun avec cet état physiologique que la perte de l'activité, ressemblance absolument grossière. Quand nous avons vu la massue du boucher s'abattre sur la tête d'un bœuf, nous disons que le choc l'a étourdi; si nous ignorions cet acte, nous dirions qu'il dort. Nombre de phénomènes d'origine inconnue sont comme des coups de massue frappés en dedans,
HISTOIRE DE FÉLIDA. 89
non par le boucher, mais par des lésions morbides. Le coup de sang est-il autre chose?...
Il sera permis à un chirurgien d'hôpital de dire que le diagnostic différentiel des états soporeux ou comateux, dus à des causes quelconques, n'est pas si précis que les livres classiques veulent bien le dire. Du reste, les états qui méritent l'appellation d'analogues au sommeil ont une telle importance, que le savant auteur du livre Le Sommeil et les Rêves, Alfred Maury, se préoccupe de leur étude, et nous ne doutons pas que ses réflexions ne jettent un grand jour sur ces obscurités. Je n'insisterai pas sur ce point : ce serait sortir de mon sujet.
S'il était nécessaire de rappeler que la période de transition, loin d'être un sommeil, n'est qu'un état analogue et surajouté, nous insisterions sur ce fait que souvent Félida s'endort dans la condition seconde et s'éveille dans l'état normal, et réciproquement. Donc, semblable à l'attaque d'épilepsie que les malades peuvent ignorer, la transition a lieu en plein sommeil; elle ne saurait par suite être le sommeil lui-même.
M. Victor Egger, maître de . conférences de philosophie à la Faculté de Bordeaux, qui prépare un travail important sur le sommeil, croit, avec raison, qu'il y aurait intérêt à savoir si la transition a lieu au moment où Félida s'endort, ou pendant le sommeil, ou bien au moment où il cesse. Son mari, chargé de l'observation, a récemment constaté qu'en plein sommeil, au milieu de la nuit, Félida a eu une période d'état normal qui a duré environ trois quarts d'heure; qu'elle était éveillée pendant ce temps, et qu'après la transition ordinaire, elle a passé, toujours éveillée, en condition seconde; enfin, qu'endormie de nouveau, elle s'est réveillée le matin, à l'heure ordinaire, dans l'état où elle était quand elle s'est endormie le soir. — Cette observation sera continuée. Il est cependant permis dès aujourd'hui de dire, d'une façon générale, que, chez Félida, le sommeil et la veille sont normaux, et que les accidents que nous décrivons surviennent indifféremment dans les deux états.
La période qui suit, c'est-à-dire la condition seconde, ou deuxième personnalité, diffère toujours de l'état normal par une
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plus grande légèreté dans le caractère, une plus grande insouciance, et surtout par ce fait considérable que, pendant sa durée, Félida a la notion entière, complète de toute son existence, tandis que, pendant l'état normal précédent, elle ignorait ce qui s'était passé pendant la condition seconde. Nous avons déjà noté ce fait important.
La condition seconde est toujours une existence entière et parfaite, si bien que l'attention la plus grande d'un observateur môme prévenu est nécessaire pour la reconnaître. — Sur ce point, rien de nouveau. Seulement, plus encore que l'an dernier, la modification dans le caractère paraît s'effacer; Félida a un an de plus, avec des soucis et des préoccupations, et elle devient de plus en plus sérieuse. De plus, les douleurs et autres phénomènes d'origine hystérique s'accentuent chaque jour davantage.
Gomme cette condition constitue aujourd'hui la vie presque entière de Félida, on y peut observer à loisir divers phénomènes, d'origine hystérique, d'une grande rareté. J'avais indiqué ces phénomènes dans ma dernière publication; depuis, ils ont pris une grande intensité et deviennent de plus en plus fréquents. Je veux parler des congestions spontanées et partielles. A un moment donné, sans cause appréciable, et tous les trois à quatre jours, Félida ressent une sensation de chaleur en un point quelconque du corps; cette partie gonfle et rougit. — Cela se passe souvent à la face, alors le phénomène est frappant, mais le tégument externe est trop solide pour se prêter à l'exsudation sanguine; une fois seulement, un suintement de cette nature a eu lieu pendant la nuit au travers de la peau de la région occipitale, reproduisant, sans le moindre miracle, les stigmates saignants dont les ignorants font tant de bruit. Dans les points de l'organisme où le tégument est moins solide, au travers des muqueuses, la paralysie partielle et momentanée des tuniques vasculaires amène des hémorragies qui proviennent alors du* poumon, du nez, de l'estomac, de la vessie, etc., simulant ainsi des lésions graves de ces organes; mais heureusement pour Félida, ces pertes de sang n'ont eu jusqu'à ce jour aucune importance.
Je n'insisterai pas sur ces phénomènes, qui touchent plus à la
médecine qu'à la psychologie, et qui, par suite, auraient peu d'intérêt pour un grand nombre de vos lecteurs. Il me sera seulement permis de déduire les remarques suivantes de leur coexistence avec l'amnésie et autres phénomènes d'ordre psychologique.
Les divisions, les catégories que la science impose aux études biologiques sont absolument artificielles et arbitraires. Toutes ces études se réduisent en dernier ressort à la connaissance des fonctions des organes, par suite à la science biologique qui porte le nom de physiologie, laquelle nous paraît les contenir toutes. Je ne parle pas de la métaphysique pure, dont le champ se restreint d'heure en heure, et qui finira par n'être plus qu'une rêverie, donnant la main, dans l'ordre des choses de l'esprit, à la poésie, à l'esthétique et autres conceptions qui ne sauraient être que des plaisirs intellectuels, des distractions pour des penseurs délicats. Prenons l'exemple de Félida ; sous l'influence indéniable d'un état maladif, de l'hystérie, nous voyons se développer en elle des phénomènes d'ordre que j'appellerai matériel ou tangible, tels que saignements de nez, vomissements de sang, etc. ; en même temps se montrent des phénomènes d'amnésie, lesquels sont d'ordre purement intellectuel. Entre les deux, on observe des phénomènes mixtes, tels qu'extase, catalepsie, accès de délire, etc. Où est, je le demande, la séparation entre ces accidents, séparation qui ferait distinguer le champ de la psychologie de celui de la physiologie pure? Cette séparation n'existe pas; sous l'influence d'un désordre dans la circulation ou dans l'innervation, l'équilibre fonctionnel est partout détruit; surviennent alors les saignements de nez, dus à une paralysie momentanée des capillaires de la muqueuse qui laisse transsuder le sang; puis le délire, les paralysies, l'amnésie se montrent, amenés par un trouble fonctionnel analogue (paralysie ou contracture) se passant dans les centres nerveux.
Comment séparer, catégoriser ces phénomènes? Tous sont dus à la même cause ; matériels, mixtes ou intellectuels, tous doivent être justiciables de la même analyse et de la même science, et cette science, nous l'avons dit, c'est la Physiologie. Son domaine, doit grandir aux dépens de celui de ses aînées, la métaphysique et la psychologie. Aujourd'hui, bien qu'arbitrairement séparées, ces
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sciences se prêtent un mutuel appui. Demain se fera la fusion intime, plus tard l'absorption sera complète, et de la métaphysique pure il ne restera que le souvenir.
Dans mes publications précédentes, j'ai peu insisté sur un troisième état qui s'était rarement présenté; j'y dois revenir, car il est devenu assez fréquent.
Depuis deux ans, très souvent lorsque Félida a été vivement émue, au lieu d'entrer en condition seconde après la période de transition, elle entre dans un état qui se rapproche beaucoup d'un accès de folie. Le désordre intellectuel est très grand, le visage exprime une terreur profonde; elle ne reconnaît plus personne, excepté son mari; elle a de véritables hallucinations terrifiantes de la vue et de l'ouïe et se croit entourée de fantômes et d'égorgements. Cet état dure peu (quelques heures), et se termine par une période de transition ordinaire; la malade rentre alors dans la condition seconde dont l'état précédent n'est en quelque sorte que la préface ou l'annexe.
Dans un précédent travail, j'ai été conduit par l'analyse et par les analogies à considérer la condition seconde de Félida comme un somnambulisme parfait, ou mieux total, c'est-à-dire comme un état dans lequel tous les sens, toutes les fonctions intellectuelles étant en activité, la personne a les apparences de la veille sans cependant être éveillée. Cette manière de voir a soulevé des objections. J'y insiste cependant, car depuis que ces objections ont été faites, mes réflexions sur le sommeil, les rêves et le somnambulisme ont confirmé mon appréciation. Toutefois il n'est pas superflu d'y revenir.
Je ne saurais m'adresser aux somnambules, puisqu'en immense majorité ils ignorent, comme Félida, ce qui se passe dans leur condition seconde, dans leur somnambulisme ; mais je puis demander au lecteur quel qu'il soit de faire un retour sur lui-même et de considérer combien est grande la perfection de certains rêves. Il en peut juger, car il s'en souvient, si surtout, ainsi que l'a fait pendant deux ans M. Victor Egger, il prend le soin d'en écrire les détails au réveil; il sera frappé de leur ressemblance avec la vie ordinaire. Que manque-t-il à ces rêves pour être la vie ordinaire elle-même?...
HISTOIRE DE FELIDA. 93
Il leur manque la cohérence et l'activité. Le dormeur est en effet immobile, et ses conceptions, si parfaites, si complètes qu'elles soient, prises isolément, flottent incohérentes et sans liaison les unes avec les autres; la réminiscence ne tient aucun compte du temps ou de l'espace, et la coordination fait voyager le rêveur sans aucun souci de la vraisemblance.
Si à l'homme endormi vous rendez par la pensée l'activité et le jugement, même incomplet, vous en faites un somnambule. Les observateurs savent que le rêveur actif est presque un homme complet. Il ne lui manque qu'une volonté suffisante pour résister aux suggestions, et que l'équilibre dans le fonctionnement des sens, particulièrement de la vue, laquelle le mettrait en rapport avec le monde extérieur. Est-il téméraire de penser que l'exercice de ce sens, grand directeur de l'activité, lui donnera ce qui lui manque pour être un homme complet? Nous ne le pensons pas. Mais alors nous aurons le spectacle d'une personnalité agissante et parfaite, ne conservant du somnambulisme que l'amnésie. — Telle est Félida.
MM. Egger et Lereboullet, reconnaissant implicitement la réalité de cette hypothèse (*), préfèrent, pour désigner cet état, le terme de vîgilambulisme au terme de somnambulisme total. Nous n'y contredirons pas, quoique le mot vigilambulisme paraisse être une sorte de pléonasme. Je reconnais volontiers que le mot de somnambulisme n'est pas absolument exact, car Félida n'a jamais été somnambule dans le sens ordinaire du mot, ses périodes de veille et de sommeil étant normales; mais il faut bien user des mots que la langue met à notre disposition, malgré leur insuffisance.
Vous me permettrez de ne pas insister sur une analyse purement psychologique. J'y serais trop inhabile. J'ai, du reste, la confiance que la solution de ce problème sera donnée par les psychologues qui ont pris pour sujet de leurs études le sommeil et ses analogues.
Nous venons d'étudier les modifications survenues dans la condition seconde de Félida; nous sommes conduit naturellement à la transition qui la fait rentrer dans l'état normal.
(') Gazette hebdomadaire de Médecine et de Chirurgie du 8 juin 1887.
Cette transition est de plus en plus courte et identique à la précédente, quant à la perte de connaissance; mais elle en diffère par la durée. Cela s'explique. Dans la condition seconde, Félida est moins souffrante et plus avisée que dans l'autre état, et elle considère cet autre état comme un état maladif dont elle a honte, sentant venir le mal comme toutes les hystériques sentent venir l'attaque ; elle le dissimule avec une grande habileté. — J'ai insisté précédemment sur cette habileté; je n'y reviendrai pas; il me suffira de dire que, bien plus que l'an dernier, cette période est presque insaisissable. Il est un autre point par lequel la période de sortie de la condition seconde diffère de la période d'entrée : c'est que, immédiatement après elle, se manifeste l'amnésie; il n'est pas douteux que ce phénomène ne soit morbide; or est-il naturel de croire qu'il appartient à l'état dans lequel il se manifeste, c'est-àdire à l'état normal ou ordinaire, lequel est parfait en tous autres points, et n'est-il pas plus légitime de croire que c'est pendant le court instant précédent qu'a disparu le souvenir?
Si pour éclairer le raisonnement nous remontons à l'origine de la maladie de Félida, à sa première manifestation, que voyonsnous? Nous voyons une jeune fille hystérique prise d'une perte de connaissance qui la conduit à une condition seconde; mais jusqu'ici nulle amnésie; le souvenir de la vie précédente est complet; elle vit plus ou moins longtemps pendant cette condition, acquiert des idées, enregistre des faits; puis survient une deuxième perte de connaissance. Ici la scène change, Félida est bien rentrée dans la vie normale ordinaire, celle dont elle vivait avant toute maladie; mais à cette existence manque complètement le souvenir de la condition seconde qui vient de finir. — Ce phénomène d'amnésie appartiendrait-il à cet état de vie ordinaire? Nous l'avons dit, cela ne nous paraît pas probable; il serait plus naturel de penser que pendant ce court instant, pendant la courte période de transition qui précède, la mémoire, auparavant complète et parfaite, a vu disparaître un de ses éléments, la reproduction des idées.
En un mot, ainsi que je l'ai dit ailleurs, si Félida ne se souvient pas, ce n'est pas parce qu'au moment où elle a oublié, elle est dans un état morbide, c'est parce qu'à ce moment elle n'a plus la faculté
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de reproduction, ayant perdu cette faculté dans la petite période de transition précédente.
Serrant de moins près l'analyse, j'avais dit que Félida avait perdu le souvenir parce que dans la période précédente les idées n'avaient pas fait une impression suffisante sur son cerveau; cela n'était pas tout à fait exact, car si cette impression était sans valeur, le souvenir ne reviendrait pas tout entier dans la condition seconde suivante.
Je reviens toujours à dire qu'on peut comparer Félida rentrant dans la vie ordinaire à un convalescent de fièvre typhoïde : il a déliré, puis il a oublié tous les faits de son délire; il n'en est pas moins dans un état physique moral parfait, et c'est la faute au délire s'il ne se souvient plus. Félida n'a point déliré; mais, je le répète, il s'est passé dans ses facultés, pendant la courte période de transition qui a précédé l'amnésie, un désordre limité qui n'a porté que sur la reproduction du souvenir, — je n'y saurais trop insister.
Après la période de transition dont je viens de parler, Félida rentre dans la vie ordinaire, sinon normale; alors se passe le phénomène qui, s'il n'est pas le plus considérable, est certainement le plus frappant, je veux parler de l'amnésie; bien que j'en aie déjà longuement parlé, il me sera permis d'y revenir, conduit par l'ordre logique de cette étude. — Félida revient à elle après des mois entiers d'une autre existence, — mais elle a oublié tout ce qui s'est passé pendant ce temps, si long qu'il soit; rien de changé dans la nature de cet oubli. Il ne porte toujours que sur ce qui s'est passé pendant la précédente condition seconde, ainsi que l'ont fait remarquer MM. Egger et Lereboullet dans la savante analyse qu'ils ont publiée; cet oubli n'est toujours qu'un état latent, une éclipse momentanée de la mémoire, car pendant tout ce temps les impressions ont été non seulement perçues, mais conservées, emmagasinées, — la preuve en est dans ce fait déjà signalé et frappant que, pendant la condition seconde qui suit, la mémoire revenue, ces impressions revivent. — Je reconnais avec ces auteurs que cette amnésie n'est pas celle de la dame américaine de Mac Nish et •d'autres amnésiques, dont l'oubli complet fait supposer l'absence
même de l'impression. — Pour mieux faire apprécier cette différence, je prendrai un exemple grossier : rien d'étonnant qu'un ivrogne à jeun ait perdu le souvenir de ce qu'il a fait durant son ivresse, — pendant ce temps le cerveau était inhabile à percevoir. Cette particularité, cette limitation de l'amnésie, font précisément l'originalité de l'histoire de notre malade.
Bien plus que l'an passé, Félida est triste pendant ses courtes périodes d'état normal. Cette tristesse va jusqu'au désespoir, et la pauvre femme en voudrait finir avec la vie. Aujourd'hui les souffrances d'origine hystérique sont pendant ce temps plus intenses que jamais ; il paraît certain que l'une des causes de la tristesse toujours croissante de notre malade est la croyance de plus en plus grande que sa maladie est au-dessus des ressources de l'art.
M. Egger m'ayant récemment engagé à rechercher si l'amnésie portait sur des faits d'habitude aussi bien que sur tout autre fait, j'ai institué des observations sur ce point délicat; elles ne m'ont pas encore donné de résultat satisfaisant; à cette heure je puis seulement dire que le mari de Félida a remarqué que pendant le temps où elle est amnésique, sa femme laisse passer l'heure à laquelle elle a l'habitude de préparer le repas de la famille; mais est-ce là une habitude dans le sens exact du mot?... M. Egger ne l'admet pas, une sensation organique à retour périodique, la faim, pouvant, si elle est absente ou présente, suggérer ou non l'idée en question. Quoi qu'il en soit, je donne cette petite observation pour ce qu'elle vaut. Serait-il possible de faire prendre à Félida des habitudes réelles, bien qu'elle ait depuis longtemps passé l'âge où on les contracte? — J'y essayerai, mais, je l'avoue, sans grand espoir d'y réussir.
Cette observation sur la persistance ou non-persistance des habitudes chez les amnésiques de l'ordre de Félida ne doit pas être perdue, car elle peut être faite sur les sujets plus jeunes qui seront ultérieurement étudiés.
Après avoir successivement passé en revue les divers états, périodes ou conditions qui caractérisent l'existence de Félida, et indiqué les modifications, peu importantes du reste, qu'il m'a été
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donné d'observer pendant cette dernière année, je terminerai cette étude supplémentaire par quelques remarques générales.
