DES PROCÉDÉS TECHNIQUES A EMPLOYER DANS LA CONDUITE DES EXPÉRIENCES
Pour diriger convenablement les expériences dont il s'agit et obtenir des résultats fixes et comparables entre eux, il est de toute nécessité de procéder avec ordre et en suivant une méthode identique, car il s'agit ici de véritables expériences de laboratoire, extra-fines et subtiles, s'exercant sur un terrain ondoyant et divers. On comprend donc combien on ne saurait s'entourer de trop de précautions pour neutraliser les influences étrangères qui peuvent à l'insude l'expérimentateur, changer les conditions du problème.
Voyons d'abord les points qui touchent au sujet lui-même.
Le sujet, au moment où il est mis en expérience, devra être tenu dans un endroit calme, peu éclairé. On se méfiera des bruits inopinés, d'un son de cloches, par exemple, du tic-tac d'une horloge bruyante, d'un rayon solaire venu subitement éclairer la pièce, de la présence de certaines odeurs répandues dans l'atmosphère ambiante, et même d'une mouche inattendue qui, en se posant sur la face du sujet, détermine un chatouillement spécial, et par suite le réveil du sujet.
J'ai eu une jeune fille dans mon service, à la Charité, hystéro-épileptique, qui, tous les matins, lorsqu'elle entendait le son d'une certaine cloche, tombait régulièrement en léthargie.
Tous ces circomfusa qui, à l'état de veille, passent complètement inaperçus, par cela même qu'il s'agit de sujets portés par l'état d'hypnotisme à un état d'hyperexcitabilité extrême, développent chez eux des réactions d'une délicatesse excessive et tout à fait inattendues. Elles peuvent ainsi troubler les allures naturelles des phénomènes en évolution.
Le sujet passe alors d'un état dans un autre; il est porté, par exemple, de la phase cataleptique dans laquelle il devrait rester, dans la phase de
somnambulisme lucide, ou bien il se réveille naturellement et reprend connaissance.
Avant de commencer les expériences, il est toujours bon de s'informer de l'état de santé physiquedans lequel se trouve le sujet qui doit être hypnotisé, savoir s'il n'est pas fatigué par une marche prolongée, s'il n'a pas eu, quelques heures auparavant, des attaques convulsives, ou s'il n'a pas été contrarié par ces mille incidents journaliers qui deviennent, pour ces caractères excitables, des occasions de bouleversements moraux. S'il s'agit d'une femme, à quelle époque elle en est de la menstruation, si elle est avant, pendant ou après son flux menstruel, si elle n'est pas sous le coup d'hémorragies graves. Il est encore bon de s'informer de l'état de sensibilité cutanée et de rechercher si le sujet présente de l'hémiasnesthésie etdel'achromatopsie. Tous ces documents doivent être régulièrement consignés au point de vue de la tenue de l'observation, car ils expliquent certaines particularités qui se présentent dans les caractères du processus hypnotique, et entre autres ces phénomènes étranges du dédoublement en vertu duquel le sujet, en présence d'un seul et
même agent, est inégalement impressionné à gauche ou à droite. Il est tourné vers la tristesse si on agit sur le côté gauche, par exemple, et vers la gaîté si c'est le côté droit qui est mis en action. L'état hémianesthésique peut, dans certaines limites, rendre compte de cette qualité émotive qui se développe dans l'être humain.
Ces réserves faites avant de commencer, le sujet doit être assis dans un large fauteuil bien rembourré, dans lequel il pourra, sans qu'on ait la crainte de le voir se blesser, être pris d'attaques convulsives. On procède alors à l'hypnotisation suivant les procédés habituellement mis en usage.
Il est de toute nécessité que le sujet entre d'emblée dans la période de léthargie franche avec ses caractères d'hyperexcitabilité neuro- musculaire, qui ont été si bien décrits par M. Charcot; c'est la condition indispensable de toute expérimentation régulière.
