TRANSMISSION DE PENSÉE
Mêmes remarques à propos des cas, récemment encore peu connus, de transmission de pensée.
J'ai étudié avec Grimaldi et Ardu le cas de E. B. de Nocera, âgé de vingt ans, devenu hystérique à
la suite d'un amour contrarié. A signaler chez ce sujet : faciès très asymétrique, aspect féminin, sensibilité aux métaux, surtout cuivre et or, sympathies et antipathies excessives, phobie de l'obscurité, humeur très variable. Suggestionnable au point qu'on peut lui ordonner d'être insensible aux piqûres et coupures, il est lui aussi capable le transfert de sensations et de transmission de pensée. Il devine les mots et les nombres pensés par d'autres, et peut reproduire plus ou moins bien les figures que l'on dessine assez loin derrière lui, pendant qu'il a les yeux bandés. Parallélogrammes, cercles, triangles, polygones, cônes sont rendus assez bien, avec quelque hésitation dans le dessin. Une figure d'homme, un oiseau, sont reproduits assez mal, toutefois sans erreur sur l'objet suggéré. I! écrit exactement les prénoms suggérés, Marguerite et Andrée.
Des expériences analogues plus récentes ont été exécutées devant le Dr Guthrie et le professeur Herdmann de la Société Anglaise de Recherches Psychiques, et leur compte rendu forme un volume. Le sujet, miss Relph, était assis pendant que les objets choisis étaient cachés par une tenture derrière son dos. Les réponses pour les divers objets proposés, papiers rouge, bleu, etc., de formes déterminées, épée, louis d'or, trois de cœur, huit de carreau, etc., furent exactes, sauf hésitations sur des détails de forme ou de couleur.
De toutes façons, le phénomène est lié à l'état hypnotique. J'ajoutw que, sur vingt individus que j'ai examinés, et qui ont pu deviner le nom d'une carte de visite, des nombres, etc., douze étaient névropathes, et c'étaient eux qui devinaient le plus vite et le mieux, surtout les yeux bandés et les oreilles bouchées. Chez trois d'entre eux le contact immédiat facilitait la lecture, tandis que chez trois autres il n'avait aucune influence. Chez un autre la personne aimée pouvait seule transmettre la pensée.
Notons que la figure humaine se transmet mieux que les figures géométriques ou les fleurs. Chez certains sujets la transmission est facilitée par l'alcool et le café. Mais ces observations personnelles comptent peu à côté des milliers d'autres analogues, bien mieux contrôlées, faites en Angleterre et en France.
En Angleterre, la célèbre Society for Psychical Research a expérimenté sur des individus tant endormis qu'éveillés, en leur faisant dessiner sur ardoise des figures diverses que d'autres reproduisaient sur papier à un autre étage ou en quelque autre endroit éloigné. Or les résultats justes obtenus, une fois sur cinq pour les sujets hypnotisés, une fois sur quarante-trois pour les éveillés, sont plus nombreux que n'indique le calcul des probabilités, d'autant qu'on ne tenait pas compte des demi-erreurs qui indiquent transmission impar faite et non pas absence de transmission. Richet,
Stewart, Ochorowicz, opérant sur des sujets hypnotisés et sur d'autres éveillés, mais hystériques, réussirent à leur faire deviner des cartes à jouer, des noms, des nombres, par transmission mentale.
C'est ce qui permet à Richet de tirer les conclusions suivantes : 1° la pensée se transmet sans signes extérieurs d'un individu à l'autre ; 2° cette transmission varie d'intensité avec les individus, et elle atteint son intensité maxima dans l'état hyp- " notique. Ces transmissions sont encore plus extraordinaires lorsqu'elles ont lieu à des distances parfois considérables. Sans notre scepticisme, on les constaterait plus souvent.
