DE CARACTÈRE DIFFÉRENT POUR CHAQUE COTÉ, DANS L'ÉTAT CATALEPTIQUE
Braid, le premier, a constaté que dans l’état cataleptique, en imprimant aux membres du sujet une attitude déterminée, l’émotion en rapport avec l’attitude imprimée se manifeste immédiatement sur les traits de son visage. C’est ce qu’il appelait la suggestion par les gestes , et ce que nous avons appelé, dès nos premières expériences, la suggestion par X intermédiaire du sens musculaire. Ainsi, par exemple, si l’on joint les mains du sujet, ses traits réfléteront le recueillement de la prière et toute son attitude indiquera la supplication ; qu’on lui place le bras à moitié fléchi, le point fermé, aussitôt l’on verra se peindre sur la physionomie l’expression de la colère et de la menace. Les mains étant placées dans la position de porter un fardeau, de grimper, de combattre, etc., l’idée des actions s’accuse très nettement dans toute l’attitude du sujet (1).
Braid a môme vu que l’excitation portée sur un groupe de muscles très limité peut déterminer un effet de physionomie très accentué : « Ainsi, dit-il, le simple plissement de la peau à la région moyenne du front évoque des images tristes , quelle que soit l’impression maîtresse du mouvement, quel que soit l’organe en jeu. De même, le relèvement de la tête, le patient étant à genoux, amène à penser au ciel et à la lumière; l’abaissement de la tête fait au contraire penser à l’enfer, aux ténèbres et aux choses tristes ; c’est ainsi qu’on peut
(1) Azam. Note sur le sommeil nerveux ou hypnotisme. (Arch.gén. de médecine, 1860, p.'l9.)
provoquer et modifier à volonté les idées chez les individus « en possession »; on peut les conduire du grave au doux, du plaisant au sévère. Leur manière d’être se modifie, ils sentent, ils voient, comme si tout ce dont il est question était la réalité. Us agissent, ils parlent sans le moindre signe de volonté personnelle, tandis qu’ils sont soumis à une volonté étrangère d’une manière si catégorique (1). »
Depuis, ces faits ont été vérifiés un grand nombre de fois. Garpenter notamment s’est porté garant de la vérité des faits décrits par Braid ^2) .
Un point important à signaler, c’est que la personnalité de l’observateur n’est absolument pour rien dans la naissance ou la disparition de ces singuliers phénomènes. La malade absolument passive est impressionnée de la même façon par la parole (le geste ou l’excitation) de qui que ce soit. Née à la voix d’un observateur, l’hallucination peut continuer et se modifier sous l’influence d’un autre, elle peut disparaître au commandement d'un troisième (3).
M. Charcot a repris, avec beaucoup de soin, cette étude des phénomènes de suggestion par V intermédiaire du sens musculaire, et, il ne s’est pas borné à les constater, il a mis en relief le mécanisme interne qui relie le geste à la parole en faisant une expérience inverse.
En faisant contracter successivement, au moyen de la faradisation, les diiférents muscles de la face suivant le procédé de Duchenne de Boulogne, il a vu, chez certains sujets, les membres par des attitudes variées se mettre en harmonie avec les expressions qu’il avait artificiellement imprimées à la physionomie.
Tous les observateurs avaient donc acquis la certitude qu’on peut, chez un sujet en catalepsie, provoquer une suggestion
(1) Braid. Neurypnologie. Traité du sommeil nerveux. (Traduction J. Simon. Paris, 1883, p. 249 et suiv.)
(2) Carpenter. Art. Sleep. (In cyclopœdia of analom. and physiology of Tood.)
(3) P. Richer. L’hystéro-épilepsie. Paris, p. 398.
unique par les différents procédés indiqués plus haut (parole, geste imprimé, attitude imposée).
Mais, il n’était venu à l’idée de personne de rechercher si, en imprimant une attitude différente à chaque côté du corps du sujet en expérience, on obtiendrait une expression faciale différente pour chaque côté du visage; en un mot, une double émotion, sensation et perception, pouvait-elle se manifester simultanément sur chaque coté du visage et du corps ?
C’est ce que M. Dumontpallier et nous-même avons réalisé par des expériences multiples chez plusieurs hystériques.
Nous allons reproduire le résumé de chacune de ces expériences, dans l’ordre dans lequel elles ont été exécutées :
Première expérience. — Une malade, la nommée Pauline G..., âgée de 20 ans, est mise en catalepsie.
On s’est assuré préalablement que sa sensibilité était également répartie des deux côtés du corps. L'expérimentateur pose l’extrémité des doigts de la main gauche de la malade sur les lèvres de la dite malade et imprime au bras du môme côté les mouvements qui sont exécutés dans l’acte qui consiste à envoyer des baisers avec la main. Aussitôt la malade répète le mouvement, en même temps que le côté gauche de sa figure prend l’expression du sourire et s’épanouit. Pendant que les mouvements du bras gauche continuent et que le côté gauche de la face conserve l’expression du sourire, on donne au bras et à la main du côté droit l’attitude que prendrait une personne qui repousserait un objet, une image qui lui ferait horreur; la malade conserve au bras droit cette attitude, et le côté droit du visage prend l’expression de la terreur ; le sourcil se contracte, la commissure labiale droite s’abaisse.
Dans cet état, le visage de la malade offre une expression double qui est en rapport avec les attitudes des membres.
La malade, une fois réveillée, ne se souvient de rien de ce qui s’est passé.
Deuxième expérience. — Une autre malade, la nommée Maria G..., âgée de 22 ans, est mise en catalepsie.
On fait aussi sur elle l’expérience de double suggestion simultanée, en donnant au membre supérieur gauche le geste de l’adieu, et au membre supérieur droit le geste du commandement.
Alors le visage, du côté droit, prend l’expression sévère d’une personne qui donne un ordre impérieux, et le visage, du côté gauche, prend l’expression douce d’une personne qui sourit.
Après ces expériences si décisives, il était possible d’en multiplier la répétition à l’infini en variant les attitudes.
La photographie instantanée, en fixant les résultats obtenus, fournissait un excellent moyen de contrôle.
En communiquant ces faits à la Société de Biologie, M. Dumontpallier ajoutait les considérations suivantes :
« N’est-il pas rationnel de supposer que, dans cette expérience, l’acte musculaire d’un côté a suggéré dans l’hémisphère opposé du cerveau une expression qui s’est traduite par l’expression hémi-latérale de la face.
« Chaque hémisphère cérébral, dans cette expérience, aurait donc été mis en activité par un acte musculaire, et la perception de chaque moitié du cerveau se serait manifestée par des contractions musculaires du visage, qui d’un côté exprimaient le sourire et de l’autre la frayeur.
« Cette expérience ne prouvait-elle pas l’indépendance fonctionnelle de chaque hémisphère cérébral, indépendance rendue manifeste par une excitation réflexe, dont le siège primitif était dans les muscles du bras droit et du bras gauche (1).
Depuis, M. Charcot a vérifié la réalité de ces faits en constatant qu’il est possible, en donnant aux deux bras d’un sujet en catalepsie une attitude d’impression contraire, d’amener, par exemple, le sourire sur une moitié de la face, pendant que l’impulsion de la colère est marquée sur l’autre moitié par le froncement du sourcil (2).
(1) Dumontpallier (C. R. de la Société de Biologie. Séance du 16 décembre 1882, p. 791 et suiv.)
(2) J.-M. Charcot. Exposé des titres scientifiques de M. J. -M. Charcot, septembre 1883.