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POUR CHAQUE COTÉ, DANS L’ÉTAT SOMNAMBULIQUE

Bien que dans les différents états de l’hypnotisme on puisse, par des procédés variés, donner lieu à des phénomènes qui paraissent relever des suggestions telles que les entend M. Bernheim (1), nous pensons que la période de l’hypnotisme, désignéepar M. le professeur Charcot sous le nom de somnambulisme .est celle dans laquelle on peut le plus facilement produire les différents phénomènes qui ont pour origine les impressions sensitives périphériques.

En effet, c’est dans cette période de somnambulisme que le sujet en expérience reste surtout en communication avec l’observateur (2).

Tous les observateurs ont été préoccupés par la question de savoir si la conscience persiste dans l’état de somnambulisme.

Pour Prosper Despine(3), le somnambulisme est caractérisé physiologiquement par l’exercice de l’activité automatique seule du cerveau pendant la paralysie de son activité consciente qui manifeste le moi.

D’après cette doctrine, l’hypnotisé marche ou agit comme la grenouille décapitée nage, il est un mécanisme inconscient à la merci de l’endormeur.

(1) Bernheim. De la suggestion dans l’état hypnotique, dans l’état de veille. Nancy, 1883. (Compt. rend, de l’Acad. des sc., 1882.)

(2) Une étude répétée et plus approfondie de la succession quelquefois très rapide des différentes périodes de l’hypnotisme ou de certains états mixtes, permettra certainement, dans l’avenir, de faire la juste part qui revient aux différentes périodes dans les phénomènes dits de suggestion, en général.

(3) Prosper Despine. Etudes scientiliques sur le somnambulisme, Paris, 1880.

Pour M. Bernheim, au contraire, l'activité cérébrale volontaire peut ne point être complètement endormie chez l'hypnotisé.

Nous ne voulons pas entrer dans cette discussion, qui n’est pas close, pour savoir si la conscience persiste ou est abolie pendant le somnambulisme.

Nous retiendrons seulement ce que nous dit à ce sujet M. le professeur Bernheim :

« La seule chose certaine, c’est qu’il existe chez le sujet hypnotisable ou impressionnable à la suggestion une aptitude particulière à transformer Vidée reçue en acte (1).

Or, c’est ce qui se passe au plus haut degré dans l’état de somnambulisme type , tel que le décrit M. le professeur Charcot (2).

On remarquera avec quel soin nous précisons, car, en effet, le mot de somnambulisme, pris dans l’acception aussi large que l’ont fait la plupart des auteurs, et en particulier par

(1) Bernheim. Lococitato, p. 85.

(2) Quel que soit le procédé mis en usage pour produire le somnambulisme, dans cet état, les yeux sont clos ou demi-clos, les paupières sont souvent agitées d’un léger frémissement. Abandonné à lui-mème, le sujet paraît endormi ou plutôt engourdi. Son attitude n’est pas aussi affaissée, la résolution des membres n’est jamais aussi complète que dans l’état léthargique.

Les réflexes tendineux ne diffèrent pas de ce qu’ils sont à l’état normal, l’hyperexcitabilité neuro-musculaire n’existe pas. L’excitation du tégument peut par contre être suivie de contracture.

Cette contracture somnambulique n’offre jamais dans sa localisation ces caractères de précision, pour ainsi dire anatomiques, que présente la contracture de la léthargie. Elle ne cède point comme la contracture léthargique à l’excitation mécanique des antagonistes, tandis qu’elle cesse au contraire, en général très facilement, smis l’influence des excitations cutanées faibles qui l’ont fait naître.

Tandis que l’analgésie peut être complète, il existe en général une exaltation remarquable de certains modes de la sensibilité de la peau, du sens musculaire et de quelques sens spéciaux.

Il est en général très simple par voie d’injonction ou de suggestion, de déterminer chez le sujet la mise en jen d’actes automatiques très variés.

MM. Ch. Richet (1) et Chambard (2), comprend un certain nombre d’états différents de l’hypnose. Or, lorsqu’on se place au point de vue expérimental, il est absolument indispensable pour l’opérateur de pouvoir déterminer exactement la période dans laquelle se trouvent les sujets en expérience.

Il arrive souvent qu’une même cause, exercée à des degrés différents, peut produire chez certains sujets la léthargie, chez certains autres la catalepsie, et enfin chez quelques-uns le somnambulisme; c’est ce qui explique la confusion qui existe dans l’esprit des expérimentateurs exposés à confondre sous la dénomination générale de léthargie, de catalepsie ou de somnambulisme , tous les faits qu’ils ont obtenus par les mêmes procédés.

Nous avons admis plus haut que chez le somnambule il y a une aptitude particulière à tr ans fonner, à l'insu de sa volonté, l'idée reçue en acte ou en mouvement.