Relativement aux questions qui touchent aux assistants, il est bon que les expérimentateurs qui travaillent pour eux-mêmes, et non pour pouvoir faire des exhibitions publiques de phénomènes curieux, aient soin de n'avoir près d'eux qu'un
entourage restreint : cinq à six personnes suffisent. Car il ne faut pas oublier que, parmi les auditeurs plus ou moins bien disposés à suivre avec attention les phénomènes si délicats qui vont se passer, il y a toujours un certain nombre d'impatients, de bavards, de sceptiques, qui se figurent qu'on les trompe et qu'on se joue de leur crédulité. Ils sont toujours portés à interpeller ouvertement le sujet, à le toucher sous un prétexte ou sous un autre, à chercher à voir l'état du pouls et des pupilles, à exposer tout haut leurs réflexions, à faire du bruit, et, en un mot, à introduire des éléments perturbateurs qui nuisent toujours à la marche régulière des phénomènes.
Il convient donc de veiller scrupuleusement à l'exécution de ce programme, sous peine de voir les expériences avorter et donner des résultats confus.
J'attribue ledésacord qui existe et certainement qui existera longtemps parmi les expérimentateurs travaillant dans la même direction, à l'inobservation des conditions toutes spéciales et excessives en apparence sur lesquelles je ne saurais trop appeler sérieusement l'attention.
Les choses étant ainsi disposées et le sujet mis en léthargie, que va-t-il se passer si on le laisse abandonné à lui-même ?
On comprend aisément la portée de cette interrogation, car, si on sait bien ce qui va se passer chez un sujet hypnotisé livré à lui-même, du mo ment qu'on le mettra en présence des substances stimulatrices, on en déduira immédiatement l'action propre qu'elles sont susceptibles de produire en lui par leur présence.
J'ai donc, dans ce but, institué une série d'expériences préalables.
J'ai, à plusieurs reprises, mis en léthargie différents sujets. Je les ai placés isolément dans une chambre séparée, loin de toute cause d'excitation, et je les ai ainsi laissés plusieurs heures consécutives dans cet état léthargique, sans qu'aucun phénomène analogue à ceux que nous exposerons plus tard se soit révélé.
Le sommeil léthargique s'est maintenu d'une façon continue, sans la moindre modification.
Voyons maintenant ce qui touche aux substances employées.
Les substances que j'ai successivement mises
en expérience sont des gaz, des liquides et des solides, contenus soit dans de petits ballons, soit dans des tubes à éprouvette fermés à la lampe.
Un tube fermé à l'aide d'un bouchon ciré donnait les mêmes réultats qu'un tube fermé à la lampe. . La prudence exige que l'on commence par des doses très faibles pour ne pas produire des effets de prostration ou d'excitation trop intenses.
J'ai employé le bromure de potassium à la dose de i gramme pour 10 grammes d'eau.
S'il s'agit de corps gazeux, il convient pareillement de ne procéder qu'avec de grandes précautions. Ainsi, au début de mes expériences, j'avais employé un ballon de verre d'un litre de capacité, rempli d'oxygène. J'ai alors obtenu, chez un sujet très sensible, des mouvements d'oscillation de la tête en avant et en arrière d'une extrême violence, se répétant comme des attaques convulsives avec congestion de la face, et j'ai dû interrompre immédiatement l'expérience pour ne pas avoir d'accidents à déplorer.
Lorsque, après quelques jours de repos, je repris l'étude de l'oxygène, je me servis d'un simple tube à expériences de 20 à 22 centimètres
cubes de capacité, et j'ai pu ainsi obtenir des réactions plus régulières.
Ici se présente encore une objection bien naturelle.
En présence de ces résultats si surprenants des substances enfermées dans des tubes de verre plus ou moins bien bouchés, je fus amené à me demander quelle part il convenait de faire à l'action du tube de verre lui-même, qui est un corps chimique déterminé (un silicate de soude ou de potasse) ? et dans quelles proportions il y jouait lui-même un rôle stimulateur ?
J'ai donc éliminé cette inconnue, et dû faire des recherches spéciales. J'ai placé sur le sujet en léthargie des tubes de verre bouchés et non bouchés, et j'ai constaté ce phénomène bien remarquable : c'est que le verre, ce corps en apparence inerte, qui n'a ni odeur, ni saveur, est néanmoins apte à déterminer des réactions spéciales que j'ai signalées plus loin dans le journal de mes expériences, et qui sont caractérisées surtout par une série de phénomènes hallucinatoires de nature tangible, accompagnés de quelques contractions des bras.
