I. SUBSTANCES EMPLOYÉES
J'ai opéré, comme on- peut le voir, sur un assez grand nombre de substances.
Ces substances sont :
Oxygène, Hydrogène, Acide carbonique, Protoxyde d'azote, Hydrogène carboné, Arséniure d'hydrogène, Oxygène ozonisé, Acide sulfurique, Fleur de soufre, Chlorure de sodium, Sulfate de cuivre, Chloroforme médicinal, Éther, Chloral,
Tribromure alcalin, Essence de térébenthine,
— de rose,
— de lavande,
— de menthe,
— de fenouil,
— d'anis,
— de serpolet,
— de thym,
— de thuya,
— d'absinthe, Liqueur de fleur d'oranger,
— de curaçao,
Alcoolat de menthe,
Eau de Cologne,
Eau-de viedelavandeambrée,
Alcool absolu,
Vin rouge,
Bière,
Ail,
Poivre,
Oignon cru,
Sucre,
Café,
Tabac,
Sulfate de spartéine,
Chlorhydrate de morphine,
Poudre de valériane,
Poudre d'ipéca,
Haschisch,
Laudanum,
Sirop de morphine,
Sultate d'atropine
Ergotine Yvon,
Pilocarpine,
Sulfate d'ésérine,
Fleur de muguet,
— d'héliotrope,
— de réséda, § Musc.
Dans l'exposition qui suit j'ai fait une certaine sélection et n'ai rapporté que les expériences qui présentaient des caractères assez précis.
Pour avoir tout d'abord une idée nette des résultats de l'emploi des substances à distance et éliminer certaines inconnues, j'ai dû, au préalable, me rendre compte de l'action que pouvait avoir chez les sujets hypnotiques le tube de verre luimême, en tant que silicate de potasse, et l'eau en tant que protoxyde d'hydrogène et agent de dissolution des corps. Ces inconnues ayant été éliminées ainsi qu'il est dit plus loin, j'ai pu procéder avec plus de précision à l'emploi méthodique des différentes substances.
Les tubes employés étaient de petites éprouvettes ordinaires, scellées à la lampe une fois chargées des substances à essayer, et ne devant pas dépasser en général 8 à 10 centimètres pour éviter les brisements lorsque ces tubes sont appliqués dans le cou et que les sujets font des mouvements désordonnés. Les tubes munis d'un numéro d'ordre, étaient successivement placés à gauche et à droite : d'abord au niveau de la nuque. Les réactions ayant été notées, chaque tube était présenté
successivement de chaque côté devant l'oreille, devant l'œil, la narine, la commissure labiale, la région thyroïdienne, la peau de l'avant-bras et de la main et quelquefois dans la région épigrastique et abdominale. Les substances employées doivent être servies à petite dose et principalement en solution, 1 gramme au 1/10, les doses trop fortes produisent des réactions perturbatrices et des convulsions violentes qui masquent les résultats.
Ainsi au début de mes expériences j'avais imprudemment mis le sujet en présence d'un ballon de capacité d'un litre et contenant de l'oxygène; la. réaction a été des plus violentes, accompagnée de mouvements de rotation à grande amplitude de la tête sur le cou, et tellement intenses que j'ai dû arrêter l'expérience. J'ai pu la reprendre plus tard en employant seulement une éprouvette de 8 Centimètres cubes.