MM. Eggér et Lereboullet, bien qu'admettant que des phénomènes intermittents (comme l'est l'amnésie de Félida) peuvent être des symptômes d'une lésion permanente, se refusent à croire qu'il en puisse être ainsi chez notre malade, vu la longue durée de ces intermittences. Je n'admets pas cette manière de voir. En effet, je crois avoir établi plus haut que l'oubli est un phénomène non de la condition seconde, qui est la période la plus longue, ni des courts instants de la vie normale, mais plutôt de la période d'entrée dans cette dernière vie, laquelle période est d'une durée presque insaisisj sable : c'est, je l'ai dit plus haut, pendant ce court moment qu'est déchiré le feuillet du livre. On ne saurait donc arguer de la longue durée des intermittences.
i Du reste, l'argument d'après lequel on se 'refuserait à voir dans un phénomène morbide intermittent le symptôme d'une action permanente peut être réfuté par l'analogie. On voit tous les jours, sous l'influence permanente de l'hystérie, des paralysies, des contractures, etc., durer des mois et des années, guérir et revenir ainsi un grand nombre de fois.
Ce n'est donc pas cette raison qui me ferait repousser l'hypothèse que, chez Félida, l'hystérie provoque une lésion intermittente de la circulation, dans la partie du cerveau où siègent les fonctions intellectuelles, sinon la mémoire seule, dont la localisation (en tant que fonction isolée) n'est pas aussi admissible que j'ai pu le penser. Je ne crois pas qu'on puisse mettre en doute aujourd'hui que l'activité, le fonctionnement d'un organe, ne soient en rapport étroit avec la quantité de sang qu'il reçoit : ce qui est vrai pour le rein, pour le foie, la rate,' etc., ne saurait être faux pour le cerveau; on sait que les lésions de la couche corticale, chez les paralysés généraux, sont dues à l'hyperémie, laquelle est consécutive à l'abus des fonctions intellectuelles. — L'exercice répété d'un groupe de muscles sous l'influence de la volonté amène manifestement leur hyperémie, et celle-ci seule est l'origine de leur développement hypertrophique, l'hyperémie ayant provoqué ce que j'appellerai l'hypernutrition. Tout le monde sait cela.
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Qu'a donc de contraire à la vraisemblance la pensée que le bon fonctionnement du cerveau est en rapport étroit avec l'intégrité de la circulation, etc.? que, par suite, les troubles de la mémoire chez Félida sont dus à un trouble dans l'apport du sang à certaines parties de cet organe? Ou il ne sera plus permis de faire d'hypothèse, et alors que deviendront les sciences biologiques? ou l'on admettra que les accidents de congestion partielle, qu'on observe chez Félida dans diverses parties du corps, rendent possibles des troubles circulatoires du même ordre, sinon semblables, dans le cerveau.
Si, poussant plus loin l'analyse, je me demande si ce trouble est une anémie ou une hyperémie, je croirai plutôt à une anémie par contraction des tuniques vasculaires; l' hyperémie est, en effet, plutôt l'origine d'une exaltation des fonctions, tandis que l'anémie répond à une dépression; or l'amnésie appartient à l'ordre des dépressions intellectuelles; elle est comme le sommeil de la mémoire, et le sommeil s'accompagne d'anémie cérébrale ; telle est, du moins, ma conviction,
RELATION D'UN FAIT NOUVEAU d' AMNÉSIE PÉRIODIQUE
En août 1877, j'ai eu la bonne fortune de rencontrer aux eaux des Pyrénées un jeune malade atteint d'une névrose extraordinaire, dans laquelle la perte du souvenir joue un rôle très important. Grâce à l'obligeance de sa mère, qui a bien voulu me communiquer le journal de la maladie de son fils; grâce à M. le docteur Rigal, professeur agrégé à la Faculté de médecine de Paris; grâce aussi à MM. les docteurs Ferrier et de Pauillac, il m'est permis de publier les points les plus importants de cette singulière histoire.
J'exprime ici mes remerciements à Mmc X..., qui a bien voulu me communiquer ses notes confidentielles; sans elle, cette relation était presque impossible; Mme X... a très bien compris le but élevé que se propose la science.
Albert X... est âge de douze ans et demi; il est d'une bonne constitution, et grand pour son âge. Il appartient à une famille
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honorable et distinguée; il est très intelligent et a reçu d'un précepteur un commencement d'instruction sérieuse. Entouré ^de personnes pieuses, ses sentiments religieux ont été très développés, et, vu le rôle important que jouent dans cette maladie les phénomènes intellectuels, vu l'âge du malade, ce développement ne saurait être passé sous silence.
Albert X... avait environ cinq ans, lorsqu'il a été pris, sans cause connue et sans antécédents héréditaires appréciables, de quintes de toux nerveuses apparaissant régulièrement trois fois par jour; les médecins qui l'ont soigné les ont considérées avec raison comme des accidents choréiques; aucun antipériodique ne put jamais modifier ni leur intensité ni leur mode d'apparition.
Jusqu'aux premiers jours du mois de janvier 1875, cet état, bien que pénible, n'avait pas préoccupé la famille du jeune Albert, lorsque, le 5 de ce mois, un accès de toux spasmodique plus violent que d'habitude étant survenu, le médecin de la famille tenta l'éthérisation du malade; la période d'excitation dépassa toutes les bornes, sans que la résolution musculaire pût être obtenue. Les phénomènes nerveux furent exaspérés, les accidents choréiques du larynx envahirent d'autres groupes musculaires et se compliquèrent de convulsions, de paralysies diverses, allant jusqu'à la perte de la parole; à cet état s'ajoutèrent des phénomènes intellectuels, tels que des peurs imaginaires et des hallucinations terrifiantes.
Il ne paraît pas que le jeune Albert ait eu des pertes de connaissance complète, dans le sens ordinaire du mot.
En même temps, la famille est frappée de ce fait qu'Albert a complètement perdu la mémoire du passé ; de plus, il ne sait ni lire, ni écrire, ni compter, cause mal: il à complètement oublié tout ce qu'il savait, tout ce qui lui a été enseigné. Il ne reconnaît plus les personnes qui l'entourent, sauf son père et sa mère et la religieuse qui lui donne des soins.
Après quelques jours, vers la fin de janvier, les phénomènes convulsifs et paralytiques avaient disparu; du reste, dans leur intervalle, Albert montait à cheval, sortait avec ou sans son père, et vivait de la vie ordinaire; mais la mémoire n'est point revenue. Enfin, après vingt jours de cet état bizarre, le voile se déchire, et
l'enfant est surpris par le retour du souvenir. Il a la notion entière du passé; il sait lire, il peut écrire.
Je n'insisterai pas sur le détail des nombreux phénomènes qui ont leur origine dans le désordre du système nerveux; je dirai seulement qu'à cet état s'ajoute une exaltation religieuse d'une grande intensité.
Le 2 février, après un très court intervalle de santé parfaite, les accidents reparaissent ; quelques mots les résument : paralysies et contractures diverses accompagnées, comme dans la précédente, d'une grande exaltation religieuse et de terreurs; en même temps la mémoire disparaît encore, sans reparaître entre les accidents nerveux, qui arrivent toujours périodiquement, chaque jour, à cinq heures du soir.
Cet état complexe dure, cette fois, jusqu'à la fin du mois de mars. Et c'est seulement à la fin de ce mois que reparaît la mémoire dont l'éclipsé a été beaucoup plus longue que dans la précédente période morbide. Cette fois le souvenir est revenu graduellement, et, le 27 mars, la mère inscrivait dans son journal la guérison complète de son fils.
Depuis la fin de mars jusqu'au 14 novembre, Albert X... a vécu de la vie ordinaire.
Le 10 novembre 1876 reparaissent les accidents hystériques ou choréiques avec leur périodicité bien connue, paralysies, hoquets', (oux, suffocations, tics, aboiements, terreurs, etc. Le 12, la mémoire disparaît. Vers le milieu de décembre, l'enfant perd, pendant ses accès, la vue, la parole et l'ouïe, et les phénomènes choréiques et l'hyperesthésie acquièrent une telle intensité que, d'après la mère, le moindre contact produit l'effet d'une décharge électrique; malgré ces phénomènes, qui arrivent toujours périodiquement, l'enfant peut, dans les intervalles, vivre de la vie ordinaire : monter à cheval, conduire une voiture et causer avec intelligence et lucidité, sans cependant avoir recouvré la mémoire. Celle-ci a disparu le 12 novembre et ne reparaît que le l!> décembre; à ce moment, elle revient tout à coup complète et entière, et la période morbide est terminée.
Le quatrième accès de cette singulière maladie débute deux mois
HISTOIRE DE FÉLIDA. 101
après, le 22 février 1877. Il est en tout semblable aux précédents, sauf l'apparition pendant les manifestations périodiques de douleurs nerveuses dans les entrailles, qui font horriblement souffrir le malade. Ainsi que dans les trois périodes précédentes, la mémoire a disparu dès les premiers jours pour ne reparaître que le 19 mars. Ce jour-là, dit le journal de Mme X..., Albert a recouvré toute sa mémoire et sait tout ce qu'il avait appris.
Depuis ce moment jusqu'à l'heure présente (novembre 1877), la santé du jeune Albert s'est maintenue, mais, cédant à de sages conseils, sa famille va lui faire suivre un traitement hydrothérapique, en attendant les modifications qu'amène la puberté dans l'organisme, modifications sur lesquelles il est très sérieusement permis de compter.
En résumé, Albert X... est atteint d'une névrose générale de l'ordre de l'hystérie, laquelle, bien que rare chez l'homme, y a été cependant maintes fois observée; aux manifestations singulières de cette névrose s'ajoutent des accidents de chorée et enfin des troubles plus rares qui portent sur la mémoire. Je n'insiste que sur les phénomènes de ce dernier ordre ; eux seuls ont en effet une importance considérable, particulièrement au point de vue psychologique, les autres manifestations morbides, malgré la singularité de leur expression, étant connues de tous.
Quatre fois, en deux ans et six mois, Albert X... a présenté des périodes morbides dont la moindre a duré près d'un mois. Quatre fois il a perdu complètement la mémoire, et ce phénomène d'amnésie a duré tout le temps des périodes, tandis que des accidents nouveaux d'un autre ordre étaient franchement intermittents. — Tl est certain que, comme chez Félida, l'amnésie a été chez Albert un mode d'expression de la diathèse qui domine sa constitution.
L'amnésie d'Albert X... n'était pas semblable à celle de Félida; elle était plus complète, plus profonde; Albert perd, en effet, le souvenir de tout ce qu'il avait appris et d'idées dites générales. En cela il est semblable à la dame américaine de Mac Nish. Cependant, il n'a jamais eu les apparences du dédoublement de la personnalité. — Je ferai observer qu'il n'a pas oublié certaines notions dans lesquelles l'habitude entre pour une très grande part. Je signale ce
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fait à M. Victor Egger. Albert sait toujours monter à cheval, conduire une voiture ; enfin il n'a jamais oublié ses prières ni le moment de les dire ; sa mère m'a tout spécialement signalé cette circonstance.
Au sujet de la lecture, j'ai à faire une remarque : dans les retours du souvenir du jeune Albert,, cette notion est -revenue tout d'un coup, entière et parfaite. Pendant l'amnésie, l'enfant ne voyant dans les caractères imprimés ou écrits que des signes sans valeur, tout à coup leur ensemble a eu un sens pour lui ; en un mot, il n'a pas eu à réapprendre lentement à lire, — autre ressemblance avec la dame de Mao Nish.
J'ajouterai que la mère d'Albert est la seule personne qu'il ait toujours reconnue pendant son amnésie, et dans son entourage, son père ou l'un ou l'autre de ses frères ou sœurs, mais pas toujours les mêmes. Tantôt il reconnaissait une levrette qu'il aime beaucoup; tantôt, ayant oublié son existence, il la transformait, grâce à des hallucinations de la vue, en un monstre épouvantable.
Si les lésions de la mémoire que j'ai observées chez Félida X... et chez Albert X... sont d'une grande rareté, la diathèse qui les a produites est assez connue; cependant elle ne l'est pas encore assez pour qu'il soit permis de s'arrêter dans son étude. J'ai la confiance que l'analyse bien faite des futurs faits de cet ordre perfectionnera leur thérapeutique. Ce désir n'est pas superflu,- car il faut reconnaître que le traitement des accidents de cette nature est entouré d'un vague qui laisse une prise déplorable au charlatanisme de tout genre.
Décembre 1877.
(Revue scientifique du 31 août 1878.)
Il y a deux ans, au Congrès de l'Association française pour l'avanment des sciences, à .Clermont, et depuis dans la Revue scientifique, j'ai raconté l'histoire d'une jeune femme qui présente, à son plus haut degré, le phénomène de la double conscience, de la double personnalité. — Bien que son état ait peu changé, quant au fond, et que je n'aie encore expliqué cet état que par des hypothèses, je crois qu'il n'est pas sans intérêt d'y revenir.
J'estime, en effet, que ce sujet est de ceux qu'on ne saurait trop étudier, et qu'il devra la lumière aux débats qu'il peut soulever, et aux réflexions des penseurs qu'intéressent les problèmes de la physiologie cérébrale.
Il est donc certain qu'une personne vivant d'une vie ordinaire peut avoir comme deux existences saines et complètes, et que, dans l'une de ces deux existences elle ignore absolument tout ce qu'elle a fait dans l'autre, tandis que dans l'autre condition elle a la notion complète de toute sa vie.
Si le fait était unique, isolé dans la science, il ne serait que 'curieux, et cela ne serait pas suffisant, mais il n'en est pas ainsi.
Un journal des États-Unis, le Médical Repository (janvier 1816), raconte un fait semblable, reproduit depuis par Mac Nish (*), et plus tard par M. Taine (2). MM. Bouchut, Warlomont, Dufay de Blois, Mesnet, moi-même, etc., avons observé des faits qui ont avec l'his-
(*) Mac Nish, Philosophy of sleep.
O Taine, De l'intelligence.
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toire de Félida des analogies suffisantes, et il est permis de penser que l'histoire des névroses extraordinaires et des miracles en contient d'autres qu'une idée préconçue a défigurés; car si les hommes changent dans l'appréciation des états morbides, ceux-ci ne changent point.
Ainsi se trouve posé le problème redoutable de l'unité du moi et peut-être ébranlée la^ croyance à la personnalité, à l'individualité, croyance qui est la base de l'étude de l'homme intellectuel et de sa responsabilité morale.
Je vais rappeler en quelques mots la situation de Félida; je l'ai plusieurs fois racontée, et mon insistance peut ressembler à une redite; — j'insisterai cependant jusqu'à ce que j'aie trouvé, soit par moi,' soit par d'autres, l'explication du phénomène de la double conscience. — Ce phénomène est trop considérable pour n'être pas approfondi; d'autre part, si ni moi ni d'autres ne trouvons aujourd'hui une explication satisfaisante, nos recherches et nos réflexions seront utiles aux travailleurs de l'avenir.
Félida X..., qui a aujourd'hui trente-cinq ans, est au premier abord semblable à tout le monde ; cette ressemblance est si grande que, devenue très habile à dissimuler son amnésie et les troubles qui l'accompagnent, — elle cache très bien une infirmité dont elle a honte, et seuls, son mari et moi, dans son entourage, savons discerner la condition dans laquelle elle se trouve à un moment donné. — Couturière et mère de famille, elle remplit, à la satisfaction de tous, ses obligations et ses devoirs; d'une bonne constitution, elle n'est qu'amaigrie par des douleurs nerveuses et par de fréquentes hémorragies pulmonaires ou autres, lesquelles ont leur origine dans la diathèse hystérique qui domine sa vie.
Nous l'abordons dans sa condition seconde, qui est de beaucoup son élat le plus ordinaire. — Rien de frappant, elle est absolument comme tout le monde. Enjouée et d'un heureux naturel, elle souffre peu des douleurs dont j'ai parlé plus haut; son intelligence et toutes ses fonctions cérébrales, y compris la mémoire, sont parfaitement complètes.
Un jour, le plus souvent quand elle a eu quelque chagrin, elle éprouve à la tète une sorte de serrement, une sensation à elle connue qui lui annonce son prochain changement d'état. Alors elle écrit. Lui demandant il y a peu de jours l'explication de cet acte, elle me répondit : « Comment ferais-je si je n'écrivais pas ce que j'aurai à faire? Je suis couturière : j'ai sans cesse à travailler d'après des mesures déterminées; j'aurais l'air d'une imbécile
auprès de mon entourage si je ne savais pas les dimensions exactes des manches ou des corsages que j'ai à tailler. »
Bientôt, Félida est prise d'une perte de connaissance complète, mais tellement courte (une fraction de seconde), qu'elle peut la dissimuler à tous. A peine ferme-t-elle les yeux, puis revient à elle et continue sans mot dire l'ouvrage commencé. Alors elle consulte son écrit pour ne pas commettre les erreurs qu'elle redoute; mais elle est en quelque sorte une autre personne, car elle ignore absolument tout ce qu'elle a dit, tout ce qu'elle a fait, tout ce qui s'est passé pendant la période précédente, celle-ci eût-elle duré deux ou trois mois. Cette autre vie, c'est l'état normal, c'est la personnalité, le naturel qui caractérisaient Félida à l'âge de quatorze ans, avant toute maladie. Cette période, qui n'occupe aujourd'hui qu'un trentième ou un quarantième de l'existence, ne diffère de la période précédente que par le caractère. Alors Félida est morose, désolée; elle se sent atteinte d'une infirmité intellectuelle déplorable, et elle en éprouve un chagrin qui va jusqu'au désespoir, — jusqu'au suicide.
Bientôt, aujourd'hui, après quelques heures, survient une période de transition semblable à celle que j'ai décrite, et notre jeune femme rentre dans la condition seconde qui constitue presque toute son existence.