C’est en partant de ce principe que nous avons entrepris de provoquer, chez des sujets en somnambulisme, des illusions et des hallucinations, simples ou doubles, des divers sens, en agissant sur leur cerveau par l’intermédiaire de l’ouïe.

Nous donnons les expériences dans l’ordre où elles ont été exécutées :

Première expérience : Illusions du goût. — La malade, Mm0 C..., est mise en somnambulisme par pression sur le vertex.

Auparavant, à l’aide des plaques métalliques, on lui a également réparti la sensibilité générale et la sensibilité spéciale sur les deux côtés du corps.

Dans l’état somnambulique, on constate que la malade sent bien les piqûres à droite et à gauche, qu’elle perçoit les odeurs

(1) Ch. Richet. Du somnambulisme provoqué. (Journ. de l’anat.etde la physiol., 1875.)

(2) Chambard. Etude symptomatologique sur le somnambulisme. (Lyon médical, 1883.)

par les deux narines, entend les sons par les deux oreilles. Seule, la vue n’est pas très distincte.

Le sens du goût, sur lequel doit porter l’illusion, est parfaitement intact et lui donne des sensations réelles.

Dans ces conditions, on dépose sur le côté droit et sur le côté gauche de la langue de la malade quelques gouttes d’eau. Elle a nettement la sensation du contact et du goût de l’eau.

Mais, si on lui dit qu’elle se trompe, et que ce n’est pas de l’eau mais du rhum qu’on dépose sur le côté droit de la langue, elle en convient et fait une grimace qui marque son dégoût.

De même, si on met quelques gouttes d’eau sur le côté gauche delà langue, on lui persuade facilement que c’est du sirop; elle a l’illusion d’un liquide sucré et elle trouve cela agréable.

L’illusion doublesimultanée du rhum et du sirop sur lalangue dure un certain temps, et la malade, interrogée à nouveau, trouve bizarre qu’on lui ait mis du rhum sur un côté de la langue et du sucre de l’autre côté.

Ainsi, dans cette expérience, la malade avait, à un moment donné, et cela simultanément , la saveur amère du rhum d’un côté de la langue, et la saveur sucrée du sirop de l’autre côté.

Il y avait donc une double perception cérébrale, fausse, illusoire, dont le point de départ avait été une sensation distincte et vraie pour chaque côté de la langue.

N’est-il pas rationnel de penser de cette expérience que la sensation linguale, bilatérale exacte, réelle d’abord, a été l’occasion de deux illusions gustatives dont le siège, distinct pour chacune d’elles, était dans un hémisphère cérébral différent, correspondant à l’origine du nerf sensitif.

Deuxième expérience : Illusions de l'odorat. — Une expérience semblable a été faite par l’organe de l’odorat et a donné les mêmes résultats.

Pendant l’état somnambulique, la malade percevait avec la même intensité, par la narine droite et par la narine gauche, une odeur réelle qu’on lui présentait; mais, sionlui affirmait qu’elle se trompait, et si, mettant alternativement un flacon rempli d’eau ordinaire sous chaque narine, on lui disait que sous la narine Béril Ion 12

droite c’était de la verveine, et sous la narine gauche du vinaigre, la malade percevait à la fois les deux différentes odeurs et la sensation restait distincte pendant un certain temps-

Il y avait donc encore là, illusion double et simultanée.

Troisième expérience : Illusions du toucher. — Des illusions analogues pouvaient être suscitées lorsqu’on portait un excitant sur la surface cutanée alternativement pour chaque côté du corps ou simultanément pour les deux côtés.

Dans ces expériences, une sensation avait été l’occasion d’une illusion.

Dans les faits qui précèdent, l’excitation primitive sensorielle qui provoquait l’illusion n’était pas nécessaire ; on pouvait d’emblée créer des hallucinations du goût et de l’odorat en disant à la malade qu’elle avait une saveur différente pour chaque côté de la langue ; ou bien qu’elle avait des flacons d’odeurs différentes sous chaque narine.

C’étaient là de véritables hallucinations du goût et de l’odorat.

Mais le fait le plus caractéristique était le suivant : c’est que les illusions et les hallucinations étaient accompagne'es d'une expression spéciale de chaque côté du visage , expression qui répondait à la nature de l'illusion ou de l'hallucination.