On verra, par la comparaison des détails insérés dans le journal de ces expériences :
1 ° Qu'un grand nombre de substances employées déterminent chez les sujets des réactions silencieuses. Le sujet étant en période de catalepsie ouvre les yeux, est pris de convulsions, fait des
grimaces, sans proférer une parole — la strychnine, la morphine, le bromure de potassium, etc., sont dans ce cas. Un certain nombre d'autres substances, qui paraissent avoir une action élective sur les régions intellectuelles, déterminent une excitation plus vive et font passer le sujet en période de somnambulisme lucide. Il parle alors, fait des récits et entend les paroles qu'on lui adresse;
20 Les réactions du côté gauche ou du côté droit sont dissemblables chez certains sujets dédoublés;
3° Elles varient suivant la région d'application et par conséquent le même médicament paraît avoir des actions multiples; ainsi l'ipéca présenté au niveau de la région thyroïdienne détermine le gonflement de cette région (planche XXIII), tandis que présenté au niveau de la région latérale gauche du cou il sollicite le vomissement (planche VII). La morphine offre la même série de phénomènes; présentée au niveau de l'oreille droite elle détermine une physionomie de béatitude ; et au niveau de l'oreille gauche , une physionomie terrible (planches IX et X), tandis que l'action somnifère ne se révèle que par la présentation du tube au niveau de la nuque en arrière et à droite, ce qui
semble démontrer que l'action spécifique de certains médicaments ne se révèle que sur un territoire isolé des divers plexus sensoriels.
4° Que ces réactions expérimentales de l'organisme se décomposent en une période ascendante, qui se maintient tant que le sujet est en présence du tube; une période d'état pendant laquelle le sujet reste chargé de l'action médicamenteuse, et une période de décours, dans laquelle le tube étant éloigné du sujet, l'action delà substance incitatrice s'use peu à peu, jusqu'au moment où le sujet entre en période de léthargie de retour. Dans la planche XI, le sujet qui a été soumis à la morphine est en plein sommeil morphinique, il repose doucement dans cette situation, et peu à peu, l'action de la morphine s'épuisant, il repasse dans la période de léthargie de retour (planche XII). Il a alors expurgé toute sa morphine et récupéré l'hyperexcitabilité neuro-musculaire qu'il n'avait pas dans la période précédente.
On peut donc dire que ces actions dynamiques, exercées par des substances présentées dans des tubes, ont une durée transitoire et qu'elles disparaissent sans laisser de trace. On comprend quelle
importance ces phénomènes peuvent avoir au point de vue médico-légal, au point de vue des troubles profonds que Ton peut déterminer du côté de l'innervation du cœur ou des poumons (planches VI, XIII et XIV).
Relativement au sujet mis en expérience, étant donné que l'on soit suffisamment renseigné sur les conditions qui touchent à sa sincérité, il doit être placé dans les conditions de calme et de tranquillité parfaits, que j'ai précédemment indiquées, et mis en période de léthargie comme point de départ. Les caractères de l'état léthargique devenus actuellement classiques, depuis les indications si précises de M. Charcot, ayant été vérifiés, on applique le tube à expériences sans proférer un mot, au niveau de la nuque, en ayant soin au préalable de le munir d'un numéro ou d'un signe indicateur et on attend une ou deux minutes ce qui va se passer.
Le sujet principal, Esther, qui a servi à toutes ces recherches, est d'une sensibilité exquise et d'une impressionabilité toute spéciale.
C'est une jeune femme de vingt ans, dont on peut voir (planche I) la physionomie naturelle et
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calme. Dès l'âge de treize ans, elle venait à la Salpêtrière réclamer mes soins, et par conséquent il y a près de sept années que je l'ai suivie dans son existence, et que j'ai assisté à l'évolution des symptômes nerveux qu'elle a présentés.
Elle ne paraît pas avoir des antécédents héréditaires très nettement accusés ; elle appartient à une famille nombreuse, où il y a eu douze enfants, sept sont morts en bas âge, de convulsions ; ceux qui restent — l'aîné a vingt-huit ans, la plus jeune douze — paraissent bien portants au point de vue des accidents nerveux.
Quant à elle, elle n'a pas eu d'accident dans son enfance, comme la plupart de ses sœurs ; elle a été réglée à onze ans, et à l'âge de treize ans, à la suite d'une peur, elle a été prise d'une première attaque d'hystéro-épilepsie ; les attaques ont été très fréquentes et très intenses; et comme elles étaient accompagnées de troubles cérébraux, on a été obligé de la placer à la Salpêtrière, dans le service de M. Legrand du Saulle; après un séjour de quelques mois, le calme revint dans son esprit, et les convulsions étant devenues moins fréquentes, elle fut placée dans mon service à la Salpêtrière. A ce
DANS NOS EXPÉRIENCES l6l
moment les attaques étaient très nettement hystéro-épileptiques, avec convulsions intenses, cris, vociférations, etc. Elles se répétaient trois ou quatre fois par semaine. Les moyens usuels de la thérapeutique, bromure, bains, piqûres de morphine, furent employés inutilement.