On le comprend, la caractéristique de l'état normal de Félida est l'absence de souvenir du passé, si proche qu'il soit, si bien qu'arrivant chez elle à l'improviste, en dehors de l'habitude que j'ai de sa physionomie, je n'ai d'autre moyen de savoir dans quelles conditions elle se trouve que d'apprendre d'elle, par des questions adroites, si elle se souvient de toute sa vie. — Le souvenir complet, c'est la condition seconde; le souvenir tronqué, la vie incomplète, c'est l'état normal.
Je ne saurais passer sous silence un troisième état qui n'est qu'un accessoire de la condition seconde, c'est un état qui se rapproche de la folie, avec hallucinations terrifiantes. Félida est épouvantée par des fantômes terribles qui lui apparaissent surtout quand elle ferme les yeux ou qu'elle est dans l'obscurité. Cet épiphénomène, fréquent aujourd'hui, peut être considéré comme une marque du peu de solidité de ses fonctions intellectuelles. S'il n'est pas la folie, une personne qui peut le présenter souvent est-elle absolument saine d'esprit?
Un fait récent, un drame intime, donnera la mesure de la profondeur de la séparation que creuse l'absence du souvenir entre les deux existences de Félida, — c'est comme un abîme.
Au mois d'avril de cette année, étant en condition seconde, Félida croit avoir la certitude que son mari a une maîtresse; prise d'un affreux désespoir, elle se pend. Mais ses mesures sont mal prises, ses pieds renversent une table, les voisins accourent et on la rappelle à la vie. Cette épouvantable secousse n'a rien changé à son état. Elle s'est pendue en condition seconde,
en condition seconde elle s'est retrouvée. « Comme je serais heureuse, me disait-elle deux jours après, si j'avais ma crise ! (C'est ainsi qu'elle désigne ses courtes périodes de la vie normale.) Alors au moins j'ignore mon malheur. » Et elle l'ignore, en effet, si bien que pendant les périodes d'état normal subséquentes, elle a eu et a aujourd'hui les relations les plus amicales avec la personne qu'elle croit, dans l'autre condition, être la complice de son mari. Certainement celle-ci n'y doit rien comprendre.
J'ai raconté ailleurs qu'à l'âge de seize ans, Félida est devenue grosse étant en condition seconde et qu'elle l'ignorait absolument dans l'autre état. On le voit, l'intensité de la séparation entre les deux conditions n'a pas changé.
Je ne reviendrai ni sur les détails ni sur l'analyse de cet état morbide aujourd'hui. J'en ai dit assez pour fixer les esprits. J'ai hâte d'arriver à exposer les hypothèses les plus probables sur la nature même de la lésion intellectuelle qui atteint cette jeune femme.
Ce ne sont que des hypothèses, je le reconnais; dans l'état actuel de la science, la psycho-physiologie ne nous donne aucune explication certaine; mais ces suppositions n'en ont pas moins une importance, car, ainsi que le dit un grand physicien anglais, M. Crookes : « Les hypothèses sont les poteaux indicateurs qui nous guident sur la route des recherches. »
Félida est hystérique depuis plus de vingt ans, c'est dire que sa constitution est dominée par une diathèse qu'on pourrait nommer la mère des états étranges et des miracles. A l'hystérie elle a dû les convulsions, les sommeils subits, le somnambulisme spontané, etc., que j'ai observés chez elle, il y a vingt ans. Elle lui doit aujourd'hui les douleurs qui la tourmentent, et des congestions et des hyperémies locales et passagères qui vont souvent jusqu'à l'hémorragie. Ces accidents sont dus au relâchement des tuniques d'un vaisseau et se montrent dans le département de celui-ci.
Supposer qu'il se passe dans le département d'un vaisseau du cerveau, département presque entièrement circonscrit, comme chacun sait, un phénomène semblable est absolument légitime.
Certes, nul ne saurait douter que les fonctions du cerveau, de même que celles des autres organes, ne soient sous la dépendance étroite, absolue de la quantité du sang qu'il reçoit. Pour beaucoup, c'est l'hyperémie; — penser peu, dormir, c'est l'ischémie, l'aué-
mie. — De là à supposer que le désordre de la circulation cérébrale c'est le désordre dans les fonctions du cerveau, il n'y a qu'un pas.
Il existerait donc un rapport étroit entre l'état d'amnésie momentané de Félida et la quantité de sang que reçoivent telle ou telle partie, tels ou tels éléments du cerveau. La chose me paraît parfaitement admissible. Un savant, dont l'autorité est considérable en ces matières, M. Luys, pense de même.
Mais où commence la difficulté, où le terrain est moins solide, c'est quand nous cherchons à comprendre comment la quantité plus ou moins grande du sang reçu par le cerveau peut être l'origine de certains troubles intellectuels. Si la doctrine, du reste probable, des localisations cérébrales était générale et certaine, rien ne serait plus simple ; pour donner un exemple : il est parfaitement légitime de croire que si une personne devient passagèrement aphasique, cet état peut être dû à la diminution, par une cause quelconque, de la quantité du sang reçu par la troisième circonvolution frontale gauche. Mais chez Félida, c'est la mémoire qui est atteinte. Quel peut être le rapport entre le sang reçu par le cerveau et une fonction d'une localisation limitée improbable, puisqu'elle est liée à toutes les autres?
De plus, comment comprendre qu'une diminution dans l'afflux du sang au cerveau puisse être de très longue durée, ainsi que le sont quelquefois les amnésies de Félida, alors que la contraction des tuniques vasculaires qui causerait cette diminution ne peut être, comme toute contraction musculaire, que de très courte durée. Serait-ce alors une contracture ou un état cataleptique de l'élément musculaire des tuniques? ou suffirait-il d'un arrêt momentané dans l'afflux du sang pour altérer suffisamment la faculté mémoire?... Autant de doutes, autant de difficultés. C'est vraiment à s'y perdre.
Aussi je fais un pressant appel au savoir et aux réflexions de ceux qu'intéresse le sujet.
J'ai pu croire et j'ai imprimé que Félida est une somnambule totale, c'est-à-dire une somnambule à laquelle l'éveil complet de tous les sens y compris la vue, et par suite le fonctionnement de la coordination des idées, donnent l'apparence de la veille, et j'avais été conduit à cette pensée par l'analyse attentive du sommeil et du
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somnambulisme et par l'analogie qu'a Félida avec la somnambule de M. Dufay. Mais je supposais que l'éveil de la vue devait suffire pour faire du somnambulisme de Félida une personnalité complète ; or, il n'en est rien, car depuis j'ai dû reconnaître qu'il y a des somnambules qui y voient. Tels, le séminariste de Bordeaux, le somnambule de M. Mesnet, etc., etc. Ils ne voient que certaines choses, je le veux bien, mais le sens est éveillé sans que pour cela ils aient dans cet état les idées assez coordonnées pour posséder une personnalité complète telle que la personnalité, si parfaite, de Félida dans la condition seconde ; de plus, il a fini par me répugner de croire qu'une personne avec laquelle je puis m'entretenir raisonnablement pendant des heures entières des choses les plus variées, alors qu'elle est en condition seconde, puisse être en état de somnambulisme.
Et puis serait-elle une somnambule totale, comme je l'ai cru, ce ne serait que reculer la difficulté. Car, qu'est-ce au fond qu'un somnambule? Il faudrait commencer par le savoir.
M. Victor Egger et plus particulièrement M. Luys m'ont récemment suggéré une explication de l'état de Félida qui a une grande importance au point de vue psychologique. Voici cette hypothèse :
Il doit être tout d'abord reconnu ou rappelé qu'il est deux ordres de facultés : les unes, que j'appellerai doubles, sont les facultés : sensitives, motrices ou sensorielles ; les autres simples ou unes, par exemple : la faculté du langage, la mémoire, le jugement, etc., etc. Les premières sont doubles parce que nous pouvons voir avec chaque œil isolément, ou faire ensemble des mouvements différents. Les autres sont simples parce qu'un homme n'a qu'une mémoire, qu'un jugement, qu'une faculté de langage; celles-ci, d'un ordre plus élevé que les autres, constituent seules la personnalité.
Or, le cerveau étant composé de deux hémisphères, les fonctions doubles siégeraient à la fois dans des points correspondants des deux hémisphères et les simples ne siégeraient que dans un des deux hémisphères, soit le droit, soit le gauche, — il en résulterait que dans l'état ordinaire, une personne marcherait et entendrait avec les deux hémisphères, parlerait ou se souviendrait avec un seul. — Rien- d'étonnant à cela; n'est-il pas aujourd'hui hors de
doute que la faculté du langage ne siège qu'à gauche? Cette unilatéralité paraît du reste aussi certaine à M. Broca pour les autres facultés de l'esprit que pour la faculté du langage.
Cela étant admis, appliquons-le au cas qui nous occupe. Félida ayant comme deux existences vivrait et penserait, tantôt avec un hémisphère complet ou avec le cerveau tout entier, — tantôt avec un hémisphère incomplet, où manque la faculté mémoire. Je ferai remarquer que, puisqu'elle parle pendant son amnésie, c'est qu'alors elle vit avec l'hémisphère gauche. — Ce serait donc le droit dans lequel on pourrait supposer qu'existe la mémoire.
Allant plus loin dans l'interprétation du phénomène, voici ce qui se passerait chez Félida :
Sous l'empire de l'hystérie, à un moment donné il se ferait dans une artère cérébrale une modification dans le cours du sang qui alimente un hémisphère, et le fonctionnement de cet hémisphère serait arrêté. Félida n'aurait plus alors à sa disposition que l'autre côté du cerveau, complet du reste, mais dont la faculté mémoire est absente en totalité ou en partie. Le phénomène morbide initial, ou cause, relâchement ou contraction des vaisseaux afférents, se passerait au moment môme où Félida sort de sa condition seconde ; car il ne faut pas oublier que l'amnésie n'accompagne que les périodes d'existence normale.
Je suis loin de penser que cette explication donne la solution de toutes les difficultés ; mais c'est celle qui, jusqu'à ce jour, me paraît la meilleure.
Examinons maintenant un autre côté de la question. — Si Félida, ou toute autre personne atteinte de double conscience, commettait un crime ou un délit, dans quelle mesure serait-elle responsable?
Préoccupé de l'importance d'une réponse, j'ai prié de m'éclairer un certain nombre de légistes et de magistrats de Bordeaux, dans le jugement et les lumières desquels j'ai, comme tout le monde, la plus entière confiance.
Ils ont, dans l'ensemble, conclu à la responsabilité limitée. Je
vais m'expliquer en citant textuellement l'opinion de l'un d'eux :
« Répondant à la question que vous voulez bien me poser en ces
termes : Semblable personne serait-elle responsable*? je n'hésite
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pas à répondre : En principe oui. La responsabilité légale en effet repose sur le principe de la liberté humaine et n'exige, par conséquent, que la démonstration d'une volonté maîtresse de ses actes. Or, vous vous chargez de démontrer vous-même que la volonté non seulement n'est pas abolie dans les divers états morbides que traverse Félida X..., mais même qu'elle ne souffre aucune altération appréciable, c'est la mémoire seule qui est atteinte.
y> Toutefois, ce principe général posé, il pourrait se présenter des cas dans lesquels ces troubles de mémoire pourraient et devraient entraîner une exonération de responsabilité, mais à titre d'exception confirmant la règle que je pose. — Par exemple, Félida X... ayant reçu un dépôt pendant son état dit anormal, en refuserait la restitution une fois revenue à l'état normal, et cela parce qu'elle en aurait perdu le souvenir; la volonté n'étant pour rien dans cette tentative d'appropriation du bien d'autrui, on ne pourrait évidemment pas y voir un abus de confiance qualifié. »
Une réponse absolue ne serait donc pas possible, et le juge aurait à apprécier l'acte en lui-même, l'espèce, comme on dit au Palais, et à rechercher quelle a pu être sur cet acte l'action d'une, incontestable absence de souvenir.
Des aliénistes éminents pensent autrement. Une personne, disentils, qui peut présenter une altération aussi profonde d'une des facultés intellectuelles, — vu la solidarité qui unit entre elles toutes les facultés de l'esprit, ne saurait être considérée comme complète et parfaite comme compos mentis, comme responsable.
Ne serait-il pas plus légitime de croire qu'une semblable personne ne saurait être responsable que des actes accomplis dans les périodes d'état normal, qui sont du reste ceux dont elle a toujours connaissance? — Félida et ses semblables ne seraient toujours que partiellement responsables; alors leur état serait assimilé à nombre d'autres qui entraînent de piano l'irresponsabilité, l'ivresse, la folie transitoire, les délires, l'accès du somnambulisme, etc.
Les tribunaux n'ont eu jusqu'à ce jour à apprécier aucun fait semblable, mais il peut n'en pas être ainsi demain.
qu'on peut tirer de l'histoire de félida
Travail présenté à la Société des Sciences physiques et naturelles de Bordeaux, publié dans les Annales en 1879.
J'ai déjà présenté à l'Académie des sciences morales et politiques, et publié dans la Revue scientifique l'histoire de Félida X... Je ne saurais donc revenir sur les détails que j'ai donnés dans ces publications. Cependant, je crois devoir en faire ici comme un court résumé, cet exposé étant nécessaire aux déductions physiologiques et thérapeutiques qu'on peut en tirer.
Vers la fin de 1858, il y a vingt ans, j'ai été appelé à donner mes soins à une jeune fille de seize ans qu'on croyait folle ; on le croyait, vu la singularité des phénomènes qu'elle présentait. Une courte étude me convainquit que cette jeune fille, Félida X..., n'était qu'hystérique. Elle présentait, en effet, la plupart des symptômes de cette maladie dans sa forme grave : convulsions, hémorragies, anesthésies et hyperesthésies locales et passagères, etc., plus un phénomène plus étrange que les autres et que je vais décrire. C'est lui qui donnait le change à l'entourage de la malade, et qui peut être caractérisé par les noms de dédoublement de la personnalité ou de double conscience.
Félida, couturière de son état, travaille tout le jour à des travaux d'aiguille. A un moment donné, sans cause connue, après avoir éprouvé, dit-elle, un sentiment de pression aux tempes, elle est prise d'un assoupissement, d'un état de torpeur qui ressemble au
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sommeil, et qui n'est point lui, — état quelquefois observé chez les hystériques. Cette torpeur, dont rien ne peut l'éveiller, dure quelques minutes; après ce temps, elle ouvre les yeux, sa physionomie exprime la gaieté, et elle entre dans une autre existence, que je nomme sa condition seconde.
Continuant l'ouvrage commencé, elle vit ainsi comme auparavant, ayant une personnalité saine et complète qui ne diffère, je l'ai dit, de la précédente que par la nature du caractère. 11 y a vingt ans, cette condition seconde durait quelques heures sur vingtquatre, souvent quelques instants; je dirai plus loin comment aujourd'hui elle constitue presque toute la vie. La sortie de la condition seconde est semblable à l'entrée :, torpeur ou assoupissement et retour à l'état normal. Seulement, dans l'état normal, Félida ignore absolument tout ce qui s'est passé pendant la condition seconde dont elle sort; quelle que soit sa durée et quelle que soit l'importance des faits accomplis, l'amnésie est absolue ; mais c'est une amnésie limitée et qui ne porte pas sur les notions ou idées générales ou anciennement acquises, car Félida sait toujours lire, écrire, compter, etc.
De plus, si la mémoire manque, un de ses éléments, la conservation des idées, persiste, car dans la condition seconde qui suivra, Félida reprendra la suite interrompue de ses souvenirs. En un mot, l'amnésie est un phénomène de l'état normal. Il en est de même chez l'homme qui sort de l'ivresse ou de tout autre état pathologique: il ne sait pas ce qui s'est passé pendant une période de temps pendant laquelle son cerveau était inhabile à fonctionner normalement.
Je dois faire remarquer ici que si pendant ses périodes d'état normal Félida ignore absolument tout ce qui s'est passé pendant les conditions secondes, pendant celles-ci, ainsi que je l'ai dit plus haut, la chaîne des souvenirs se renoue; en un mot, elle sait alors, non seulement tout ce qu'elle a fait, tout ce qui s'est passé pendant les conditions secondes précédentes, mais aussi tout ce qui s'est passé pendant les états normaux interposés. Si bien que son existence morbide accidentelle ou surajoutée est supérieure à son existence normale. Elle le sent si bien qu'aujourd'hui elle nomme
crises ses courtes périodes d'état normal ; on comprend que je n'ai pas à la détromper, ce serait accroître son chagrin.
Le fait que la chaîne des souvenirs se renoue à chaque condition seconde nouvelle a été observé d'autres fois. On sait l'histoire d'une jeune fille qui, ayant été outragée pendant une période de sommeil provoqué, l'ignorait dans son état normal, et le raconta à sa mère pendant une période de sommeil semblable. Forbes-Winslow cite aussi le fait d'un ivrogne qui, pendant une période d'ivresse, avait remis un paquet à une adresse inexacte, et qui, sortant de l'ivresse, crut l'avoir perdu. Il ne se souvint de cette adresse que lorsqu'il se grisa de nouveau.
Pendant environ trois ans, j'ai observé cette succession de phénomènes jusqu'au moment où Félida étant devenue mère d'un enfant conçu à son insu dans la condition seconde, je l'ai perdue de vue.
Mais au même moment, entre autres symptômes de l'hystérie confirmée, notre jeune malade présentait des troubles circulatoires qui, à mon sens, ont une importance considérable. Ces troubles étaient des hémorragies, des congestions locales, se manifestant par des vomissements de sang, des saignements de nez, etc.