Il y a là un phénomène d'ordre physique des
j. Luys, L'Hypnotisme. 3
plus intéresants à connaître pour l'étude des réactions physiologiques, c'est que, dans la période de catalepsie, les sujets arrivent rapidement à un degré d'hyperexcitabilité visuelle extrême, et alors le moindre rayon lumineux qui vient les frapper devient pour eux un élément perturbateur de premier ordre.
Le tube de verre, en effet, réfléchit à la surface, par un chatoiement continu, la lumière ambiante, et c'est en raison de ce simple phénomène, d'ordre purement physique, que l'on voit apparaître ces réactions banales de contractures variées qui frappent sur tel ou tel département du système musculaire. Les vibrations lumineuses agissent, dans ce cas, comme succédanées de l'incitation électrique, pour mettre en action la force musculaire.
Il existe, du reste un moyen bien simple pour éloigner cette complication, c'est d'entourer chaque tube de verre d'une couche de papier noir, ou, quand on agit à distance, d'une couche de noir de fumée. On peut alors mettre le tube vide en présence du sujet, et, au bout d'une ou deux minutes de contact, on note l'absence de toute réaction de sa part et de toute contracture musculaire.
On m'a dit encore : « Si les substances les moins aptes à dégager en apparence des influences actives, telles que le verre, agissent sur l'état d'hyperexcitabilité des sujets, on peut admettre que l'eau que vous employez, pour tenir en suspension les différentes substances pulvérulentes que vous mettez en œuvre, doit avoir une action propre, qu'elle doit être, en tant que corps chimique défini, partie prenante du processus en activité et déterminer ainsi des réactions spécifiques dont il faut tenir compte. »
Le désir de répondre suffisamment à cette objection très légitime m'a amené, en effet, à la découverte d'un phénomène des plus étranges.
J'avais mis, en effet, un sujet en expérience, il était en léthargie; sans qu'il se doutât de quoi que ce soit, sans que je susse ce qui allait se passer, je lui avais placé le tube, contenant environ 10 grammes d'eau simple, au lieu d'élection habituel, à la nuque. Au bout d'une minute de contact du tube, quel ne fut pas mon étonnement de voir ce sujet ouvrir les yeux, prendre un regard menaçant et sinistre, les yeux fixés devant lui comme s'il était terrifié par un danger imminent, et,
en même temps, les muscles de la face se contracter ! Les mâchoires étaient rapprochées ; malgré tous mes efforts je ne pouvais parvenir à les écarter l'une de l'autre. En même temps la salive s'écoula des commissures labiales, et le sujet fut pris de contraction du pharynx et des muscles du cou, avec son regard fixe et menaçant, présentant l'expression faciale d'une véritable hydrophobique. C'était donc une hydrophobie expérimentale qui se révélait ainsi inopinément à mes yeux, sous l'action stimulatrice de 10 grammes d'eau simple, enfermés dans un tube de verre. Les planches XVI et XXVI ci-jointes donnent la représentation exacte du sujet au moment où les spasmes musculaires ont envahi son visage.
Voilà certes une série de phénomènes tout à fait inattendus et que j'ai constatés à différentes reprises chez plusieurs sujets. Mais ce que je vais dire est encore aussi singulier et mérite d'être pris en considération. Il s'agit de l'action des substances actives tenues en suspension dans l'eau.
Cette eau qui, employée seule, a une action si énergique et si spécifique, — employée avec d'autres substances, par exemple avec du bromure de
potassium (un dixième), perd son énergie spécifique. Elle ne suscite pas alors les phénomènes propres de l'hydrophobie avec des contractions multiples. C'est l'action du bromure de potassium seule qui alors domine la scène et absorbe toute l'attention; l'action de l'eau se trouve donc complètement masquée.
Il en est de même si l'on emploie toute autre substance. Que ce sort le sirop de morphine, le chloral, les bromures; qu'il s'agisse de poudres en suspension, Faction de l'eau, en tant qu'agent producteur d'incitation hydrophobique, est neutralisée, et c'est toujours la substance active qui prend le dessus et signale sa présence par des réactions spécifiques.
Il était donc important, pour simplifier l'étude déjà si complexe des substances actives sur les sujets hypnotisés, de dégager ces inconnues et d'isoler l'action propre du verre et celle de l'eau comme véhicule des substances diverses mises en expérience.