En 1887 le bruit courait qu'une fillette de Novare avait pressenti la mort de sa mère qui habitait une autre localité. De Vesme, chargé de vérifier le cas par la Société Italienne des Sciences Psychiques, s'assura qu'il était véridique. La mère, Anna Voretto, prise d'un malaise subit pendant qu'elle vaquait à son commerce, meurt le jour même. On télégraphie à sa sœur de venir avec Stella, fillette de la défunte. L'enfant, déjà très agitée tous les jours précédents et demandant à partir chez sa mère, ne cessa de crier dans le train : « Maman est morte ». Le fait est certifié par sept témoins.
L'illustre professeur de Sanctis m'écrivait : « Je me trouvais à Rome sans ma famille resiée à la campagne. La maison ayant été cambriolée l'année
d'avant, mon frère y venait coucher. Un soir il m'annonce qu'il va au théâtre Costanzi. Rentré seul et commençant une lecture, je me sens soudain pris d'épouvante. J'essaie de réagir et commence à me déshabiller, mais je reste obsédé par la pensée que mon frère est en péril, le théâtre étanl en feu. J'éteins la lumière, mais de plus en plus angoissé je la rallume contre mon habitude, décidé à attendre le retour de mon frère sans m'endormir. J'étais vraiment effrayé comme peut l'être un enfant. A minuit et demi, j'entends ouvrir la porte, et quel ne fut pas mon étonnement lorsque mon frère me raconta la panique causée par un commencement d'incendie qui avait exactement coïncidé avec l'heure de mon inquiétude. »
Le professeur Mercandino m'a conté ce qui suit d'une de ses clientes dont les fils avaient entrepris l'ascension du mont Civrari. Après s'être endormie tranquillement à minuit, elle se réveille en sursaut à 2 heures, croyant voir sur un rocher son fils Gustave pleurant et refusant de suivre son frère César, qui lui faisait boire un cordial et l'encourageait à se lever. Le lendemain, les deux frères déclarèrent à leur retour que la vision était exacte et que César pensait réellement, & 2 heures : « Si mère nous voyait et si nous pouvions revoir notre maison ».
Le Dr Pagiani a observé une dame Caroline A., âgée de vingt-quatre ans, mariée depuis deux ans,
souvent en catalepsie, à qui il suffisait de prendre la main d'une personne pour deviner ses pensées, même en langue étrangère ignorée. Il a pu remarquer que, chez ce sujet, la pensée se transmettait à distance jusqu'à six mètres au moyen d'un fil de fer.
Tschurtschenthaler m'a parlé d'un enfant tyrolien hystérique, qui avait deux frères en Amérique, et qui tout à coup, sans avis préalable, dit les voir en mer, puis débarquera Gênes, lejourmême età l'heure où le fait eut lieu véritablement.
Ajoutons deux faits indiscutables observés par moi :
Une dame V., étant au théâtre à Florence, se met à crier vers 10 h. 1/2 et veut partir, disant voir son père malade ; rentrée chez elle, elle trouve un télégramme annonçant la mort de son père à 10 h. 1/2. Mme V. était hystérique.
Mme F. J. avait une bonne qu'un soldat venait voir tous les soirs, avec sa permission. Un soir, elle refuse l'entrée au militaire et fait barricader la porte, disant qu'elle avait eu le pressentiment soudain qu'il la voulait voler et assassiner. Ce qui fut reconnu véritable plus tard, après aveux de la bonne qui voulait fuir à l'étranger avec son amant et l'argent du vol.
Il serait facile d'expliquer tous ces faits, comme je le faisais moi-même, en regardant la pensée comme un mode de mouvement, ce qui en fait concevoir la transmission à grande comme à petite
distance. Mais, l'énergie des mouvements vibratoires décroissant avec le carré des distances, on s'explique bien que la pensée se transmette entre deux points voisins, mais non pas entre deux points éloignés, sans diminution d'intensité.
Ce qui ressort de tout ceci, c'est que les transmissions de pensée n'ont lieu d'ordinaire que chez les sujets hystériques ou hypnotisés.