Quinze ou seize années s'écoulent, pendant lesquelles rien n'est changé, si ce n'est que les hémorragies et les congestions locales sont devenues plus fréquentes et que la durée des conditions secondes s'est singulièrement accrue. En 1858, cet état durait au maximum deux heures sur vingt-quatre. Vers 1874, comme aujourd'hui, après avoir duré autant que les périodes d'état normal, douze heures sur vingt-quatre, il s'est accru sans cesse, et constituant presque toute la vie, il dure deux ou trois mois contre quelques instants ou quelques heures d'état normal. Rien n'est singulier comme l'existence de cette pauvre femme; sa vie ressemble à un livre auquel on aurait arraché de loin en loin des feuillets, elle n'a pas et ne saurait avoir plus de suite. Mais je n'insiste pas sur ces détails, leur développement me détournerait du but de ma communication.
Au point de vue de ce but, le fait le plus considérable c'est qu'aujourd'hui, comme toujours depuis vingt ans, se montrent les
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mêmes phénomènes circulatoires, hémorragies des muqueuses, gonflements et hyperémie, limitée de la peau, semblables aux stigmates dont on a voulu faire trop facilement des miracles. Une fois même Féiida a eu une hémorragie, ou plutôt un suintement de sang par la peau de la région postérieure du cou.
Le phénomène intellectuel qui se manifeste par l'altération de la mémoire a donc lieu en même temps que les altérations de la circulation.
Examinons s'il est entre les deux un rapport de cause à effet.
Avant d'aller plus loin, rappelons un fait incontesté, c'est qu'il existe un rapport étroit entre l'exercice d'une fonction et la quantité de sang que reçoit l'organe chargé d'exécuter cette fonction. Gela est vrai pour les muscles, pour les reins comme pour le cerveau. Ainsi, en ce qui touche ce dernier organe, on sait, si on admet l'opinion d'Hammond, que, pendant le sommeil, [qui est le repos des fonctions intellectuelles, le cerveau reçoit une quantité de sang plus petite que pendant la veille. On sait, par contre, que chez les paralysés généraux où l'exercice de ces mêmes fonctions a été ou est excessif, la désorganisation de l'organe central est précisément due à une hyperémie constante ou souvent répétée. Il est d'expression vulgaire de dire : Trop travailler porte le sang à la tète.
Cela étant admis, il parait certain que la cessation ou l'exaltation momentanée d'une fonction dépendra du plus ou du moins de sang que reçoivent la partie ou les parties du cerveau préposées à l'exécution de cette fonction ; ainsi, les éclipses de mémoire de Folida seraient dues à des anémies cérébrales partielles ou à des actions circulatoires analogues.
Cette donnée nous conduit à deux propositions que nous allons examiner successivement.
La première touche la localisation de la mémoire.
La deuxième, et c'est particulièrement celle qui fait le sujet de ces lignes, a trait à l'action que peut avoir la médecine sur la circulation dans le cerveau et par suite sur le fonctionnement des facultés de L'esprit.
DEDUCTIONS THÉRAPEUTIQUES. 115
Si chez Félida nous voyons s'altérer, sous l'influence d'une anémie partielle, la faculté mémoire, cette altération coexistant avec l'état parfait de toutes les autres facultés, il est naturel d'en déduire qu'elle ne porte que sur les éléments de la mémoire. Mais où sont ces éléments? Dans quelles parties du cerveau se trouventils? En un mot, la mémoire est-elle localisable?
Si le mot délocalisation devait être entendu dans le sens courant comme indiquant un siège dans un point limité, cela ne saurait être vrai, car l'exercice de la mémoire est commun à toutes les facultés de l'esprit, aucune d'elles ne saurait fonctionner sans mémoire. Dans une publication précédente, j'avais émis la pensée que chez Félida la fonction du langage articulé, dont on sait le siège situé à gauche, demeurant intacte, alors que la mémoire est atteinte, celle-ci devait siéger à droite; mais la fonction du langage ne peut elle-même se passer de mémoire, donc il serait difficile d'admettre que l'hémisphère droit a le monopole de la mémoire; mais rien ne s'oppose à ce que le mot de localisation soit entendu autrement : au lieu d'être limitée en un point déterminé, la mémoire serait comme disséminée; en un mot, les éléments des facultés seraient épars dans les diverses parties de l'organe central.
En août 4878, j'ai dit cette pensée nouvelle à M. de Quatrefages, et ce savant n'a pas paru éloigné de l'admettre. Il y aurait, disait-il en la développant, comme des cellules mnémoniques qui seraient éparses parmi les cellules présidant aux autres facultés. C'est une vue de l'esprit, je le veux bien, mais qui peut avoir son importance. Aussi ai-je été heureux de voir que M. Brown-Séquard, dont nul ne contestera la science et l'autorité, a exprimé la même pensée dans sa leçon d'ouverture au Collège de France le 2 décembre 1878.
Après avoir dit qu'il aurait à émettre des doctrines nouvelles sur les fonctions du cerveau, il dit :
« Que les cellules nerveuses de l'encéphale formant les centres doués d'une fonction cérébrale quelconque, loin de former un groupe ou une agglomération dans une partie distincte ou bien délimitée, sont au contraire disséminées de telle manière que
chaque fonction a des éléments pour son exercice dans des parties variées de l'encéphale. »
De ce qui précède, il résulte que si la mémoire n'est pas localisable d'une façon limitée, elle doit l'être, comme les autres facultés, d'une façon que j'appellerai disséminée.
Mais s'il en est ainsi, comment admettre qu'une action sur la circulation, une dilatation ou un resserrement de vaisseau sanguin puissent agir sur les éléments disséminés dans le cerveau?
J'avoue que dans l'état actuel de la science, il est impossible de donner une réponse précise; on peut cependant, par une analogie, faire comprendre comment la chose est possible. Si entre deux hommes qui, sur un violon, exécutent le même air, c'est-à-dire la même succession de notes, il existe la différence du musicien ordinaire au musicien de talent ou de génie, c'est que ce dernier, en variant la pression du doigt ou le mode d'attaque de l'archet sur la corde, sait donner au son une qualité ou une expression particulières. Si une variation dans la pression du doigt peut produire de semblables effets, ne peut-on pas attendre un effet analogue, quasi insaisissable, d'une variation dans la constiïction ou dans le relâchement d'un vaisseau qui porte le sang au siège d'une fonction intellectuelle?
Si, enfin, l'action de la volonté sur les muscles de la main et des doigts peut produire de tels résultats, est-il déraisonnable de croire que l'action de certaines maladies ou de certains agents thérapeutiques peut avoir sur les éléments contractiles des vaisseaux un effet comparable?
Pour me résumer, le système nerveux des vaisseaux cérébraux aurait sur les fonctions intellectuelles une action excitante ou modérantcy et dans le fait qui nous occupe, l'un des éléments constitutifs de la faculté mémoire devrait sa disparition momentanée à une action temporaire de l'hystéwe sur ce système.
Ma deuxième proposition a trait à l'action que peu! avoir la médecine sur la circulation dans le cerveau et par suite sur les fonctions de cet organe.
La compression des carotides a une action certaine sur la
quantité de sang- que reçoit l'organe central. En effet l'expérience a démontré par les observations de Blaud de Beaucaire, de Merz et de Fevez, que cette compression était un moyen excellent de faire cesser les accès de migraine et les convulsions des enfants. Albert de Bonn a réussi à modérer ainsi les attaques d'épilepsie. Trousseau appuie la vérité de ces faits de son autorité et de sa haute expérience. Or, que sont les maladies sur lesquelles agit ainsi ce moyen purement mécanique? Ce sont des maladies fonctionnelles du cerveau.
A côté de ce fait certain, il en existe d'autres qui peuvent être interprétés dans le même sens. Tout le monde sait que l'on travaille moins bien, que. les facultés intellectuelles sont moins nettes, pendant la digestion; or, à ce moment, l'équilibre général de la circulation est altéré par l'afflux plus grand du sang à l'estomac; de là, une légère atteinte au fonctionnement des facultés. Pendant le sommeil les facultés intellectuelles fonctionnent, mais mal, leur équilibre est rompu; si le sommeil est profond, elles fonctionnent très peu ou point; or, qu'est le sommeil, si ce n'est un état relatif d'anémie cérébrale?
Provoquer le sommeil par des manœuvres externes ou par des agents hypnotiques internes peut donc être un moyen d'agir sur la circulation du cerveau.
L'expérience m'a démontré que le strabisme convergent chez les épileptiques provoque l'accès. Or, n'est-il pas probable que ce strabisme agit sur le cerveau d'une façon contraire à la compression de la carotide, en comprimant par la contraction de certains muscles moteurs de l'œil les quelques veines qui retirent le sang de la base du cerveau et qu'on sait passer dans l'orbite? L'électricité, le chaud, le froid, l'opium, le seigle ergoté, la digitale, le curare, l'attitude, l'hydrothérapie, etc., sont ou peuvent être des modificateurs de la circulation. Il en est certainement nombre d'autres dont l'action peut être démontrée par l'expérience.
Le médecin est donc dès aujourd'hui en possession de moyens nombreux qui peuvent agir sur la quantité de sang que reçoit le cerveau. Et si mon hypothèse (qui, en ce qui touche certaines fonctions, est une certitude) était admise, l'expérimentation aug-
mériterait bien vite le nombre, la variété et l'efficacité de ces moyens.
Est-ce à dire pour cela que la médecine soit en mesure de conjurer les innombrables altérations fonctionnelles du cerveau? Nous ne le pensons pas, pour aujourd'hui, mais il est permis de l'attendre de recherches faites dans le sens que j'indique.
Mémoire publié dans la Revue scientifique du 17 novembre 1883 à l'occasion des discussions nombreuses dont l'observation de Félida avait été l'origine.
Littré définit la personnalité : Ce qui fait qu'une personne est elle, et non pas une autre; mais cette définition générale s'applique à la personne tout entière, soit physique, soit morale; en effet, un individu diffère d'un autre, et par ses traits, son âge et sa taille; et par son caractère, son intelligence et ses mœurs : or, dans les lignes qui vont suivre, je n'ai l'intention d'étudier que la personnalité qui n'est pas physique ; elle sera intellectuelle ou morale, le qualificatif importe peu.
Je crois au préalable devoir rechercher si la personnalité est le propre de l'homme; s'il est, en un mot, des animaux qui la possèdent. La chose est certaine ou probable, mais seulement pour quelques animaux dits supérieurs, ou plutôt pour ceux dont l'homme fait ses compagnons : tel chien a parfaitement son individualité physique et morale, son maître ne le confondra pas avec un autre chien, et s'il parlait, nous saurions certainement que son intelligence ou sa moralité ne sont pas celles d'un autre chien. En descendant l'échelle de la sociabilité, la valeur de la personnalité diminue : moindre pour le cheval ou le bœuf, sa notion devient obscure pour l'oiseau, douteuse pour l'insecte, et nulle pour les animaux inférieurs. Tous les merles, tous les rossignols se connaissent sans doute entre eux, puisque nous savons qu'ils ne se trompent pas de femelle ; mais nous n'avons pas la notion de ces différences ou de ces responsabilités; de plus, pour nous, toutes les couleuvres, toutes les anguilles, toutes les huîtres sont semblables les unes aux
120 IIe PARTIE. — LA DOUBLE CONSCIENCE.
autres ; il est absolument permis de douter que telle ou telle d'entre elles aient une responsabilité; sans toutefois pouvoir affirmer que telle couleuvre ou telle anguille n'a pas, de sa personnalité propre, ou de celle de ses congénères, une notion quelconque.
Chez l'homme, la personnalité joue un rôle prépondérant : il est le plus élevé des êtres organisés, et son existence est, en quelque sorte, liée à la notion de son individualité, de son moi. L'homme, à la fois esprit et matière, est double; mais en tant qu'esprit, il est un; l'unité du moi est un axiome qui, dans l'application à l'état social, est une fiction nécessaire : je n'ai pas ici à développer cette pensée ; mais si cet axiome : le moi est un, n'est pas gravement ébranlé par un nombre de faits bien observés, il est atteint en tant qu'affirmation certaine, et si l'exception est rare, très rare, elle est possible; or, si elle est possible, on doit compter avec elle. La responsabilité est étroitement liée à l'unité du moi : si celle-ci était absolue, inébranlable, inaltérable, la responsabilité atteindrait tout acte de l'homme. Mais il n'en saurait être ainsi; car l'homme ivre, le délirant, l'aliéné, etc., ne sauraient être responsables d'actes commis par eux en dehors de leur volonté raisonnable, alors qu'ils n'avaient pas conscience de ces actes. L'acte conscient, seul, tombe sous le coup de la responsabilité; encore faut-il que la conscience de celui qui l'a commis soit entière.
L'étude qui suit tend donc à restreindre le champ de la responsabilité humaine. L'exposé des faits sur lesquels elle est basée accroît, je le reconnais, les difficultés d'une question déjà bien ardue; mais qu'y faire? Les faits ont une brutalité devant laquelle il faut s'incliner, et tous les raisonnements du monde ne pourraient prévaloir contre eux : à la théorie de s'en accommoder.
J'ajouterai que dans les lignes qui suivent je n'ai pas la pensée de m'occuper des altérations volontaires de la personnalité; il est en effet nombre de gens, malfaiteurs pour la plupart, qui ont un intérêt quelconque à se faire passer pour d'autres personnes. Ceux-là ne relèvent ni de la médecine ni de la psychologie, mais bien de la police correctionnelle.
Je n'ai pas davantage à m'occuper des acteurs qui, jouant un rôle, peuvent prendre avec la plus grande perfection la personnalité
Je ce rôle et entrent complètement, comme ils le disent, « dans la peau du bonhomme».
L'homme valide et sain d'esprit a parfaitement la notion de sa personnalité; il sait qui il est, et sa mémoire lui rappelle qui il a été, sa conscience le dirige dans ses actes et, avec l'aide de son intelligence et de sa moralité, il vit de sa vie propre. De plus, pour ceux qui l'entourent, il est une personne différente des autres, ayant des caractères plus ou moins distinctifs.
Mais l'intégrité de cet état n'est pas le lot de tout le monde : il est nombre de circonstances dans lesquelles l'homme perd la notion de son moi, où il se croit une autre personne, où il ignore ce qu'il a été; en un mot, il donne à l'observateur le spectacle d'un homme, ou qui croit être ce qu'il n'est pas, ou qui, ignorant ce qu'il est, agit, bien que sain d'esprit, comme si deux personnalités s'ignorant mutuellement, se succédaient en lui. De là, l'indication d'étudier successivement deux groupes d'altérations de la personnalité : 1° celles qui sont dues à un état morbide des facultés intellectuelles d'une origine quelconque ; 2° celles qu'on peut observer chez des personnes qui, tout en étant saines d'esprit dans le sens ordinaire du mot, sont momentanément dans des états particuliers provoqués ou spontanés, ou sont sous la dépendance de névroses diverses, telles que l'épilepsie, la chorée, l'hystérie.
Les altérations du premier groupe s'observent à la suite de l'ingestion de diverses substances; elles sont aussi des épiphénomènes de certaines maladies et de l'aliénation mentale.
J'entrerai ici dans quelques détails sans trop insister cependant sur des faits connus de tout le monde.
L'opium, la belladone, le haschisch, l'éther, le chloroforme, les alcools, etc., font souvent croire aux personnes qui sont sous leur influence qu'elles sont transformées, soit en une autre personne, soit en un animal quelconque ou en un être surnaturel. On est fondé à croire que les loups-garous ou lycanthropes ont pu devoir l'idée qu'ils étaient transformés en loups dévorants, non seulement à une exaltation intellectuelle spéciale, mais à certaines pratiques où le datura et la belladone entraient pour leur part. J'en dirai
autant des sorcières, qui, même devant le bourreau, soutenaient que, transformées en diables volants, elles étaient allées, par les airs, au sabbat, à cheval sur un manche à balai.
En ce qui concerne le chloroforme, il n'est pas un chirurgien de quelque expérience, qui n'ait entendu le patient qu'il avait endormi dire qu'il était transformé en ange, en séraphin, etc., en un mot en une autre personne, ou qui, à son réveil, ne raconte qu'il a rêvé quelque chose de semblable; mais je ne parle ici qu'incidemment de ce dernier fait, car l'étude des rêves (dans lesquels ont lieu les modifications de la personnalité) m'entraînerait sur un terrain que je ne veux pas aborder aujourd'hui.
On voit quelquefois des ivrognes s'attribuer les mérites et la puissance de personnes qu'ils croient être en eux, ou bien être convaincus qu'ils ne sont pas eux-mêmes, mais bien telle ou telle autre personne.
Dans une communication récente à l'Académie de médecine de Paris, M. Leudet, de Rouen, a cité des exemples qui tendent à prouver que l'intoxication par l'oxyde de carbone a pu produire l'inconscience : deux personnes ayant subi l'action de ce gaz délétère ont vu leur personnalité s'altérer momentanément à un tel point qu'ils ont agi d'une façon en apparence raisonnable, mais sans se rendre compte de leurs actions et sans en conserver le moindre souvenir.
Avant d'étudier les altérations de la personnalité dues à un état morbide des facultés intellectuelles, je crois devoir dire un mot de celles qui peuvent être dues à des états particuliers ou à des dispositions individuelles. Je veux parler de quelques actes réflexes et de la distraction. Ces altérations sont sans doute très passagères et de peu d'importance, mais elles n'en méritent pas moins d'être signalées.
Un individu reçoit un coup, un soufflet; il le rend aussitôt; sa main, ainsi qu'on le dit, « est partie toute seule », sans qu'il l'ait voulu, sans qu'il en ait conscience; peut-être, s'il avait eu le temps de la réflexion, eût-il agi autrement.
Je sais un homme honnête qui, étant un jour chez un banquier, mit dans sa poche une clef avec laquelle il occupait ses doigts; il
l'emporte. Un moment après, on vient la lui réclamer; c'était la clef d'une caisse contenant plusieurs millions : il ignorait absolument l'avoir prise. Ici aussi, l'altération de la personnalité était de peu d'importance et n'avait que peu duré; mais elle n'en existait pas moins.