Enfin on nous a dit encore : « Ces substances que vous employez, vous les placez dans des tubes de verre ; elles ont une coloration spéciale, et le
sujet auquel vous les appliquez, par une sorte d'entraînement inconscient, peut-être même par l'idée de supercherie, peut les connaître d'un coup d'œil furtif, et vous conduire à votre insu dans une fausse direction. »
Pour répondre péremptoirement à cette objection capitale et faire tomber les soupçons de supercherie, j'ai dû avoir recours aux expériences suivantes: J'ai fait préparer des tubes contenant les substances actives, au nombre de douze par exemple, que je voulais expérimenter, sous forme de solution au dixième ; ces tubes étaient préparés par une personne tierce et pourvus d'un numéro d'ordre qui se repérait avec une liste indicatrice placée dans un pli cacheté par la même personne tierce. Le sujet en expérience et moi nous ignorions donc tout à fait quelle était la substance active contenue dans tel ou tel tube. Les expérimentations ont donc été dirigées dans ce sens, et, conduites avec méthode, elles n'ont pas démenti les résultats que j'avais préalablement formulés, c'est-à-dire l'action à distance des substances employées sur le sujet, et, de plus, l'action spécifique de chaque substance mise en présence.
Bien plus, pour étudier l'action des corps, non plus en solution, mais à l'état pulvérulent, de nouvelles expériences sont encore venues confirmer celles que je viens d'énoncer. Pour que le sujet ne puisse pas reconnaître la nature de la poudre en expérience par sa coloration, les tubes ont été enveloppés à l'extérieur d'une couche de papier opaque. Les résultats ont encore été plus conformes à ceux que j'attendais; seulement il est à noter ici que l'action de la chemise de papier dont les tubes étaient recouverts amène un certain retard dans la manifestation des phénomènes observés ; le papier agit en effet comme un agent modérateur de l'action dynamique des substances, et ce n'est environ qu'au bout du temps double que cette action se révèle.
Les amis du merveilleux, poussés dans leur dernier retranchement à propos de toutes les questions que soulève cette étude, ont mené grand bruit en disant que, dans tous les cas, il ne s'agissait que d'une suggestion faite de l'hypnotiseur à l'hypnotisé; et, à ce propos, ils ont jeté dans le public une série d'idées bizarres qui ont naturellement pris racine en raison directe de leur absurdité.
Ne se sont-ils pas imaginé qu'un sujet étant en état hypnotique pouvait recevoir de son hypnotiseur, rien que par l'action à distance de sa volonté silencieuse, une incitation psychique, en vertu de laquelle il se mettait à l'unisson avec lui; et si lui, par exemple, avait l'idée qu'il devait rire sous l'action de telle ou telle substance, le sujet docile devait incontinent se mettre à rire et, en un mot, sympathiser, d'une façon ou d'une autre, avec sa manière d'être, sous le coup d'une simple suggestion !
Ce sont là des données vagues et imaginaires, juxtaposées aux phénomènes scientifiques que nous exposons et qui n'ont pas plus de rapports avec eux que l'alchimie avec la chimie, ou les divinations de l'astrologie avec les données de l'astronomie de notre époque.
Cette donnée de suggestion mentale à distance ne tomberait-elle pas devant ce fait d'évidence que, toutes les fois qu'un tube est mis en présence d'un sujet une première fois, l'hypnotiseur ignore complètement ce qui va en résulter, témoin l'action de l'eau qui, à ma grande stupéfaction, la première fois que je l'ai employée, a déterminé des
phénomènes de trismus et d'hydrophobie? Plusieurs fois, chez différents sujets, j'opérai avec du protoxyde d'azote avec l'idée préconçue de provoquer l'hilarité du sujet; eh bien, à ce propos, je n'obtins jamais aucun résultat en concordance avec ce que l'on supposait, et c'était bien là une véritable suggestion.
Avant d'aller plus loin dans l'exposé de ces expériences, il y a un point capital sur lequel je désire encore vivement appeler l'attention de tous ceux qui sont à même d'entamer des recherches dans ce domaine spécial de la neurologie. Le terrain sur lequel on opère est très dangereux et il ne convient de l'aborder qu'avec une extrême prudence, attendu que, au point de vue des doses et de la susceptibilité propre du sujet, on avance à tâtons et on se trouve ainsi à chaque instant en face de l'inconnu.