Ce n'est qu'en 1884, que je me décidai à avoir recours aux pratiques de l'hypnotisme qui, sous l'inspiration de mon éminent collègue de la Salpêtrière, M. Charcot, commençaient à se révéler par des résultats sérieux. Esther fut donc mise en traitement suivant les pratiques usitées audit hôpital, et elle devint bientôt un sujet impressionnable et très démonstratif. L'état général s'améliora et les attaques convulsives diminuèrent d'intensité et de fréquence. A plusieurs reprises elle quitta le service pour rejoindre sa famille et reprendre son état; elle revint à plusieurs reprises aussi soit à la Salpêtrière, soit à la Charité, chercher une amélioration sur laquelle elle comptait, et qui était toujours Fhypnotisation. Revenue à la suite de crises convulsives multiples, qui avaient notablement affaibli sa santé, je la reçus dans mon service à la Charité, il y a quatre ans, et c'est en présence
J, Luys, L'Hypnotisme. I i
de ces rechutes répétées, que j'eus l'idée de faire l'essai sur elle de cette méthode nouvelle, que MM. Bourru et Burot venaient d'indiquer.
Au point de vue de la thérapeutique, il est curieux de noter que ces expériences de l'action des médicaments à distance ont été faites sur Esther dans les premiers mois de l'année 1886, et que pendant tout ce temps elle a été soumise à une série de substances variées; je l'ai eue à cette époque dans mon service, en observation, et j'ai noté alors que ses attaques convulsives avaient complètement disparu depuis plus d'une année, et qu'avant de disparaître complètement elles s'étaient transformées peu à peu. Elles avaient changé de territoire nerveux, pour ainsi dire, et le mouvement impulsif au lieu de se révéler par des secousses convulsives du côté des muscles, se manifestait presque toutes les semaines par des lipothymies, des bâillements accompagnés de pâleur généralisée et d'écume sanguinolente à la bouche, avec hallucinations; peu à peu ses attaques transformées s'éteignirent, et la malade put quitter l'hôpital et jouir d'un état de santé qui depuis un an ne s'est pas démenti.
Au point de vue physique, Esther est une femme de petite taille, bien prise et de figure agréable ; elle est très adroite de ses mains, et a été employée pendant un certain temps dans un atelier de typographie. La menstruation est régulière; on constate chez elle une anesthésie au niveau de la peau de Tavant-bras gauche. Il y a des phases de son existence dans lesquelles elle perd la vision des couleurs, elle ne distingue plus ni le rouge, ni le jaune, ni le bleu, tout lui paraît noir.
Au point de vue mental, elle est douée de cette intelligence pratique que l'on trouve chez les jeunes sujets, et en particulier chez certaines organisations parisiennes, livrées dès leur enfance à elles-mêmes et cherchant à trouver çà et là des moyens de gagner leur vie. Elle est gaie, vive et très secourable pour ses compagnes. C'est ainsi que sa nature essentiellement nerveuse l'a amenée à acquérir une expérience précoce des choses de la vie. Elle a été successivement : employée dans un atelier de typographie, danseuse dans un théâtre, puis chanteuse. Très curieuse par instinct, elle recherche avec grand intérêt les représentations
théâtrales, et à ses moments perdus les séances des cours d'assises et toutes les choses d'actualité. Ces détails ne sont pas sans importance au point de vue de sa manière d'être dans l'expression des diverses scènes que son imagination, richement meublée, déroule d'elle-même sous l'action stimulatrice de certaines substances.