L'affaiblissement intellectuel qui accompagne certaines convalescences a pu provoquer des altérations de la personnalité. M. Galinier en a publié un exemple remarquable dans la Revue philosophique de 1877. Un de ses malades, convalescent d'un anthrax qui avait amené de graves accidents, bien que d'ailleurs il fût sain d'esprit, ne se croyait plus lui : ce n'est pas moi qui suis ici, disait-il. Il croyait être une autre personne, particulièrement un Chinois.
Au premier rang de ceux chez lesquels on observe une altération de la personnalité due à un état morbide des facultés intellectuelles, je placerai les personnes qui, agissant sous l'influence d'une impulsion dont ils n'ont pas conscience, ignorent complètement leur acte, ou n'en ont qu'une notion obscure : ce sont les impulsifs. Je ne savais pas ce que je faisais; le coup est parti, sans que j'aie pu m'en rendre compte, etc. Telles sont vulgairement les phrases qu'ils emploient.
Ou l'individu n'a qu'une conscience obscure de son acte, ou il l'ignore complètement; de là, des degrés dans la responsabilité que le juge apprécie, sachant bien, du reste, que l'excuse est banale, et qu'il n'est pas un criminel qui ne cherche, par des mensonges de cette nature, à tromper la justice. Quoique la plupart du temps banale et mensongère, l'excuse dont nous venons de parler est vraie dans certains cas; alors l'acte inconscient a été accompli comme par une autre personne, incarnée dans celle qui paraît en être l'auteur; c'est là le véritable automatisme.
Ici je ne saurais mieux faire que de citer un passage du rapport remarquable que M. Mesnet a lu récemment à l'Académie de médecine sur le prix Falret. « La notion du moi, plus particulièrement atteinte, reste suspendue, et alors même que les autres facultés, se réveillant plus ou moins incomplètes, semblent présider aux actes accomplis par le malade, l'être inconscient n'obéit en réalité qu'à une activité purement mécanique, née de la dissociation
violente opérée entre les centres perceptifs supérieurs annihilés et les centres secondaires ou moteurs. C'est l'automatisme, activité inconsciente, souvent brutale, qui échappe à toute action directrice. »
Les principaux impulsifs sont les épileptiques, les hystériques et certains somnambules. Guidés automatiquement par une idée, quelquefois criminelle, ils peuvent commettre des attentats horribles, et trop souvent, hélas ! en les frappant, la société n'atteint que des innocents.
Il est de notion vulgaire que beaucoup d'aliénés croient être ce qu'ils ne sont pas : des Empereurs, des Dieux, la Sainte Vierge, etc. Chez eux cette fausse notion est plus ou moins solidement enracinée; la plupart du temps, en discutant avec eux, il est facile de les faire tomber dans des contradictions qui les exaspèrent; ils arrêtent alors la discussion par cette phrase, toujours la même : Tout ce que vous me direz n'empêche pas que je suis la Sainte Vierge ou l'empereur de la Chine, etc. Le nombre des faits de cet ordre est très considérable : aussi je ne citerai qu'un exemple comme type.
P..., âgée aujourd'hui de trente-quatre ans, célibataire, est depuis cinq ans internée à l'asile des aliénées de Bordeaux. En 1874, sans cause connue, elle a perdu subitement la raison. Sa folie est une manie tranquille avec tendance à la tristesse. Dès les premiers temps de sa maladie, elle a cru qu'il existait en elle une autre personne; aujourd'hui, cette aberration s'est caractérisée de plus en plus. Voici ce que me raconte à ce sujet le médecin en chef de l'asile, M. Taguet :
Il y a quelques mois, elle le prend à part et lui dit : « J'ai à vous consulter, monsieur, au sujet d'une grosseur qu'e//e porte dans le sein droit; elle en souffre et désirerait savoir ce qu'elle doit faire. » En effet, P... a dans le sein droit une petite tumeur d'une nature, du reste, peu dangereuse. Je l'interroge : d'après ses réponses, elle est convaincue que cette tumeur appartient à une autre personne; il est impossible de lui faire comprendre que c'est bien elle qui la porte. « Je n'ai rien, dit-elle, je me porte bien ; mais elle a une grosseur dans le sein qui la préoccupe. » Je dois ajouter que, dans ces derniers temps, l'intelligence de P... a beaucoup baissé; elle marche rapidement à la démence, et il est très difficile de lui faire suivre une idée; elle divague et tombe rapidement dans l'incohérence. Il est cependant très certain que, dès les premiers temps de sa maladie, elle a cru contenir en elle une autre personne, et qu'elle lui attribue le mal qu'elle porte.
Des malades atteintes d'hystéro-épilêpsie ont présenté des phénomènes du même ordre. Je ne parle pas ici de l'automatisme qui suit l'accès caractéristique de cette maladie et qui provoque des actes impulsifs, trop souvent criminels.
Cet automatisme, altération de la personnalité, ne dure que quelques instants : aussi ne ferai-je que le signaler. Je fais allusion à des faits où le changement de la personnalité dure un certain temps et donne l'apparence de la double conscience.
L'exemple le plus remarquable que possède la science est rapporté par le docteur Camuset dans la Revue philosophique de M. Ribot, en 1882. En voici l'analyse :
Un jeune homme de dix-sept ans, d'une bonne constitution, est atteint d'hystéro-épilêpsie, névrose qui, pour le dire en passant, est assez mal définie.
Parmi les nombreux phénomènes de sa maladie, convulsifs et autres, il en est un particulièrement intéressant. Un jour, après une attaque violente, il a oublié tout ce qu'il a fait jusqu'à ce moment et il a comme une personnalité nouvelle ; tout en lui est différent : caractère, sens moral, vivacité intellectuelle, aptitudes ; il a oublié jusqu'au métier de tailleur qu'on lui avait péniblement enseigné. Il a fallu procéder à sa rééducation. Cette seconde personnalité a duré environ un an; puis à la suite d'un accès semblable au premier, notre malade est rentré dans son état primitif, récupérant tout d'un coup ses habitudes, ses allures, son sens moral et sa petite instruction d'autrefois. Ace moment, il avait oublié tout ce qui s'était passé pendant l'année de sa deuxième personnalité.
Un traumatisme cérébral a pu, dans une circonstance, devenir l'origine d'une perturbation extraordinaire du sentiment de la personnalité ; je veux parler de l'observation très remarquable au sujet de laquelle M. Mesnet a publié un mémoire sur Y automatisme de la mémoire et du souvenir dans le somnambulisme pathologique. C'est l'histoire d'un sergent qui, ayant été blessé à Bazeilles d'une balle qui lui a fracturé le pariétal gauche, fut atteint d'une hémiplégie qui dura environ un an; il était guéri de cet accident, lorsque, étant à l'hôpital Saint-Antoine, M. Mesnet a pu observer chez lui les phénomènes suivants •.
126 Ile PARTIE. - LA DOUBLE CONSCIENCE.
(( Depuis quatre années (le mémoire est de 4874), la vie de F... présente deux phases essentiellement distinctes : l'une normale, l'autre pathologique. Dans son état ordinaire, F... est un homme assez intelligent pour pourvoir à ses besoins, pour gagner sa vie; il a été chanteur dans un café des Champs-Elysées, et ses fonctions de sergent, lorsqu'il était au régiment, révèlent certaines aptitudes qui l'avaient fait remarquer de ses chefs. A l'hôpital, il est serviable, bienveillant, et n'a donné lieu à aucun reproche pour sa conduite. Sa santé générale ne laisse rien à désirer.
» La phase pathologique peut être caractérisée de la manière suivante. La transition de l'état normal à l'état de maladie se fait en un instant d'une manière insensible. Ses sens se ferment aux excitations du dehors; le monde extérieur cesse d'exister pour lui; il n'agit plus qu'avec le mouvement automatique de son cerveau. Complètement isolé du milieu dans lequel il est placé, on le voit aller, venir, faire, agir comme s'il avait le plein exercice de ses sens et de son intelligence, à tel point qu'une personne non prévenue de son état se rencontrerait sur son passage sans se douter des singuliers phénomènes qu'il présente. Si l'on veut diriger ses mouvements, il se soumet comme un automate et marche dans la direction qu'on a voulu lui donner. Pendant toute la durée de l'accès, les fonctions instinctives et les appétits s'accomplissent comme à l'état de santé ; la sensibilité générale de la peau et des muscles est éteinte; l'ouïe, le goût et l'odorat n'existent plus; la vue n'est pas absolument éteinte, car le malade paraît n'être pas insensible aux reflets des objets brillants; le toucher seul est conservé et parait même plus développé qu'à l'état normal. »
On le voit : ce malade a comme deux personnalités, ou du moins sa personnalité normale a subi une telle atteinte sous l'influence d'un état accidentel du cerveau qu'il est impossible de caractériser, que les actes de sa seconde vie n'ont aucun lien ou n'ont qu'un lien très faible avec ceux de sa vie normale. Bien plus, ses sentiments sont différents, car, bien que dans sa vie ordinaire on n'ait aucun reproche à lui faire au point de vue de la probité, dans sa phase pathologique, agissant sous l'influence d'une sorte de manie du vol, il met dans sa poche, sous les yeux mêmes des personnes qui
l'entourent et de la présence desquelles il ne se doute pas, tous les objets de valeur qui sont à sa portée. Ainsi M. Mesnet m'a conté que, l'ayant un jour conduit chez lui pendant sa crise, le malade se mit à soustraire toutes les pièces d'argenterie et autres objets brillants qui étaient sur les tables.
Un traumatisme cérébral peut donc, ainsi que nombre de maladies spontanées du cerveau, devenir l'origine d'une altération de la personnalité.
On lit dans les Archives allemandes de Psychologie une observation qui présente avec la précédente quelque analogie.
» Un agent de police ayant reçu de nombreux coups à la tête a vu son intelligence se troubler d'une façon singulière ; sans être aliéné, il croit être double, dit toujours nous en parlant de lui-même et à table dit volontiers : moi je suis rassasié, mais Vautre ne l'est pas; enfin il tente de se suicider pour tuer l'autre. Bientôt, il était aisé de s'y attendre, ce malade est devenu complètement fou, et, tombé plus tard dans la démence, il a succombé. A l'autopsie, on a trouvé une inégalité considérable entre les deux hémisphères cérébraux. Cette inégalité peut, dans une certaine mesure, donner l'explication de la croyance qu'avait ce malheureux de la présence en lui de deux personnes différentes. Cette explication s'accorde avec l'hypothèse ingénieuse de Luys qui croit que les dédoublements de la personnalité sont dus à des fonctionnements alternatifs des deux hémisphères cérébraux. »
La chorée a pu devenir aussi l'origine d'une altération considérable de la personnalité; j'ai déjà publié, en 1877, un fait de ce genre. Je vais en rappeler les phases principales.
Un enfant de douze ans et demi, le jeune Albert de X..., très intelligent, présente des accidents choréiques : il a des convulsions, des paralysies diverses, des pertes de la parole, des peurs imaginaires et des hallucinations terrifiantes; en même temps, il a complètement perdu la mémoire du passé, il a oublié tout ce qu'il savait, ne sait plus lire, écrire, compter, etc.
Cet état dure vingt jours, pendant lesquels il vit de sa vie ordinaire : mais la perte complète de la mémoire du passé lui a fait comme une personnalité nouvelle; quatre fois ce malade a présenté des accès semblables : aujourd'hui le jeune Albert de X..., âgé de dix-neuf ans, et complètement guéri, a une personnalité parfaite.
L'accident singulier que je rapporte n'était chez ce jeune homme qu'un épiphénomène d'un état général dérivé de la chorée. On sait les singuliers accidents que cette névrose, proche parente de l'hystérie, peut provoquer.
La notion que nous avons de notre personnalité est absolument subordonnée à l'intégrité physiologique de notre système nerveux : les faits précédents le démontrent de la façon la plus nette; je crois cependant y devoir insister.
M. Luys, dans son remarquable Traité des maladies mentales, le fait ressortir avec autorité ; tel malade anesthésique partiellement n'a plus de bras; tel autre, poussé par une impulsion maladive, donne des coups de pied; il n'est plus lui, il est un cheval. Je ne saurais mieux faire que de citer textuellement notre savant confrère :
« Les éléments qui entrent dans la constitution de la personnalité physique, surexcités, réagissent d'une façon concordante, et leurs manifestations excessives donnent la note en quelque sorte de leur état de surchauffe. ))
Le fait suivant donne une idée exacte de l'influence d'un état pathologique du système nerveux sur la personnalité; une femme hystérique me racontait qu'un jour, assistant à une très belle cérémonie religieuse, elle avait perdu la notion de ce qui l'entourait et s'était envolée ; elle n'était plus elle, mais un ange planant dans les espaces et montant vers les cieux. Or un examen attentif prouvait que toute la partie de son corps en contact avec la chaise sur laquelle elle était assise était anesthésique, si bien que, ne se sentant pas assise, et l'exaltation religieuse aidant, elle avait cru voler; comme pour voler il faut des ailes, sa personnalité s'était transformée en celle d'un ange. Combien de miracles n'ont-ils pas une origine semblable!...
M. Krishaber a décrit, en 187r», sous le nom de NccropatJiie cérébro-cardiaque, un état pathologique spécial du système nerveux et il a appuyé sa description sur trente-huit observations. Sans discuter ici à savoir si l'ensemble des symptômes décrits constitue une entité morbide, je dirai que presque tous ces malades nul présenté, île la façon la plus accusée, des altérations de la personnalité. Bien qu'aucun ne soit aliéné, ils se croient doubles, autres qu'eux-
mêmes, ils contiennent en eux une autre personne, etc. Ils comprennent parfaitement, ayant toute leur raison, qu'ils ne sont pas dans la vérité; mais ils ne peuvent s'empêcher de croire à cette dualité.
Les' somnambules, que leur état soit spontané ou provoqué, perdent aussi la notion de leur personnalité; la séparation entre l'existence ordinaire et la période d'accès, ou condition seconde, peut être complète, absolue ; il en est ainsi la plupart du temps. En un mot, le malade, à son réveil, a perdu le souvenir de tout ce qui s'est passé, de tout ce qu'il a fait pendant son sommeil ; mais il s'en souvient dans l'accès suivant : s'il a commis quelque acte criminel ou délictueux, c'est comme une autre personne qui a commis cet acte, il peut dire en toute conscience qu'il est innocent.
Bien que les faits de cet ordre soient nombreux, je crois devoir citer, comme type, l'exemple suivant que j'emprunte à la Philosophie du sommeil, de Mac Nish (p. 113).
M. Dyce rapporte, dans les Edinburgh philosophical Transactions, le fait suivant, dont une somnambule spontanée, du nom de Maria C..., fait le sujet :
Une domestique, d'un caractère dépravé, ayant remarqué que cette jeune femme ignorait à son réveil ce qui s'était passé pendant ses accès, introduisit à la dérobée dans la maison un jeune homme qu'elle connaissait et lui procura ainsi l'occasion de traiter Maria de la manière la plus brutale et la plus perfide. Les misérables mirent leur projet à exécution en la bâillonnant avec des draps de lit; par ce moyen et d'autres ils vainquirent la résistance qu'elle opposait à leur scélératesse, même dans son état de somnambulisme. A son réveil elle n'avait aucune connaissance de l'outrage subi ; mais, quelques jours plus tard, étant retombée en somnambulisme, ces événements lui revenaient à la mémoire, et elle racontait à sa mère tous les odieux détails.
Les faits qui précèdent donnent l'idée d'altérations de la personnalité, soit spontanées, soit d'origine morbide ; d'autres altérations peuvent être en quelque sorte suggérées chez des individus, sains d'esprit d'ailleurs, mais mis accidentellement dans des états particuliers.
J'ai vu, en 1880, dans le service du professeur Charcot, une
jeune femme qui, dans le sommeil hypnotique, perdait, avec la plus grande facilité, la notion de sa personnalité; la simple affirmation de celui qui l'avait endormie suffisait à la convaincre; ainsi B..., étant hynoptisée par l'interne du service, celui-ci lui disait : Tu es M. X... Aussitôt, prenant un air sérieux, elle imitait les gestes qu'elle voyait chaque jour faire à M. X... pour endormir les malades, reproduisait ses attitudes et cherchait à imiter sa voix : en un mot, elle donnait les preuves les plus manifestes qu'elle croyait bien véritablement être M. X...
Dans la Revue philosophique de mars 1883, M. Charles Richet a publié sous ce titre : La Personnalité dans le somnambulisme, un travail important basé sur des observations curieuses. Je ne saurais mieux faire que de les reproduire en entier; on y voit avec quelle facilité certaines personnes, perdant le souvenir de leur personnalité propre, peuvent prendre une personnalité nouvelle; en un mot, combien, dans l'état de somnambulisme provoqué, le sentiment de la personnalité est, pour ainsi dire, peu adhérent au moi.
« Endormies et soumises à certaines influences, A. . , et B. . . oublient qui elles sont : leur âge, leurs vêtements, leur sexe, leur situation sociale, leur nationalité, le lieu et l'heure où elles vivent. Tout cela a disparu. Il ne reste plus dans l'intelligence qu'une seule image, qu'une seule conscience : c'est la conscience et l'image de l'être nouveau qui apparaît dans leur imagination.
» Elles ont perdu la notion de leur ancienne existence. Elles vivent, parlent, pensent, absolument comme le type qu'on leur a présenté. Avec quelle prodigieuse intensité de vie se trouvent réalisés ces types, ceux-là seuls qui ont assisté à ces expériences peuvent le savoir. Une description ne saurait en donner qu'une image bien affaiblie et imparfaite.