Quoi qu'en disent certains sceptiques qui refusent volontiers à ces expériences un caractère d'expériences sérieuses, je le répète, ce n'est pas impunément que l'on soumet le système nerveux d'un sujet hypnotisé à l'action de certains corps. S'il ne conserve au réveil aucun souvenir de ce
qui s'est passé en lui, il a été néanmoins bouleleversé plus ou moins profondément dans une portion de sa substance. Il a perdu plus ou moins de son influx nerveux; et il faut avoir été témoin, commeje l'ai été à plusieurs reprises, des troubles profonds que Ton détermine inopinément du côté de l'innervation viscérale, pour comprendre les perplexités intenses dont on peut être envahi lorsqu'on assiste à de semblables désordres.
Tantôt le sujet, sous l'action du tube, reste silencieux pendant plusieurs minutes, on croit que rien ne se passe en lui et qu'il ne ressent rien. C'est tout le contraire, car pendant cette période latente l'action de la substance active s'accumule en lui, le sature comme un courant électrique dans une bouteille de Leyde, et tout d'un coup cette excitation accumulée éclate comme une décharge électrique sous forme de convulsions d'une extrême intensité.
Chez une femme hypnotisée de l'âge de trente ans, la nommée Léonie, soumise, en période de léthargie, à l'action d'un tube contenant 10 grammes de cognac, j'ai constaté ce phénomène très remarquable que l'action ébrieuse ne se manifes-
tait pas d'une façon immédiate, qu'elle s'emmagasinait en quelque sorte silencieusement, pour se révéler à un quart d'heure ou une demi-heure d'intervalle. Ainsi cette femme fut réveillée sans avoir en apparence ressenti les actions perturbatrices du tube contenant le cognac, elle rentra à son domicile, distant environ de cent cinquante pas, et ce n'est environ qu'un quart d'heure après sa rentrée qu'on aperçut que sa démarche était titubante, qu'elle commençait à s'exciter, à chanter et à présenter une scène d'ivresse. Cette scène dura une demi-heure.
Chez un autre sujet (Esther), 10 grammes de charbon de Beuve enfermés dans un tube de verre donnèrent lieu à des phénomènes d'une extrême intensité. Le tube, appliqué dans le cou, au lieu d'élection, ne donna lieu à aucune réaction apparente, le sujet était resté calme et silencieux; j'enlevai le tube constatant qu'il ne s'était rien produit, et cependant au même moment je remarquai que le sujet devait être sous le coup d'un certain ébranlement, attendu que le retour de l'hyperexcitabilité musculaire ne s'était pas opéré d'une manière très franche aux avant-bras.
Les choses en étaient là, lorsque soudainement, une ou deux minutes après, nous vîmes éclater des convulsions violentes dans la face et dans les bras, la respiration devenir haletante, puis s'arrêter; la face se congestionner, passera l'état vultueux et soudainement à une ischémie quasi syncopale. Nous eûmes sous les yeux le tableau effrayant d'une sorte d'intoxication aiguë par une substance délétère.
Tantôt, comme sous l'action de la spartéine, ce sont des troubles profonds du côté des muscles respiratoires qui se révèlent; on constate successivement un arrêt du diaphragme, du cornage, et une véritable apnée de caractère sinistre.
La planche XIII donne une idée exacte de la physionomie d'un sujet en cet état.
Tantôt, sous l'action du bromure de potassium, par exemple, c'est un état de dépression profonde et quasi comateux qui s'empare du sujet et raréfie les mouvements de la respiration. La planche VI l'indique suffisamment.
Tantôt, ce sont des troubles de l'innervation cardiaque avec accélération ou ralentissement du pouls, que Ton détermine lorsqu'on promène à
distance le tube à expériences sur les différentes régions du cou, et qu'on sollicite ainsi l'innervation des sympathiques avec turgescence de la face, gonflement de la région thyroïdienne et faciès apoplectique, etc., etc. (planches V, XXIII et XXVII).
