CHAPITRE PREMIER
Les personnes qui suivrent avec intérêt les divers problèmes qu'à soulevés, dans ces dernières années, l'étude scientifique des phénomènes de l'hypnotisme ne sont pas sans avoir eu connaissance des très intéressantes expériences que M. Bourru, professeur de pathologie médicale, et M. Burot, professeur de médecine légale à l'École de médecine de Rochefort, ont communiquées au Congrès de Grenoble, sous le titre suivant : Actions à distance des substances médicamenteuses 1 .
l Comptes rendus de l'Association française pour l'avancement des sciences, p. 18^, 1885 .
l6 CONSIDERATIONS GENERALES
Ces expériences ont été consignées, en 1886, dans un travail du Dr Berjon, médecin de deuxième classe de la marine1.
; MM. Bourru et Burot ont eux-mêmes exposé leur découverte, dans les deux volumes qu'ils ont publiés en 1887 et 1888 2.
Nos savants confrères, conduits par des expériences antérieures et une heureuse curiosité scientifique, sont arrivés à reconnaître que certaines substances médicamenteuses ou toxiques, placées en présence du sujet hypnotisé, à une distance de 8 à 10 centimètres, étaient susceptibles de déterminer chez ce sujet des réactions spéciales en accord avec leur propriété spécifique intrinsèque. C'est ainsi que l'opium était apte à déterminer le sommeil; les spiritueux, l'ivresse avec ses modalités variées, suivant qu'on employait telle ou telle substance alcoolique; l'eau de laurier-cerise,- un état d'extase religieuse; l'ipéca, les vomissements; la poudre de cantharides, le priapisme avec besoin
1 La grande hystérie che% l'homme, J.-B. Baillière, Paris, 1886.
2 La Suggestion mentale et l'action à distance des substances toxiques et médicamenteuses, 1887, 1 vol. in-16 avec 10 pi., et Variations de la personnalité, 1 vol. in-16 avec 15 pi., 1888 (J.-B. Baillière et fils).
d'uriner, et que la valériane enfin provoquait des impulsions à gratter la terre.
L'idée de rechercher l'action des substances médicamenteuses à distance avait été suggérée à MM. Bourru et Burot, dans leurs expériences de métalloscopie, quand ils virent l'or déterminer de la brûlure, non seulement au contact de la peau, mais encore à une distance de 10 centimètres, et l'iodurede potassium donner lieu à des bâillements et à des éternuements. Ils eurent recours à diverses substances médicamenteuses et reconnurent que l'opium appliqué sur la tête produisait un profond sommeil. Dès lors, les résultats bien imprévus de leurs expériences s'élargirent déplus en plus, et ils marchèrent dans cette voie de surprise en surprise, mais toujours guidés par des déductions rigoureuses.
Ces expériences si imprévues, et qui déconcertent de prime saut tout ce que nous croyons actuellement savoir sur l'action des substances médicamenteuses et toxiques sur les corps vivants, ont jeté un vif émoi dans le monde scientifique. Elles empruntaient au terrain même sur lequel elles étaient constituées, ainsi qu'à la façon mé-
J. Luys, L'Hypnotisme. 2
l8 CONSIDÉRATIONS GENERALES
thodique et correcte dont elles avaient été exposées, un caractère tout spécial d'étrangeté qui a soulevé tout d'abord bien des étonnements; étonnement légitime, du reste, qui accompagne toujours une idée nouvelle qui demande à prendre place dans le domaine scientifique.
Ce mouvement d'étonnement s'est traduit par le langage caractéristique suivant, tenu au Congrès par M. le Dr Duplouy, directeur de l'École de médecine de Rochefort :
« Les faits que vient d'énoncer M. Burot m'avaient paru si étranges qu'avant de les accepter j'ai dû les contrôler moi-même. Je dois dire que mon étonnement a été grand, et que ces constatations, qui tiennent du merveilleux, sont indéniables. J'ai vérifié manifestement l'action à distance de la valériane et de la cantharidine dans des conditions telles que, les flacons étant fréquemment mélangés, aucune supercherie ne pouvait exister. J'ai dû me rendre à l'évidence bien que, de par mon caractère, je sois désolé d'accepter ces faits qui paraissent surnaturels. »
Et dans ce cas particulier, le scepticisme était d'autant mieux appuyé qu'il s'agissait d'hypno-
tisme et de sujets hystériques. Si on n'incrimina pas la bonne foi des honorables savants qui étaient venus exposer les résultats de leurs travaux, on insinuait au moins des doutes sur la bonne foi et les tendances suspectes des sujets mis en expérience.
Quand on touche, dans le monde des gens qui par position dirigent l'opinion, aux problèmes qui ont rapport à l'hystérie, à l'hypnotisme, on excite d'emblée soit une attention négative, soit des réserves hypocrites. On n'ose pas discuter sur ce terrain; les timides ont toujours peur d'être trompés, et ils admettent généralement que les expériences faites sur des hystériques sont toutes plus ou moins entachées d'imposture et qu'on n'en doit rien croire.