»Au lieu de concevoir un type, elles le réalisent, l'objectivent. Ce n'est pas à la façon de l'halluciné, qui assiste en spectateur à des images se déroulant devant lui; c'est comme un acteur qui, pris de folie, s'imaginerait que le drame qu'il joue est une réalité, non une fiction, et qu'il a été transformé, de corps et d'àme, dans le personnage qu'il est chargé de jouer.
»Pour que cette transformation de la personnalité s'opère, il suffit
d'un mot prononcé avec une certaine autorité. Je dis à A... : «Vous voilà une vieille femme ; » elle se voit changée en vieille femme, et sa physionomie, sa démarche, ses sentiments, sont ceux d'une vieille femme. Je dis à B... : «Vous voilà une petite fille;» et elle prend aussitôt le langage, les jeux, les goûts d'une petite fille.
» Encore que le récit de ces scènes soit tout à fait terne et incolore comparé à ce que donne le spectacle de ces étonnantes et subites transformations, je vais cependant essayer d'en indiquer plusieurs.
» Voici quelques-unes des objectivations de M... :
y>En 'paysanne. Elle se frotte les yeux, s'étire. «Quelle heure est-il ? quatre heures du matin ! » (Elle marche comme si elle faisait traîner ses sabots.) «Voyons, il faut que je me lève! allons à l'étable. Hue! la rousse! allons, tourne-toi... (Elle fait semblant de traire une vache.) «Laisse-moi tranquille, Gros-Jean. Voyons, Gros- Jean,[laisse-moi tranquille, que je te dis!... Quand j'aurai fini mon ouvrage. Tu sais bien que je n'ai pas fini mon ouvrage. Ah ! oui, oui! plus tard... »
» En actrice. « Sa figure prend un aspect souriant, au lieu de l'air dur et ennuyé qu'elle avait tout à l'heure. «Vous voyez bien ma jupe. Eh bien, c'est mon directeur qui l'a fait rallonger (*). Ils sont assommants, ces directeurs. Moi, je trouve que plus la jupe est courte, mieux ça vaut. Il y en a toujours trop. Simple feuille de vigne. Mon Dieu, c'est assez ! Tu trouves aussi, n'est-ce pas, mon petit, qu'il n'y a pas besoin d'autre chose qu'une feuille de vigne. Regarde donc cette grande bringue de Lucie, a-t-elle des jambes, hein!
))Dis donc, mon petit! (Elle se met à rire.) Tu es bien timide avec les femmes; tu as tort. Viens donc me voir quelquefois. Tu sais, à trois heures, je suis chez moi tous les jours. Viens donc me faire une petite visite, et apporte-moi quelque chose. »
» En général. « Passez-moi ma longue-vue. C'est bien ! c'est bien ! Où est le commandant du premier zouaves? Il y a là des Kroumirs ! Je les vois qui montent le ravin... Commandant, prenez une compagnie et chargez-moi ces gens-là. Qu'on prenne aussi une batterie
<*) C'est une femme, très respectable mère de famille, et très religieuse de sentiments^ qui parle.
132 lit PARTIE. - LA DOUBLE CONSCIENCE.
de campagne... Ils sont bons, ces zouaves! Comme ils grimpent bien ! Qu'est-ce que vous me voulez, vous?... Comment, pas d'ordre? (A part.) (*). C'est un mauvais officier, celui-là; il ne sait rien faire. — Vous, tenez... à gauche. Allez vite.— (A part.) Celui-là vaut mieux... Ce n'est pas encore tout à fait bien. (Haut.) Voyons, mon cheval, mon épée! (Elle fait le geste de boucler son épée à la ceinture.) Avançons! Ah ! je suis blessé ! »
» En prêtre. (Elle s'imagine être l'archevêque de Paris, sa figure prend un aspect très sérieux. Sa voix est d'une douceur mielleuse et traînante qui contraste avec le ton rude et cassant qu'elle avait dans l'objectiva tion précédente.) (A part.) «Il faut pourtant que j'achève mon mandement. » (Elle se prend la tête entre les mains et réfléchit.) (Haut.) «Ah! c'est vous, Monsieur le grand vicaire; que me voulez-vous? Je ne voudrais pas être dérangé... Oui, c'est aujourd'hui le 1er janvier, et il faut aller à la cathédrale... Toute cette foule est bien respectueuse, n'est-ce pas, Monsieur le grand vicaire? Il y a beaucoup de religion dans le peuple, quoi qu'on fasse. Ah ! un enfant ! qu'il approche, je vais le bénir. Bien, mon enfant. (Elle lui donne sa bague [imaginaire] à baiser.) (Pendant toute cette scène, avec la main droite elle fait à droite et à gauche des gestes de bénédiction...) «Maintenant, j'ai une corvée: Il faut que j'aille présenter mes hommages au Président de la République... «Mon- )) sieur le Président, je viens vous offrir tous mes vœux. L'Église » espère que vous vivrez de longues années; elle sait qu'elle n'a » rien à craindre, malgré de cruelles attaques, tant qu'à la tête du )) gouvernement de la République se trouve un parfait honnête )) homme... » (Elle se tait et semble écouter avec attention.) (A part.) « Oui, de l'eau bénite de cour. Enfin !... Prions ! » (Elle s'agenouille.)
» En religieuse. Elle se met aussitôt à genoux et commence à réciter ses prières en faisant force signes de croix; puis elle se relève : « Allons à l'hôpital. Il y a un blessé dans cette salle. Eh bien! mon ami, n'est-ce pas que cela va mieux ce matin? Voyons! laissez-moi défaire votre bandage. (Elle fait le geste de dérouler une bande.) .levais avec beaucoup de douceur; n'est-ce pas que cela
(l) Les apartés d&ces dialogues sont aussi très intéressants. Ils sont dits à voix très basse mais distincte, en remuant à peine les lèvres.
vous soulage? Voyons! mon pauvre ami, ayez autant de courage devant la douleur que devant l'ennemi. »
»Je pourrais encore citer d'autres objectivations de A... soit en vieille femme, soit en petite fille, soit en jeune homme, soit en cocotte. Mais il me paraît que les exemples donnés ci-dessus sont suffisants pour qu'on se fasse quelque idée de cette transformation absolue de la personnalité dans tel ou tel type imaginaire. Ce n'est pas un simple rêve : c'est un rêve vécu.
»Les objectivations de B... sont tout aussi saisissantes que celles de A... En voici quelques-unes :
)) En général. Elle fait «Hum! hum! » à plusieurs reprises, prend un air dur et parle d'un ton saccadé... «Allons boire! — Garçon, une absinthe! Qu'est-ce que ce godelureau? Allons, laissez-moi passer... Qu'est-ce que tu me veux?» (On lui remet un papier, qu'elle fait semblant de lire.) «Qu'est-ce qui est là?» (Rép. C'est un homme de la lre du 3.) — « Ah ! bon ! voilà ! (Elle griffonne quelque chose d'illisible.) Vous remettrez ça au capitaine adjudantmajor. Et filez vite. — Eh bien ! et cette absinthe? » (On lui demande s'il est décoré.) «Parbleu!» — (Rép. C'est qu'il a couru des histoires sur votre compte.) — «Ah! quelles histoires? Ah! mais! Ah ! mais ! Sacrebleu ! Quelles histoires ? Prenez garde de m'échauffer les oreilles. Qu'est-ce qui m'a f.... un clampin comme ça?» (Elle se met dans une violente colère, qui se termine par une crise de nerfs.)
y>En matelot. Elle marche en titubant, comme le matelot qui descend à terre après une longue traversée. « Ah ! te voilà, ma vieille branche ! allons vadrouiller ! »
» En vieille femme. On lui demande : « Comment allez-vous ! » elb baisse la tête en disant : «Hein! » — «Comment allez-vous?» Elle dit de nouveau : « Hein ! Parlez plus haut, j'ai l'oreille dure. » Elle s'assoit en geignant, tousse, se tâte la poitrine, les genoux, en se disant à elle-même : «C'est les douleurs! Aïe! Aïe! — Ah! vous m'amenez votre fille ! Elle est gentille, cette enfant. Embrassemoi, mignonne, et va jouer. Avez- vous un peu de tabac?»
y>En petite fille (*). Elle parle comme une petite fille de cinq à
(l) Cette objectivation a duré une heure et demie, sans que B... se soit démentie une seule fois dans son langage enfantin ou dans ses allures.
six ans : «Ze veux zouer. Raconte-moi quelque sôse. Jouons à cache-cache, etc. » Elle court en riant, se cache, fait cou. Ce jeu, très fatiguant pour nous, dure près d'un quart d'heure. Il est remplacé par colin-maillard, puis cache-tampon, etc. Ensuite elle veut jouer à la pépé, la berce. On lui fait raconter l'histoire du petit Chaperon rouge, elle dit que c'est très joli, mais triste. On lui demande si c'est moral, et elle répond qu'elle ne sait pas ce que c'est que moral. Elle ne veut pas raconter d'autre histoire, se fâche, tire la langue, pleure, tape du pied, etc.; ne veut pas d'un polichinelle parce que c'est un joujou de petit garçon, dit qu'elle sera bien sage, demande sa poupée ou des confitures.
» En M. X..., pâtissier. Cette dernière objectivation était particulièrement intéressante, car, il y a plusieurs années, étant au service de M. X..., elle fut brutalisée et frappée par lui, si bien que la justice s'en mêla, je crois. B... s'imagine être ce M. X... : sa figure change et prend un air sérieux. Quand les pratiques arrivent, elle les reçoit très bien. «Parfaitement, Monsieur, pour ce soir à huit heures, vous aurez votre glace! Monsieur veut-il me donner son nom? Excusez-moi s'il n'y a personne; mais j'ai des employés qui sont si négligents. B... ! B... ! Vous verrez que cette sotte-là est partie. Et vous, Monsieur, que me voulez-vous? (Réponse : Je suis commissaire de police, et je viens savoir pourquoi vous avez frappé votre domestique.) — «Monsieur, je ne l'ai pas frappée.» (Rép. : Cependant elle se plaint.) — Elle prend un air tout à fait embarrassé. « Monsieur, elle se plaint à tort. Je l'ai peut-être poussée, mais je ne lui ai pas fait de mal. Je vous assure, Monsieur le commissaire de police, qu'elle exagère. Elle a fait un esclandre devant le magasin...» (Elle prend un air de plus en plus embarrassé.) «Que celle fille s'en aille. Je vous assure qu'elle exagère. Et puis je ne demande qu'à entrer en arrangement avec elle. Je lui donnerai des dédommagements convenables. » (Réponse : Vous avez battu vos enfants.) «Monsieur je n'ai pas des enfants : j'ai un enfant, et je ne l'ai pas battu. »
L'expérience de Braid, celle de nombre d'observateurs, la mienne propre et la pratique journalière de la Salpètrière permettent de penser que, chez les personnes artificiellement endormies, cette
faiblesse du sentiment de la personnalité est en quelque sorte la règle.
Il est sans doute fort singulier de voir qu'il est des gens si" faciles à persuader que l'affirmation la plus simple trouve créance en eux; dans la vie ordinaire, on rencontre cependant nombre de personnes si aptes à se laisser influencer, qu'on a créé pour eux le dicton : « Faire voir des vessies pour des lanternes », dicton dont je prie le lecteur d'excuser la vulgarité; mais la facilité de persuasion n'est pas seulement basée sur la faiblesse d'esprit de celui qu'on persuade, elle l'est aussi sur la force ou l'autorité de celui qui persuade. A quoi servirait l'éloquence?... On sait cela depuis les croisades.
Quelle différence avec la réalité? Quel est celui de mes lecteurs qui, si on lui disait : «Vous n'êtes pas M. X..., vous êtes M. Y...,» ne répondrait, en levant les épaules : Vous vous moquez de moi, je sais bien qui je suis ? Notre conscience, en effet, nous dit qui nous sommes, et notre souvenir, qui nous avons été; des états morbides accidentels peuvent seuls ébranler ou nous faire perdre cette notion, laquelle, chez l'homme valide et sain d'esprit, est solidement adhérente au moi.
De toutes les névroses, l'hystérie est, de beaucoup, celle qui provoque le plus souvent les altérations de la personnalité; elle domine la pathologie de la femme. Aussi est-ce chez les femmes qu'on observe le plus souvent des troubles de cette nature; les principaux faits connus sont des cas dans lesquels la malade, tout en continuant à vivre comme tout le monde, perd, pendant un temps plus ou moins long, le souvenir d'une période de sa vie ; cette perte de mémoire est plus ou moins complète, elle l'a toujours été assez pour que le moi paraisse atteint dans son unité, et pour que la personne qui en est le sujet semble avoir comme deux existences différentes, séparées par une courte période de transition quelconque.
Au fond, ces altérations de la personnalité ne sont que des maladies de la mémoire. M. Ribot, dans son beau livre sur ces maladies, l'a dit excellemment. En effet, si la personne elle-même peut penser qu'elle est double, ou qu'une autre qu'elle a accompli un acte qu'elle a oublié, l'observateur sait bien que cette personne est une, et que
136 IIe PARTIE.— LA DOUBLE CONSCIENCE.
si ses actes sont bizarres et incohérents, la faute en est à l'absence d'un lien qui, chez tout le monde, unit entre eux tous les actes qui se succèdent.
En publiant, il y a quelques années, l'histoire de Félida X..., j'ai pu engager les observateurs à faire des recherches sur ce sujet difficile; des faits nouveaux ont été publiés, des faits anciens rappelés, et, sans qu'il soit possible de dire que la science est faite sur ce sujet, il est permis de penser que la question est en bonne voie. Aussi j'ai pensé qu'il était de grand intérêt de réunir ici les principaux faits d'altérations de la personnalité, qu'il est possible de comprendre sous le nom de double conscience, de dédoublement.
Un journal de médecine des États-Unis, le Médical Repository , a publié, en 1816, une observation qui est devenue célèbre, sous le nom d'Histoire de la dame américaine de Mac Nish; cette observation est due au docteur Mitchell, qui en tenait les particularités du major Elliot, professeur à l'Académie militaire de West-Point. Quelques années plus tard, elle a été reproduite par Franck, dans sa Pathologie interne, et enfin, dans ces dernières années, par Mac Nish, dans sa Philosophie du sommeil; c'est à ce dernier auteur qu'elle a été généralement empruntée. Je vais traduire presque textuellement Mac Nish, n'ayant pas pu me procurer le Médical Repository.
Une jeune dame instruite, bien élevée et d'une bonne constitution, fut prise tout d'un coup, et sans avertissement préalable, d'un sommeil profond, qui se prolongea plusieurs heures au delà du temps ordinaire; à son réveil, elle avait oublié tout ce qu'elle savait, sa mémoire était comme une tabula rasa, et n'avait conservé aucune notion ni des mots ni des choses; il fallut tout lui enseigner à nouveau; ainsi elle dut réapprendre à lire, à écrire, à compter; peu à peu, elle se familiarisa avec les personnes et avec les objets de son entourage, qui étaient pour elle comme si elle les voyait pour la première fois; ses progrès furent rapides. Après un temps assez long, plusieurs mois, elle fut, sans cause connue, atteinte d'un sommeil semblable à celui qui avait précédé sa nouvelle vie. A son réveil, elle se trouva exactement dans l'état où elle était avant son premier sommeil; mais elle n'avait aucun souvenir de tout ce qui s'était passé pendant l'intervalle; en un mot, dans l'état ancien, elle ignorait l'état nouveau. C'est ainsi qu'elle nommait ses deux vies, lesquelles se continuaient isolément et alternativement par
le souvenir. Pendant plus de quatre ans cette jeune dame a présenté à peu près périodiquement ces phénomènes. Dans un état ou dans l'autre, elle n'a pas plus de souvenance de son double caractère que deux personnes distinctes n'en ont de leurs natures respectives; par exemple, dans les périodes d'état ancien, elle possède toutes les connaissances qu'elle a acquises dans son enfance et sa jeunesse; de son état nouveau, elle ne sait que ce qu'elle a appris depuis son premier sommeil. Si une personne lui est présentée dans un de ses états, elle est obligée de l'étudier et de la connaître dans les deux, pour en avoir la notion complète. — Et il en est de même de toute chose. — Dans son état ancien, elle a une très belle écriture, celle qu'elle a toujours eue, tandis que dans son état nouveau, son écriture est mauvaise, gauche, comme enfantine : c'est qu'elle n'a eu ni le temps ni les moyens de la perfectionner. Ainsi qu'il a été dit plus haut, cette succession de phénomènes a duré quatre années, et Mme X... était arrivée à se tirer très bien d'affaire, sans trop d'embarras, dans ses rapports avec sa famille.
Dans son livre sur les Maladies de la mémoire, M. Ribot traite implicitement des altérations de la personnalité, car ces altérations ne sont, la plupart du temps, ainsi que je l'ai dit plus haut, que des amnésies. Le sentiment de notre personnalité n'est-il pas basé sur notre mémoire?... Si nous ignorions notre existence passée, nous ne saurions être nous-mêmes. En un mot, l'état de conscience qui constitue notre personnalité a la mémoire pour base.
Le livre de M. Ribot, basé sur des faits, en rapporte un grand nombre qui sont peu connus; je n'en citerai par extrait que quelques-uns.
Une femme de vingt-six ans fut prise, à la suite d'un excès de travail, d'une attaque d'hystérie de la plus grande violence. Après cette attaque, elle perdit la plus grande partie de ses souvenirs; ainsi, quoique, avant sa maladie, elle gagnât sa vie en donnant des leçons, elle avait oublié ce qui sert à écrire et ne comprenait l'utilité ni d'une plume ni d'un crayon. Cet état ne dura que quelques semaines, après lesquelles sa personnalité redevint entière.