Toutes ces perturbations profondes que l'on peut ainsi provoquer expérimentalement dans le jeu des grands rouages de la vie organique, nous démontrent avec quelle prudence extrême doivent être conduites les expériences pour ne pas déterminer à leur suite des contre-coups d'une haute gravité et causer la suspension de la vie du sujet en expérience. Ce sont là des situations graves auxquelles on s'expose, et j'avertis tous ceux qui entreprendront ces études nouvelles qu'ils s'engagent sur un domaine où c'est l'inconnu qui plane devant eux, en les adjurant de prendre toutes les précautions pour aller prudemment et ne pas avoir, à un moment donné, à répondre devant la justice d'un homicide par imprudence.
Ai-je besoin de faire l'exposé de ces désordres graves que l'on peut susciter dans le fonctionnement des appareils de la vie organique chez les
sujets hypnotiques? Ne sont-ils pas la seule réponse véritablement péremptoire que Ton doit adresser à toutes les fins de non-recevoir suscitées à l'acceptation de ces nouvelles recherches, ainsi qu'à la prétendue simulation des sujets mis en expérience? On n'invente pas ces états divers d'apnée, ces troubles respiratoires et circulatoires produits par la spartéine; on ne simule pas ces dépressions profondes produites par le bromure de potassium, pas plus que les modifications si caractéristiques survenues dans le faciès des sujets chez lesquels on suscite cet exorbitis si caractéristique avec goitre expérimental (planches V, VI et XIII).
Ces réserves étant faites, on procède à la mise en train de l'expérience.
Les tubes renfermant les substances actives doivent être pourvus d'un numéro d'ordre correspondant à un registre contenant, pour chaque numéro, le nom de la substance active. Ils doivent être disposés dans une boîte fermée, à l'abri des regards du sujet, et sortis au fur et à mesure que les expériences se succèdent.
On endort alors le sujet par un procédé quel-
conque, et on ne doit commencer à placer les tubes que quand la phase de léthargie est très nettement révélée, ce dont on s'assure par la constatation des caractères propres à cette période de l'hypnotisme : l'hyperexcitabilité neuro-musculaire au niveau des régions antibrachiales, avec flexion des doigts, etc. Ce phénomène bien constaté, on place alors en silence le tube à expériences dans le cou, au niveau de la nuque, en l'inclinant soit à gauche, soit à droite, et en notant surtout de quel côté on le place : si on ne le met pas immédiatement en contact avec la peau, on peut le tenir à une distance de 8 à 10 centimètres, les effets réactionnels seront seulement plus longtemps avant de se révéler.
Il est bon d'avoir avec soi un aide qui surveille la situation des tubes, lesquels peuvent être inopinément brisés dans le cou du' sujet, lorsqu'ils sont entraînés dans de violents accès convulsifs. Il peut en résulter dans les points d'application des blessures que l'on doit éviter.
Une fois que l'action de la substance administrée commence à se faire sentir, c'est-à-dire au bout d'une ou deux minutes, le processus spécial
qu'elle suscite commence à entrer en action et va suivre motu proprio les phases ascendantes et descendantes que nous avons indiquées plus loin.
On voit d'abord quelques contractions passagères dans la face, quelques grimaces subites comme des décharges nerveuses; puis le sujet ouvre les yeux en silence et son regard exprime alors des modifications variables en rapport avec les hallucinations variées qui se développent en lui. Quelquefois des contractions se produisent et les phénomènes, suivant ainsi une marche progressive, arrivent ainsi rapidement à leur période de culmination naturelle.
C'est alors, l'état d'hyperexcitabilité sensitive du sujet étant arrivé au maximum, que l'on peut procéder à l'étude isolée de la réaction des divers plexus périphériques sur les réseaux du sensorium en état d'éréthisme. On constate alors, en promenant le tube à distance sur différentes régions du tégument ou bien aux environs des appareils sensoriels, des particularités du plus haut intérêt, savoir :
i° Les réactions du sujet sont différentes sui-
vant qu'on les sollicite du côté gauche ou du côté droit.
Chez les sujets hypnotiques qui, la plupart, sont déséquilibrés au point de vue de la sensibilité cutanée, on constate que les excitations du tégument cutané produisent des réactions excessivement accusées, dissemblables à gauche et à droite, et que les régions centrales émotives sont pareillement influencées d'une façon disparate.