Il s'en faut de beaucoup que les autres sujets, que j'ai mis en présence des substances médicamenteuses à distance, aient présenté les mêmes aptitudes réactionnelles qu'Esther. Chez la plupart d'entre eux, je n'ai pu obtenir que des réactions purement somatiques, des mouvements associés, des contractures partielles, des émotions imparfaitement significatives, et très rarement j'ai pu arriver à faire parler ces sujets, et à leur faire développer une de ces petites scènes qu'Esther a créées spontanément et qui dérivent d'une richesse spéciale de son imagination. Chaque sujet a donc son coefficient personnel et ses aptitudes natives, et il faut bien être persuadé que dans la plupart des phénomènes expressifs on ne rencontrera que des dissemblances de sujet à sujet; c'est donc dans l'expression somatique que la concor-
dance peut se rencontrer au point de vue de l'action à distance des médicaments.
Ainsi j'ai eu à ma disposition un autre sujet, la nommée Gabrielle (planche XXV), qui, alors qu'elle était dans mon service à la Chanté, a présenté au point de vue somatique des réactions absolument concordantes avec celles qui viennent d'être exposées.
Cette jeune femme, qui était sujette à des attaques hystéro-épileptiques, a passé pareillement par la Salpêtrière, et elle était aussi hémianesthésique dédoublée et très régulière au point de vue de l'expression des différentes phases somatiques de l'hypnotisme.
Ainsi, mise en présence d'un tube contenant de l'eau, elle présenta des phénomènes de contracture de la face, de la bouche et du bras, seulement ses yeux restaient fermés (planche XXVI). Mise en présence d'un tube contenant du cognac, les symptômes d'une ivresse profonde se révélèrent rapidement (planche XXVIII), je pus ainsi développer le gonflement thyroïdien d'une manière très rapide (planche XXVII). Mais les choses en restaient là, et je ne pus arriver à provoquer chez elle la pé-
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riode de somnambulisme lucide avec loquacité. Peut-être n'est-ce là qu'un effet de développement incomplet, et il est permis de supposer qu'avec un entraînement prolongé on pourrait obtenir, chez ce sujet en particulier, des manifestations plus fines et plus délicates. Il faut se rappeler encore que la plupart des sujets au point de vue de l'innervation varient d'une façon incessante et qu'ils ont en quelque sorte chacun leur spécialité, que tel par exemple, qui réussira très bien une expérience, sera imparfait sur une autre et réciproquement, et que ces aptitudes diverses sont un élément fondamental avec lequel il faut compter dans les expériences que l'on entreprend.
Sulfate de Strychnine
— Solution au dixième. 10 grammes de la solution —
On constate, avant de commencer l'expérience, que le sujet, Esther, quoique bien portante, présente de Thémianesthésie cutanée à gauche et de la cécité des couleurs.
Côté gauche. — Tube présenté au niveau de la nuque, au niveau du cou : malaise, grimace, souffrance, crispation des bras, poignets contractures, les yeux s'ouvrent, regard sinistre dirigé à gauche, anxiété respiratoire, gonflement thyroïdien (planche XXI) rapide, rougeur de la face.
L'action prolongée du tube amène des secousses électriques dans le bras et dans la jambe correspondants, puis les muscles du tronc se raidissent et la malade toute contracturée se renverse en arrière et sort de la position assise qu'elle avait précédemment. La physionomie offre l'expression de la terreur (pi. XXIV).
Le tube est présenté successivement devant l'oreille, et détermine des secousses successives comme des décharges électriques dans tout le corps..
Devant l'œil correspondant, mêmes secousses.
Devant la narine correspondante, secousses saccadées de la tête.
Côté droit. — Expression de terreur;, le sujet remue convulsivement les bras, sans contractures, tendance à déchirer ses vêtements.
Devant l'oreille (planche XXII) : le sujet semble écouter agréablement, sa figure est souriante.
Devant l'œil : expression désagréable, strabisme, impatience.
Devant la narine : mouvement d'aspiration comme pour renifler une substance agréable.