Une jeune femme, robuste et d'une bonne santé, faillit se noyer dans une rivière. Quand elle reprit connaissance, elle était privée de tous ses sens, sauf la vue et le toucher; elle était comme un animal privé de cerveau; sa personnalité était altérée au point qu'il fallut tout lui réapprendre. Cet
état dura plusieurs mois, pendant lesquels l'expérience de tous les jours et les soins de sa famille avancèrent sa rééducation; sa santé générale était parfaite. Un jour, sous l'influence d'un violent accès de jalousie, tout le passé lui revint à la mémoire, et elle se réveilla comme d'un long sommeil de douze mois ; mais elle avait perdu le souvenir de tout ce qui s'était passé pendant cette longue période de temps. Cependant sa personnalité, longtemps altérée, était redevenue complète.
Le professeur Sharpey raconte l'histoire d'une femme de vingt-quatre ans, chez laquelle une tendance irrésistible inaugura une période de sommeil de deux mois. Je dirai, en passant, que ce phénomène, le sommeil dit léthargique, n'est pas rare chez les hystériques. A son réveil, elle était comme une autre personne; elle avait oublié presque tout ce qu'elle avait appris; tout lui semblait nouveau. Il fallut procéder a sa rééducation, et on a réussi, grâce à de nombreux soins, à en faire une personne suffisamment instruite et vivant de la vie de tout le monde. Cependant il ne faut pas se dissimuler que, bien qu'elle fut toujours la même femme, c'était une autre personnalité, un autre moi qui l'animait.
Le livre de M. Ribot renferme nombre d'autres exemples. Je ne lui ai emprunté que le sommaire des plus saillants.
Il est des exemples beaucoup plus tranchés de dédoublement de la personnalité. L'hystérie est toujours la diathèse dominante chez les personnes qui présentent ces phénomènes singuliers. L'observation la plus curieuse est le fait remarquable publié par M. Dufay, de Blois, dans la Revue scientifique de 1876, sous le titre : La Notion de la personnalité.
Il s'agit d'une jeune fille qui était somnambule depuis son enfance, et chez laquelle, pendant une douzaine d'années, M. Dufay a pu observer les faits suivants, qui sont des épiphénomènes du somnambulisme chez une hystérique. Ces accidents particuliers se sont surtout développés à la suite d'une immersion dans l'eau froide pendant une période d'accès.
Je ne saurais mieux faire que de citer textuellement M. Dufay (') :
Il est huit heures du soir; plusieurs ouvrières travaillent autour d'une table sur laquelle est posée une lampe; Mlle R. L... dirige les travaux et y prend elle-même une part active, non sans causer avec gaieté. Tout à coup
(») Ce fait a été relaté plus haut.
un bruit se fait entendre : c'est son front qui vient de tomber brusquement sur le bord de la table, le buste s'étant ployé en avant. Voilà le début de l'accès... Elle se redresse après quelques secondes, arrache avec dépit ses lunettes et continue le travail qu'elle avait commencé, n'ayant plus besoin des verres concaves qu'une myopie considérable lui rend nécessaires dans l'état normal, et se plaçant même de manière à ce que son ouvrage soit moins exposé à la lumière de la lampe. A-t-elle besoin d'enfiler son aiguille, elle plonge ses deux mains sous la table, cherchant l'ombre, et réussit en moins d'une seconde à introduire la soie dans le chas, ce qu'elle ne fait qu'avec difficulté lorsqu'elle est à l'état normal, aidée de ses lunettes et d'une vive lumière. Elle cause en travaillant, et une personne qui n'a pas été témoin du commencement de l'accès pourrait ne s'apercevoir de rien, si Mllé L. R... ne changeait de façon de parler dès qu'elle est en somnambulisme. Alors, en effet, elle parle nègre, remplaçant je par moi, comme les enfants; ainsi elle dit : Quand moi est bête. Gela signifie : Quand je ne suis pas en somnambulisme.
Son intelligence, déjà plus qu'ordinaire, acquiert pendant l'accès un développement remarquable; sa mémoire devient extraordinaire, et Mlle R... peut raconter les moindres événements dont elle a eu connaissance à une époque quelconque, que les faits aient eu lieu pendant l'état normal ou pendant un accès de somnambulisme; mais, de ces souvenirs, tous ceux relatifs aux périodes de somnambulisme se voilent complètement dès que l'accès a cessé, et il m'est souvent arrivé d'exciter chez Mlle R. L... un étonnement allant jusqu'à la stupéfaction en lui rappelant des faits entièrement oubliés de la fille bête, suivant son expression, et que la somnambule m'avait fait connaître. La différence de ces deux manières d'être est on ne peut plus tranchée.
On le voit, le fait est incontestable, Mlle R. L... a comme deux personnalités. Bien qu'elle soit toujours Mlle R. L..., elle a non seulement deux manières d'être distinctes pour celui qui l'observe, mais aussi pour elle-même; en effet, elle parle de Vautre à la troisième personne, et elle ignore dans son état premier ce que cette autre a fait dans l'état second.
Je n'ai pas la pensée de raconter ici l'histoire de Félida X...; cette histoire est certainement dans l'esprit du lecteur. Je n'en dirai que ce qui touche plus particulièrement à mon sujet.
Ainsi que la malade de M. Dufay, Félida, comme elle hystérique, est prise tout d'un coup d'une perte de connaissance, aujourd'hui d'une durée insaisissable, et elle devient, pour ainsi dire, une autre
personne. Tout est changé : son caractère est plus gai, son intelligence plus développée, ses sens exaltés ; en un mot, dans sa condition seconde, Félida est une personne supérieure à ce qu'elle est dans sa condition première ou vie ordinaire; de plus, dans cette condition seconde, elle a le parfait souvenir des moindres détails de ses deux vies. Bientôt, après une perte de connaissance semblable à la première, elle redevient la Félida d'avant sa maladie, mais elle a oublié tout ce qui s'est passé et tout ce qu'elle a fait pendant son autre existence; l'oubli établit ainsi entre ses deux vies une séparation absolue. Félida donne alors, comme la dame américaine, comme la somnambule du docteur Dufay, le curieux spectacle de deux personnalités séparées coexistant alternativement chez la même personne. Aujourd'hui, en 1883, la vie presque entière de cette jeune femme se passe en condition seconde ; c'est la somnambule de Dufay.
De ce qui précède, il ressort que la personnalité peut être altérée à des degrés très différents, et aussi pendant des temps qui varient d'un instant à l'existence presque entière.
Pendant ce temps, si l'individu est bien toujours pour l'observateur la même personne, ses actes sont différents de ce qu'ils seraient si sa personnalité n'était pas altérée. Un homme doux de caractère devient méchant ou féroce; son intelligence peut d'ordinaire devenir éclatante; il agit comme poussé par une volonté qui n'est pas la sienne, qui est celle d'un autre, laquelle s'est momentanément incarnée en lui, et, revenu à l'état normal, il n'a aucun souvenir de ce qu'il a fait.
Ici se pose naturellement le problème redoutable de la responsabilité; car, intimement liée à l'intégrité de la personne intellectuelle, la responsabilité est, dans ces cas, plus ou moins atteinte.
Il est de notion élémentaire que nul ne saurait être responsable d'un acte s'il n'a eu l'intention de l'accomplir. La loi a des circonstances atténuantes, et le magistrat peut réserver l'acquittement pour l'inculpé qui a agi sans avoir la conscience de son acte; mais, si l'indication est claire, rien de plus douteux et de plus. rouble que l'interprétation de ces mots : Avoir la conscience de son acte. En effet, s'il est évident qu'un homme ivre ne saurait être
punissable d'un acte commis pendant l'ivresse, qu'eût fait ou que ferait la justice, si une personne comme Félida ou comme la dame américaine de Mac Nish, vivant pendant de longues périodes de temps en condition seconde, avait commis ou commettait un acte punissable pendant cette condition qui n'est pas sa personnalité réelle, mais qui est cependant sa vie à peu près ordinaire? D'une sorte d'enquête que j'ai faite à ce sujet, il résulte qu'elle serait fort embarrassée. En fait, je le répète, si pour certaines altérations de la personnalité, rien n'est plus aisé que de conclure à l'irresponsabilité, il est des cas où, dans l'état actuel de notre connaissance de l'homme, rien n'est plus difficile.
Je ne prétends pas, on le comprend, donner ici une solution tendant à écarter un embarras que je partage; mais j'émettrai une espérance : c'est que la connaissance de l'homme fera des progrès non moins grands dans l'esprit des magistrats que dans celui des médecins, et que nous finirons par ne plus voir des criminels, aliénés, épileptiques ou hystériques, frappés par une justice aveugle.
Que la société se protège contre leurs fureurs, rien de plus légitime; mais que ce soit comme contre la rage du chien ou la férocité du loup. Ce que l'on ne saurait comprendre, c'est qu'elle frappe comme responsable un criminel qui n'est lui-même qu'une victime de la maladie (1).
(') J'ai récemment appris qu'un philosophe éminent se propose de publier bientôt un livre sur les Maladies de la personnalité, livre qui sera la suite naturelle des Maladies de la niémoir et des Maladies de la volonté. Le travail qui va paraître sera certainement conçu plus particulièrement au point de vue psychologique; celui-ci étant l'œuvre d'un médecin, j'espère qu'ils se compléteront un peu l'un l'autre et que leur ensemble jettera quelques lumières sur une question encore fort obscure.
(Publié dans la Revue scientifique du 2 août 1890.)
Il y a quelques années, j'ai émis, dans cette Revue, à propos de l'histoire de Félida, l'hypothèse que le dédoublement de la personnalité n'était qu'une exagératiou du somnambulisme, un somnambulisme total, mais j'avais renoncé à cette explication. Depuis ce temps, d'autres faits ont été observés qui m'engagent à revenir à cette idée, adoptée, du reste, par la plupart des observateurs d'aujourd'hui. Je vais citer quelques-uns de ces faits, en y ajoutant une analyse de l'histoire de Félida et en les interprétant à ce point de vue. J'ajouterai quelques généralités sur le sujet.
La conscience, la personnalité, le moi sont, comme le dit Littré, ce qui fait qu'une personne est elle et non pas [une autre; bien que ces mots aient une signification différente, ils rendent la même pensée que tout le monde comprend. Chacun de nous a donc sa personnalité, laquelle est un ensemble de faits physiques moraux et intellectuels qui nous caractérisent. Seulement, il est des états morbides qui altèrent cette personnalité et qui donnent à celui qui en est atteint l'apparence d'avoir deux moi, deux personnalités, deux consciences. C'est le plus caractérisé de ces états dont je vais m'occuper.
L'état dont il est ici question est comme un maximum ; il en est donc d'autres où le moi est plus ou moins dédoublé. Je vais en rappeler quelques-uns qui sont plus connus qu'analysés scientifiquement.
Le plus vulgaire est le rêve; il est de tous les jours. Dans le rêve,
144 lie PARTIE. — LA DOUBLE CONSCIENCE.
l'intelligence privée de la coordination des idées et de Faction des sens représente une personnalité différente de celle de la veille, personnalité souvent considérable bien qu'incomplète. Tous nous avons deux existences : la veille et le sommeil ; l'ivrogne a aussi deux vies : l'état ordinaire et l'ivresse pendant laquelle il peut agir avec une apparence de raison.
11 en est de même de l'aliéné qui, de plus, croit souvent être une autre personne; enfin le somnambulisme spontané ou provoqué.
Dans ce dernier état, qui n'est qu'un rêve avec coordination des idées et action des sens plus ou moins complète, le dédoublement de la personnalité peut aller, nous le verrons plus tard, jusqu'à la perfection. Il est donc, entre l'état de santé parfaite et la double conscience, des états intermédiaires comme des degrés qui justifient l'adage, natura non facit saltus.
Pour la démonstration de l'hypothèse que la double conscience n'est qu'un somnambulisme total, je vais citer des faits ayant pour sujet des somnambules extraordinaires et les cas de double conscience les plus caractérisés que je connaisse.
Il sera facile au lecteur de voir que les derniers ne sont que l'exagération des premiers. J'emprunte les faits de somnambulisme à MM. Dufay? Mesnet et Tissié — l'observation de ce dernier a été désignée sous le titre : les Aliénés voyageurs — et ceux de double conscience à MM. Gamuzet, Bonamaison, Mac Nish et à moi-même.
1° Fait de M. Dufay (Voir précédemment, page 65.)
2° Fait de M. Mes7iet (*). — F..., blessé au combat de Bazeilles d'un coup de feu à la tête, a depuis quatre ans, dans sa vie, deux phases distinctes, une normale, l'autre pathologique. Sa santé est excellente, et dans son état ordinaire, il est intelligent et gagne sa vie comme chanteur de caféconcert. Tout d'un coup, ses sens se ferment aux excitants extérieurs, et après quelques instants il sort de cet état transitoire, allant, venant et agissant comme s'il avait ses sens et son intelligence en plein exercico, à tel point qu'une personne non prévenue de son état le rencontrerait sans se douter de rien. Pendant ses crises, les fonctions instinctives et les appétits s'accomplissent comme à l'état de santé; il mange, boit, fume,
(l) De l'automatisme de la mémoire et du souvenir. (Union médicale, 1874.)
s'habille, se déshabille et se couche à ses heures habituelles. Il est complètement anesthésique et n'a ni goût ni odorat; sa vue est imparfaite, mais le toucher est très développé.
Ses accès, variables de durée, sont séparés par des états normaux de quinze à vingt jours, sans périodicité fixe. J'ajouterai que tous les actes auxquels se livre F... pendant ses accès ne sont que la répétition des habitudes de la veille, sauf une idée qu'il n'a que pendant ses conditions secondes : le penchant au vol. Enfin tout le temps que dure l'accès est une phase de son existence dont, au réveil, il n'a pas conscience. L'oubli est absolument complet, la séparation entre les deux vie est absolue.
3° Fait de M. Tissié. — Albert D..., âgé de trente ans, est un névropathe héréditaire. Son père est mort de ramollissement cérébral; il a perdu un frère de méningite à trente-cinq ans et un autre de ses frères est hypocondriaque. Dès l'âge de huit ans, à la suite d'une chute, Albert a commencé de souffrir de violentes migraines accompagnées de vomissements. La caractéristique de son état morbide actuel est le besoin de marcher : il va à l'aventure, sachant se diriger, faisant jusqu'à 70 kilomètres par jour et quelquefois davantage. Voici ce qui se passe : Albert rêve pendant la nuit qu'il doit se rendre dans une ville quelconque, et, le matin, éveillé ou ayant l'air de l'être, il continue son rêve et part, abandonnant sa famille et ses intérêts. En général, il voit dans ses rêves une personne à lui connue qui l'invite à le suivre dans une ville où il trouvera du travail, car il est laborieux, et son souci constant est d'améliorer sa situation et celle de sa femme, que par ses fugues répétées il a réduite à la misère. Après avoir dans sa condition seconde fouillé les meubles où sa femme cache ses économies, il part, mais il ignore les ressources qu'il a sur lui; aussi se laisse-t-il voler, prenant un billet de banque pour un chiffon de papier, ou régalant sans compter les gens qu'il rencontre sur son chemin. Arrêté nombre de fois comme vagabond, Albert connaît toutes les prisons de l'Europe et nombre d'hôpitaux.
. Ce somnambulisme singulier a commencé à l'âge de douze ans; depuis ce temps, Albert a visité la France, l'Algérie, l'Allemagne, la Hollande, la Belgique, la Turquie, la Hongrie, la Suisse et la Russie, où il a failli être pendu comme nihiliste, presque toujours à pied et à l'état de rêve, plutôt à l'état de double conscience ou en somnambulisme total.
Sa mémoire est très grande, et, pendant le sommeil provoqué, il se rappelle toute sa vie, celle de la période somnambulique et celle de la veille. Tandis qu'à l'état de veille, il ne se rappelle jamais son autre personnalité, quelquefois seulement il se souvient des rêves actifs du commencement de sa condition seconde. Les rêves ambulatoires d'Albert sont de deux sortes; les uns se manifestent dans son lit : alors il dort comme tout
146 ïh PARTIE. — LA DOUBLE CONSCIENCE.
le monde, voit des villes et agite les jambes comme s'il marchait; les autres sont ceux dans lesquels la deuxième personnalité est complète et où il part véritablement pour un lieu quelconque.
L'existence de ces deux sortes de rêves pourrait faire douter de la véracité de notre malade, si les nombreux certificats des médecins, les feuilles d'écrou et les feuilles de route ne contrôlaient pas les dires de ce nouveau Juif-Errant.
En résumé, Albert présente deux états, deux personnalités : l'une dans laquelle il veille comme tout le monde, et l'autre dans laquelle il est en voyage. Cette dernière a deux formes : la première n'est qu'un rêve sans autre action que le mouvement des jambes simulant la marche, la deuxième est un somnambulisme total, un état de double conscience dans lequel il fait les voyages extravagants que nous avons dits et dont il ne se souvient plus après à l'état de veille, mais qu'il raconte très bien à l'état de sommeil provoqué. Ces états durent quinze, vingt jours et souvent davantage.
Albert est plus intelligent, plus spirituel, dans sa condition seconde et dans le sommeil provoqué que dans son état ordinaire; en fait, c'est un bystérique somnambule diurne.
Je pense que pour ce malade il ne saurait y avoir de doute : sa nouvelle personnalité est bien un somnambulisme total.
Ce récit n'est qu'une simple analyse de l'observation si curieuse el si intéressante que M. Tissié vient de publier dans son livre : les Rêves, leur physiologie, leur pathologie, et surtout dans sa thèse : les Aliénés voyageurs (1).
4° Fait de M. Camuset (-). — En 1880, M. L..., âgé dix-sept ans, entre à l'asile de Bonneval; il est hystérique et fils d'hystérique. Un jour, travaillant aux champs, il est pris d'une grande peur causée par la vue d'une vipère et a une violente attaque d'hystérie. À sa reprise de connaissance, il est tout autre, son caractère a changé complètement : de querelleur et voleur, il est devenu doux et serviable; il est en condition seconde, il a complètement perdu le souvenir du passé et se croit encore à Saint-Urbain, colonie pénitentiaire d'où il avait été envoyé à Bonneval. 11 ne reconnaît rien de ce qu'il voit à Bonneval, et il a non seulement oublié lotit ce qui s'est passé, mais il ne sait plus le métier de tailleur qu'il avait appris.