Je fais incidemment allusion, de concert du reste avec un certain nombre de mes confrères qui s'occupent de maladies nerveuses, à une certaine tendance de l'opinion médicale que je considère comme mauvaise, quand il s'agit d'expériences touchant les sujets hystériques et contre laquelle il est bon et humain de réagir. Car s'il est incontestable qu'il existe un certain nombre de sujets
hystériques qui sont portés à accomplir toutes les excentricités possibles et à dissimuler d'une façon très experte leurs impressions et leurs actions, il en est au contraire un grand nombre dont l'état mental n'est pas tourné dans cette direction. En réalité, leur niveau intellectuel est assez peu élevé, et quand on vit avec ces sujets depuis cinq ou six ans dans une véritable familiarité, on peut connaître a fond leur caractère, leurs tendances, leurs habitudes, et c'est ainsi, par une pratique continue, qu'on peut avoir une quasi-certitude sur la valeur des manifestations morbides présentées par ces sujets et au besoin se porter garant de leur sincérité.
Vivement intéressé par les expériences de mes confrères de Rochefort, je me suis mis en mesure de les vérifier par des recherches comparatives, et ayant eu la bonne fortune d'avoir à ma disposition des sujets hystériques hypnotisables du sexe féminin dont je connaissais depuis plusieurs années les allures normales du caractère et les modalités pathologiques, j'ai pu employer sur eux les nouvelles méthodes d'investigation et, je m'empresse de le dire, vérifier dans les principaux points les expé-
riences si curieuses dont le monde scientifique doit la connaissance à MM. Bourru et Burot.
J'ai pu ainsi, soit en agissant sur des sujets différents, soit en répétant les mêmes expériences sur le même sujet à plusieurs semaines d'intervalle, constater des manifestations identiques, et reconnaître que les phénomènes de l'action des corps à distance se reproduisaient identiquement d'une façon fidèle.
J'ai constaté des phénomènes analogues par l'emploi des aimants.
Mes recherches personnelles ont porté sur un grand nombre de corps, quatre-vingt-sept environ. J'ai constaté l'action des corps sous la forme gazeuse, liquide et solide. J'ai étudié principalement l'action des corps usités en thérapeutique : la morphine, la strychnine, l'atropine, la narcéine, le bromure de potassium, les spiritueux, les essences aromatiques, et, au fur et à mesure que l'action propre de chacune de ces substances se révélait sur la physionomie ou l'attitude du sujet, je prenais un cliché photographique destiné à servir de témoin des troubles somatiques déterminés par telle ou telle substance
J'ai reconnu ainsi quelles ressources nouvelles ce moyen d'investigation était susceptible d'apporter dans le domaine, encore si peu connu, de la psychologie expérimentale, et combien il était important de pouvoir isoler, d'une façon nette et précise, certaines facultés confondues avec les phénomènes psychiques proprement dits : les facultés émotives. Elles peuvent être ainsi isolément sollicitées par telle ou telle substance, provoquées sous des formes variées et révéler ainsi leur indépendance fonctionnelle vis-à-vis de la Personnalité consciente, qui reste en dehors des phénomènes expérimentaux et n'est nullement ébranlée par eux.
J'ai encore pu constater ces phénomènes psychologiques d'une grande valeur, c'est que les actes trophiques qui dépendent de la vie végétative sont aussi aptes à se révéler sous l'action stimulatrice de certaines substances chez les sujets hypnotisés.
Ainsi, à différentes reprises et avec des substances différentes, j'ai pu observer incontestablement un trouble profond dans la circulation de la région du cou, le gonflement thyroïdien, la turgescence de la face. Dans d'autres circonstances,
c'étaient des troubles des muscles inspirateurs, l'accélération du pouls et même des mouvements désordonnés avec arrêt du cœur. Dans d'autres circonstances, j'ai suscité des vomissements et des troubles intestinaux.
Je me propose, dans l'exposé des recherches qui vont suivre, d'aborder successivement les sujets suivants :
Dans le deuxième chapitre, je traiterai tout d'abord des procédés techniques mis en usage pour obtenir des résultats comparables, avec garanties contre les causes d'erreur.
Dans le troisième chapitre, je m'occuperai de la méthode expérimentale à mettre en usage.
Je rappellerai les phénomènes nouveaux de l'hypnotisme et montrerai par quelles transitions insensibles les processus déterminés par l'action à distance des substances médicamenteuses et toxiques se rapprochent des précédents et forment ainsi un ensemble de faits similaires.
Dans le quatrième chapitre, j'exposerai lasymp-
tomatologie générale des états émotifs déterminés par l'action des substances en expérience, en indiquant la marche naturelle et les diverses modalités des phénomènes en évolution.
Dans le cinquième chapitre, je traiterai de la sollicitation des régions émotives par l'action de verres diversement colorés.
Dans le sixième chapitre, j'exposerai la transmission à distance des émotions d'un sujet hypnotisé à un autre.
Dans le septième chapitre, je parlerai du dédoublement de la faculté émotive pouvant être isolément sollicitée, à droite et à gauche, en donnant ainsi naissance à des manifestations dissemblables.
Dans le huitième chapitre, je signalerai principalement l'importance spéciale que cette nouvelle méthode peut avoir dans la thérapeutique des maladies mentales et nerveuses, en insistant surtout sur les précautions à prendre pour la mettre en usage et sur les dangers qu'elle peut faire courir aux expérimentateurs trop entreprenants.
Dans le neuvième chapitre je parlerai des substances que j'ai employées dans mes expériences et des sujets sur lesquels je les ai opérées.
Dans le dixième chapitre, je ferai le récit des expériences qui ont servi de base à ces études.
Enfin, dans un dernier chapitre, je répondrai aux objections faites à mes expériences par la Commission de l'Académie de médecine.