Dans une seconde série d’expériences, les illusions et les hallucinations ont porté sur l’ouïe et sur la vue (1) :

Première expérience : Illusions, hallucinations de l'ouïe et de la vue. — La malade étant toujours dans la période somnambulique de l’hypnotisme, on lui fait entendre les airs d’une boîte à musique, elle marque la mesure et son visage témoigne la satisfaction qu’elle éprouve. On déclame à côté d’elle les vers d’une tragédie, elle prend l’attitude d’une personne qui écoute avec attention et son visage traduit les im-

(1) Dumontpallier. De l’indépendance fonctionnelle de chaque hémisphère cérébral. (Bull, de la Soc. de biologie, 1882, p. 794 et suiv. — Gazette des hôpitaux, 6 juin et 23 décembre 1882.)

pressions que font naître les différents sentiments exprimés par les personnages en scène.

Elle a donc parfaitement entendu, parfaitement compris et saisi les nuances musicales de l’instrument et les sentiments de la scène tragique.

Son visage a exprimé toutes ses sensations, tousses sentiments, et cela avec une délicatesse qui n’eût pas été aussi manifeste à l’état de veille.

Cela étant, on lui bouche hermétiquement l’oreille droite, appliquant un linge plié en plusieurs doubles; puis, l’expérimentateur, se mettant à la gauche de la malade, lui décrit un tableau champêtre, et lorsqu’elle déclare voir tout ce qu’on vient de décrire, il l’engage à dire ce qu’elle voit. Elle continue le tableau, expose les actes des personnages et son cerveau crée une scène qui fait suite au récit. A ce moment, pendant qu’elle continue à parler, on enlève le linge appliqué sur l’oreille droite, et on lui décrit dans cette oreille une scène de carnage. La malade est effrayée, et son visage exprime à ce moment , du côté droit, la frayeur, tandis que le côté gauche de son visage exprime la satisfaction de la vue du tableau champêtre. Alors on lui demande, en s’adressant alternativement à l’une et l’autre oreille, de retracer chacun des épisodes de cette double hallucination de la vue dont l’origine a été dans l’organe de l’ouïe et, elle retrace alternativement, au gré de l’expérimentateur, la scène de chasse et la scène champêtre, tandis que chaque côté du visage conserve l’expression en rapport avec chacun des tableaux qu’elle continue à voir.

Plus tard, les expériences ont été simplifiées de la manière suivante, en agissant simultanément de chaque côté :

Deux expérimentateurs se placent l’un à gauche, l'autre à droite de la malade, un appareil photographique est disposé de façon à enregistrer le double effet facial produit.

Pendant qu’un expérimentateur dit à l’oreille gauche que le temps est admirable, l’autre lui dit à l’oreille droite qu’il est pluvieux. On constate, de la [façon la plus manifeste, que la face de la malade a révélé à gauche une expression riante

nettement caractérisée, et à gauche une expression des plus maussades.

On renouvelle l’expérience précédente ; seulement, pour varier les expressions, on fait à l’oreille gauche de la malade le récit d’un deuil cruel, et à l’oreille droite celui d’une agréable partie de plaisir.

A droite, la physionomie reflète l’expression d’une vive douleur, à gauche celui d’une franche gaieté.

Il est à remarquer que l’intensité des résultats obtenus est en rapport avec l’intensité de la cause. Un récit peu émotionnant n’amènera sur la physionomie qu’un changement peu marqué.

Deuxième expérience : Illusions et hallucinations simultanées de la vue et de l'ouïe. — Il a été facile de provoquer chez un sujet des hallucinations de la vue d’un côté et des hallucinations de l’ouïe du côté oppposé.

Pour cela, il suffit de décrire à l’oreille gauche la vue d’un tableau agréable ; au contraire, on imite à droite le bruit d’une fusillade, par exemple; immédiatement la figure du côté droit exprime l’effroi, sans que celle du côté gauche cesse d’exprimer la satisfaction.

Il existe donc simultanément dans le cerveau du sujet deux hallucinations de nature différente, dont le point de départ aurait été une excitation de l’organe de l’ouïe, et dont le siège, suivant nous, appartenait à un hémisphère cérébral différent.

S’il n’en était pas ainsi, il serait difficile de comprendre les contractions opposées de visage en rapport avec chacune des hallucinations.

Quant à la critique qui consisterait à dire que les illusions et les hallucinations provoquées chez les hystériques, dans la période somnambulique de l’hypnotisme, sont l'effet de simulation de la part des malades soumises aux expériences, il n’y a qu’une réponse à faire : c’est qu’il n’est possible à personne, même à une hystérique, en état de veille, de mettre

soudainement et simultanément sur son visage d’un côté la joie, de l’autre la frayeur.

D’ailleurs, les expériences qui viennent d’être relatées ont été maintes fois répétées publiquement. Elles ont fait l’objet d’une conférence à l’asile Sainte-Anne, dans le service de M. Magnan. Au cours de cette conférence, après que des projections photographiques eurent fait passer sous les yeux les effets obtenus dans les premières expériences, la malade Maria G... a été amenée, et on a pu reproduire sur elle tous les phénomènes sus-annoncés.

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