0 Tissié, Les Aliénés voyageurs. Paris, Doin, 1887. — Tissié, Les Rcics, phytiologiê
n pathologie. Paris. Alcan, 1890.
(*) Camuset, Annales >uédico-psuchologi<iue$, 1882.
Cette condition seconde dure un an, après laquelle, à la suite d'une violente attaque d'hystérie, il redevient ce qu'il était auparavant, vicieux, querelleur, gourmand et arrogant; enfin, il finit par s'évader. Repris, il a présenté des phases semblables (*). Enfin il a dû faire son service militaire. Plus tard, nous le retrouvons à Rochefort, soldat d'infanterie de marine; il a servi de sujet à MM. Bouru et Burot (2).
Je demeure convaincu que si ce malade, considéré avec juste raison, du reste, comme atteint d'hystéro-épilepsie, avait été ou était étudié au point de vue du sommeil, on trouverait que dans son enfance, troublée par la misère et le vagabondage, il était somnambule, et que ces conditions secondes ne sont que les exagérations de ses accès.
Je lis dans la Revue de V Hypnotisme du 1er février 1890 une observation d'hypnose spontanée ou de grande hystérie de M. Bonamaison, de Saint-Dizier. Le fait principal de cette observation est la double conscience. Or, le somnambulisme de la malade est indiscutable.
5° Fait de M. Bonamaison. — MUe X..., pensionnaire de Saint-Dizier, a vingt-six ans. Elle est grande, brune, de bonne constitution et intelligente. Elle est manifestement atteinte de grande hystérie. Chaque matin elle est prise d'une attaque de sommeil qui dure quatre ou cinq heures. Chaque soir, entre six et sept heures, et presque d'emblée, son regard devient fixe. Elle cesse la conversation ou le travail commencé et reste immobile dans la position qu'elle occupe; cet état dure de quelques secondes à deux minutes environ. Ici, je laisse la parole à l'auteur :
«... Puis une inspiration prolongée indique que la malade est entrée en somnambulisme. Elle jette alors autour d'elle un regard étonné, en disant aux personnes présentes :'« Bonjour! » ou bien encore : « Ah! vous voilà! » Puis paraît se souvenir et reprend la conversation ou le travail interrompu au point où elle les avait quittés.
» Quelquefois, la phase cataleptoïde est si courte qu'elle passe inaperçue et que la malade parait être passée sans transition de l'état normal à l'état second. Dans ce cas, les personnes qui sont autour d'elle et qui ignorent cette étrange anomalie ne peuvent s'en apercevoir. Mais, pour un observateur attentif et prévenu, une modification sensible s'est produite dans
(*) Voisin, Archives de Neurologie, 1885.
(s) Bouru et Burot, Suggestion mentale. Paris, Alcan, 1887.
148 IIe PARTIE. - LA DOUBLE CONSCIENCE.
les allures et le caractère de M1,e X... L'expression de sa physionomie est différente. Les yeux sont plus brillants, l'allure plus dégagée et plus vive. Elle cause, rit, avec plus d'animation. Très docile à l'état normal, elle devient, à l'état second, volontaire et capricieuse. Elle s'occupe de préférence, dans cet état, à des ouvrages de broderie et de couture, minutieux et difficiles, qu'elle conduit avec une activité fébrile et une dextérité peu commune. Pendant l'attaque de somnambulisme, la malade a gardé le souvenir de tout ce qui s'est passé pendant l'état normal et les attaques de somnambulisme précédentes...
»... Revenue à l'état normal, la malade a complètement oublié tout ce qui s'est passé et tout ce qu'elle a dit pendant l'attaque de somnambulisme. Mais il arrive assez souvent que le lendemain elle cherche à renouer la conversation ou à continuer la lecture ou l'ouvrage commencé pendant la période de somnambulisme précédente, et qu'elle avait oubliés pendant l'état normal. »
6° Fait de Mac Nish. — Une jeune dame, instruite, bien élevée et d'une bonne constitution, fut prise tout d'un coup, et sans avertissement préalable, d'un sommeil profond qui se prolongea plusieurs heures au delà du temps ordinaire (*).
A son réveil, elle avait oublié tout ce qu'elle savait; sa mémoire était comme une tabula rasa : elle n'avait conservé aucune notion ni des mots ni des choses. Il fallut tout lui enseigner de nouveau ; ainsi elle dut réapprendre à écrire, à compter. Peu à peu elle se familiarisa avec les personnes et avec les objets de son entourage, qui étaient pour elle comme si elle les voyait pour la première fois. Ses progrès furent rapides.
Après un temps assez long, plusieurs mois, elle fut, sans cause connue, atteinte d'un sommeil semblable à celui qui avait précédé sa nouvelle vie. A son réveil, elle se trouva exactement dans l'état où elle était avant son premier sommeil, mais elle n'avait aucun souvenir de tout ce qui s'était passé pendant l'intervalle. En un mot, dans l'état ancien, elle ignorait Y état nouveau. C'est ainsi qu'elle nommait ses deux vies, lesquelles se continuaient isolément et alternativement par le souvenir. Pendant plus de quatre ans, cette jeune dame a présenté à peu près périodiquement ces phénomènes dans un état ou dans l'autre ; elle n'a pas plus de souvenance de son double caractère que deux personnes distinctes n'en ont de leur nature respective : par exemple, dans les périodes d'état ancien, elle possède toutes les connaissances qu'elle a acquises dans son enfance et dans sa jeunesse; de son état nouveau, elle ne sait que ce qu'elle a appris depuis son premier sommeil. Si une personne lui est présentée dans un de ces
(') Mac Ni<h, Philo80phy of sle&p, 1831. D'après Mitchel et Nott. Médical Reposltory, janvier Ikih.
états, elle est obligée de l'étudier et de la connaître dans les deux pour en avoir la notion complète, et il en est de même de toute chose. Dans son état ancien, elle a une très belle écriture, celle qu'elle a toujours eue, tandis que dans son état nouveau son écriture est mauvaise, gauche, comme enfantine. C'est qu'elle n'a eu ni le temps ni les moyens de la perfectionner. Ainsi qu'il a été dit plus haut, cette succession de phénomènes a duré quatre années, et Mme X... était arrivée à se tirer d'affaire sans trop d'embarras dans ses rapports avec sa famille.
Je n'ai pas la pensée de raconter à nouveau l'histoire de Félida X... Cette observation est bien connue et a été le point de départ de nombreux travaux. J'en veux seulement faire un extrait pour la rapprocher d'autres faits qui lui sont comparables et tirer des conclusions de cette comparaison. J'y ajouterai l'état actuel de cette malade, que j'observe depuis trente-deux ans.
7° Fait d'Azam (analyse de l'histoire de Félida racontée plus haut). — En 1858, je fus appelé pour donner des soins à une jeune fille, Félida X... que ses parents croyaient folle. Elle avait alors quinze ans. C'était une hystérique avec convulsions, laborieuse et intelligente, et d'un caractère sérieux et presque triste. Voici le phénomène principal qui se présentait et qui avait épouvanté la famille et l'entourage :
Presque chaque jour, sans cause connue, ou sous l'empire de la moindre émotion, elle est prise de ce qu'elle appelle « sa crise ». En fait, elle entre dans son deuxième état. Voici comment : elle est assise, un ouvrage de couture à la main. Tout d'un coup, après une douleur aux tempes, elle s'endort d'un sommeil profond, dont rien ne peut la tirer et qui dure deux à trois minutes; puis elle s'éveille. Mais elle est différente de ce qu'elle était auparavant : elle est gaie, rieuse, continue en fredonnant l'ouvrage commencé, fait des plaisanteries avec son entourage; son intelligence est plus vive, et elle ne souffre pas des nombreuses douleurs névralgiques de son état ordinaire. Dans cet état, que j'ai nommé sa condition seconde, Félida a la connaissance parfaite de toute sa vie, se souvenant non seulement de son existence ordinaire, mais des états semblables à celui dans lequel elle se trouve. En 1858, cette condition seconde durait de une à trois heures chaque jour, quelquefois moins. Après ce temps, nouvelle perte de connaissance, et Félida s'éveille dans son état ordinaire. Mais elle est sombre, morose, et elle a la conscience de sa maladie ; ce qui l'attriste le plus, c'est l'ignorance complète où elle est de tout ce qui s'est passé pendant la période qui précède, quelle qu'ait été sa durée. Je ne rappellerai qu'un exemple de cette lacune de la mémoire :
Étant en condition seconde, elle s'est abandonnée à un jeune homme qui devait être son mari, et un jour, dans son état normal, elle m'a consulté sur les phénomènes singuliers qu'elle éprouvait dans son ventre. La grossesse était évidente, mais je me gardai de le lui dire. Un moment après, la condition seconde étant survenue, Félida me dit en riant : « Je vous ai raconté tout à l'heure toute espèce d'histoires. Je sais très bien que je suis grosse. »
Il en était ainsi en 1858. Dans les années suivantes, les périodes de condition seconde se sont accrues et elles ont égalé en durée les périodes d'état normal. Alors Félida présentait ce phénomène singulier que pendant une semaine, par exemple, bien qu'elle fût dans son état normal, elle ignorait absolument ce qu'elle avait fait et tout ce qui s'était passé pendant la semaine précédente, et que, dans la semaine suivante, en condition seconde, elle connaissait toute sa vie. Puis, ces conditions secondes ayant dépassé en durée la vie normale, il s'est trouvé que, pendant nombre d'années, les périodes d'état normal ne duraient que trois à quatre jours, souvent moins, contre trois à quatre mois de condition seconde. Alors, pendant ces trois à quatre jours, l'existence de Félida était intolérable, car elle ignorait absolument presque toute sa vie.
Pour comprendre cette situation, je prie le lecteur de s'imaginer (c'est difficile) que, dans sa vie passée, il y ait de temps en temps des lacunes de deux à trois mois survenues au hasard et effaçant le souvenir d'actes plus ou moins importants de son existence. Il comprendra alors quelle est l'importance du souvenir. N'est-ce pas lui qui fait de notre existence un ensemble complet? Sans lui, la personnalité ne saurait se comprendre. L'existence de Félida est, depuis trente-deux ans, je l'ai déjà dit ailleurs, semblable à un livre dont on aurait de loin en loin déchiré les feuillets? tantôt un, tantôt vingt ou trente. Quelle singulière lecture ! S'il ne manque qu'un feuillet, le sens peut encore être saisi; s'il en manque vingt, c'est impossible. — A qui, par exemple, n'est-il pas arrivé de lire à bâtons rompus un feuilleton dans un ancien journal quotidien dont il manque des numéros?
Aujourd'hui Félida a quarante-sept ans. Sa santé générale est mauvaise, car elle a un kyste de l'ovaire. Voici, au point de vue intellectuel, quel est son état :
Depuis environ neuf à dix ans, ces périodes de condition seconde ont diminué de longueur, et bientôt, comme quinze ans auparavant, elles ont égalé celles de la vie normale. Puis, celles-ci se sont accrues peu à peu. Enfin, à l'heure actuelle, en 1890, les conditions secondes, que son mari appelle sa petite raison, ne durent plus que quelques heures, et apparaissent tous les vingt-cinq ù trente jours, si bien que Félida est à peu près guérie .
De l'exposé des faits qui précèdent, il résulte qu'il existe des personnes qui paraissent avoir deux existences simultanées et alternantes, absolument séparées par l'absence du souvenir. Je crois que l'explication de ce fait singulier est dans l'analyse du sommeil. J'ai déjà, en commençant, annoncé cette explication.
L'un des phénomènes les plus curieux du sommeil est le somnambulisme, dont le principal caractère est l'oubli au réveil. Chez ceux qui en sont atteints, l'activité physique et intellectuelle, éteinte dans le sommeil complet, fonctionne dans une certaine mesure. Or, le nombre des somnambules est considérable, surtout parmi les enfants, et du cas simple où celui-ci accomplit un acte limité, jusqu'au somnambule extraordinaire, qui paraît avoir une existence indépendante de la veille, il est un grand nombre de degrés. Voyons si l'exagération de ce somnambulisme extraordinaire ne nous conduit pas à l'état qui, d'après son caractère le plus frappant, mérite le nom de double conscience ou de dédoublement de la personnalité.
Je reconnais qu'au premier abord l'assimilation de la double conscience au somnambulisme peut paraître singulière. Elle est cependant acceptée par les observateurs actuels, et, je l'ai dit en commençant après l'avoir énoncé en 1875, j'y reviens, la croyant exacte.
Étudiant la question au fond, recherchons les divers degrés qui nous conduisent de ce sommeil de tout le monde à la condition seconde, et nous verrons comment ces malades ne sont autre chose que des somnambules dont tous les sens et toutes les facultés sont actifs, des individus, en un mot, qui sont dans un état de somnambulisme total.
Notre dormeur est un enfant de huit à dix ans et dort profondément, comme on dort à son âge. On lui parle doucement et d'une voix monotone; il ne s'éveille pas, mais répond. On dirige sa pensée à volonté, et on lui fait dire ce qu'il aurait tu pendant la veille. Bien plus, il obéit au désir d'autrui, se retourne, boit, etc. Toutes les mères savent cela.
L'activité obéissante du dormeur peut aller plus loin encore. On sait l'histoire du jeune officier de marine auquel ses camarades s'amusaient à suggérer des rêves et qui, dormant sur un banc, se
précipite sur le pont croyant plonger et sauver son meilleur ami qu'on lui disait se noyer. Il en est de même pour le somnambulisme provoqué, où la suggestion peut avoir des résultats extraordinaires, mais nous n'avons pas à en parler. Je dirai cependant que dans le somnambulisme provoqué ou non, d'où que vienne l'ordre, qu'il passe par le sens de l'ouïe ou par le sens musculaire, les facultés de l'esprit flottant indécises, sans volonté, sans coordination, subissent facilement l'influence étrangère à l'insu de la personne endormie. Celle-ci, après avoir agi ou parlé, s'éveille sans avoir conservé le moindre souvenir de ses actes ou de ses paroles.
Mais l'activité de notre dormeur peut être plus grande ; ses sens s'éveillent en partie, il marche endormi : il est somnambule dans le sens vulgaire du mot.
Examinons ce somnambule. Chaque faculté de son esprit qui s'éveille partiellement ou isolément lui donne un degré de perfection de plus; bien mieux, cette faculté peut être isolément exaltée et dans son fonctionnement dépasser de beaucoup la puissance normale. Alors le dormeur devient un prodige : il entend par le talon, voit par le creux de l'estomac, prédit l'avenir, donne des consultations infaillibles, est en rapport avec Dieu ou les saints et sait ce qui se passe à mille lieues de lui; il est ce que dans certains milieux on nomme un excellent sujet : c'est un miracle. Mais, la plupart du temps, le principal des sens, la vue, est incomplet ou aboli; de plus, les idées des somnambules étant privées d'équilibre et de coordination, peuvent être dirigées à tort et à travers; les sens n'agissent pas ou agissent mal, et notre malade ne saurait avoir du monde extérieur qu'une idée fausse ou incomplète.
Que faudrait-il pour que ce somnambule fût parfait? 11 faudrait le fonctionnement total des facultés ou des sens, particulièrement du maître d'entre eux: de la vue. Celle-ci, en effet, donne la notion exacte du monde extérieur, par suite rectifie les idées et aide à les coordonner.
Or, ce somnambule si complet ressemble fort à un homme ordinaire; il lui ressemble pour tout le monde, sauf pour son entourage. Pour les initiés seulement, il est en condition seconde, à l'étal de double conscience; sa personnalité s'est dédoublée : la preuve en est qu'après l'accès, il a oublié, comme un somnambule qu'il est.
tout ce qui s'est passé pendant sa durée. C'est là précisément ce qui arrive pour les cas de dédoublement de personnalité dont j'ai cité les observations.
Par l'analyse qui précède, je crois avoir établi que l'éveil successif des sens et des facultés constitue une gradation du sommeil ordinaire au somnambulisme que j'appellerai total, lequel donne à la personne étudiée l'apparence d'être double. On peut, j'y reviens, rencontrer des individus qui ont les apparences de tout le monde et qui cependant, étant en condition seconde, ne sont que des somnambules, lesquels à leur réveil auront tout oublié.
Je ne me dissimule pas les questions troublantes que pose cette possibilité, si rare qu'elle soit, surtout au point de vue de la responsabilité; mais le devoir de la science n'est pas de rechercher les conséquences de ses affirmations; il est à la fois plus grand et plus étroit : c'est d'établir la vérité en se basant sur des faits certains et bien observés.
Reportons-nous au temps où l'on brûlait les femmes hystériques comme sorcières, parce que, ayant sur le corps des points d'anesthésie, elles avaient été, disait-on, touchées par le diable ; aujourd'hui nous haussons les épaules. Nos descendants ne hausseront-ils pas les épaules à leur tour, en un temps où, vu la loi inéluctable du progrès, on aura des explications que nous ne pouvons pas donner aujourd'hui et où ce qui nous étonne n'étonnera plus personne? Contentons-nous d'enregistrer les faits après les avoir bien observés; d'autres en tireront mieux que nous les conséquences.
Alors peut-être on verra les magistrats et les médecins plus généralement au courant des progrès de la science, alors on connaîtra mieux ces états singuliers qui peuvent rendre un criminel irresponsable, et l'on déjouera mieux les roueries de ceux qui, sachant que ces états existent, les simuleront pour s'en faire un brevet d'innocence, et aussi les exagérations des avocats qui les exploiteront. En ces temps, on fera pour tous les médecins une médecine légale en rapport avec les progrès de la psychologie et de la physiologie, ce qui n'existe pas aujourd'hui.