La présence d'un tube va déterminer par exemple, à gauche (planche XVII), l'expression de la joie et d'une satisfaction intense ; tandis qu'à droite (planche XVIII), le même tube, placé dans les mêmes conditions, sollicitera des réactions d'inquiétude et de terreur. Avec d'autres substances on obtient des expressions émotives qui diffèrent les unes des autres au point de vue des caractères spécifiques, mais qui présentent toujours ce point commun, leur différenciation, suivant qu'on agit sur le côté gauche ou le côté droit du sujet (planches II, III, XXI et XXII)
20 Les réactions varient suivant qu'on promène le tube sur les différentes régions sensitives et sensorielles d'un même sujet, ou même suivant
J. Luys. L'Hypnotisme. 4
qu'on le. promène à distance des mêmes régions, comme on ferait d'un aimant (planches IX, X et XIX).
C'est à ce propos que les dernières expériences si intéressantes de M. Brown-Séquard, faites à un tout autre point de vue, viennent trouver légitimement leur point d'application et montrer les ressemblances intimes qu'elles présentent avec les phénomènes que nous exposons actuellement.-
« J'ai trouvé, dit M. Brown-Séquard, depuis sept ou huit ans, qu'il n'était guère possible d'irriter une partie sensible de l'organisme animal sans modifier plus ou moins profondément l'équilibre dynamique de la presque totalité du système nerveux, ainsi que l'irritabilité des tissus contractiles.
« Mes nouvelles recherches montrent combien sont variés et nombreux les effets purement dynamiques provenant d'influences exercées sur l'encéphale parles nerfs sensitifs, et sur les nerfs moteurs par les centres nerveux, et que tous les nerfs moteurs, et presque toutes les parties excitables des centres nerveux, peuvent avoir des modifiai-
tions très notables de leur excitabilité, sous l'influence d'irritations lointaines, même peu considérables, de la plupart des parties du système nerveux 1. »
Ces curieux phénomènes physiologiques de retentissement centripète des incitations, même très minimes, parties des régions périphériques et provoquant, dans les centres nerveux, ces réactions sur les nerfs moteurs que l'illustre physiologiste a ainsi expérimentalement mises en lumière, ne sont-ce pas là des phénomènes du même ordre que ceux que nous exposons? Et ces réactions variées, ces mimiques polymorphes des régions émotives sur les muscles de la face et du tronc, ne sont-ce pas là les applications nettes et précises de ces réactions centrifuges qu'il a signalées sur les nerfs moteurs? Et, pour compléter les analogies, n'est-il pas encore curieux de voir que M. Brown-Séquard insiste sur la faiblesse des excitations primordiales destinées à mettre en branle les régions centrales?
1 Brown-Séquard, Influences exercées sur l'encéphale par les nerfs sensitifs et sur les nerfs moteurs par les centres nerveux (Comptes rendus de V Académie des sciences, 18S6).
Nous allons donc voir ici, dans la suite de nos expériences ultérieures, qui ne sont en définitive que des expériences physiologiques, combien elles empruntent aux recherches du savant physiologiste un appui sérieux, combien, par cela même, elles perdent à un certain point leur caractère d'étrangeté pour rentrer dans le giron des données véritablement scientifiques.
Dans la plupart des expériences, etsurtout lorsqu'il s'agit de sujets peu excitables, lourds et somnolents, les réactions que l'on obtient en promenant le tube sur les différentes régions de la peau, soit en le mettant en contact, soit en le tenant à distance, sont banales et insignifiantes.
On déterminera, suivant les régions interrogées, des contractures des muscles sous-jacents, comme cela se passe communément à la surface de la peau de l'avant-bras, du bras et à celle de la face. A la distance d'environ 8 à 10 centimètres, un tube chargé détermine presque toujours les mêmes effets contracturants sans réactions émotives propres.
Mais, a-t-on affaire à un sujet sensible et impressionnable, la scène change du tout au tout.
Vient-on à présenter le tube sur les régions latérales du cou, par exemple, on voit alors apparaître des réactions instantanées qui peuvent acquérir rapidement une intensité inquiétante.
En ces régions, en effet, on se trouve au voisinage des pneumogastriques et des filets sympathiques, et alors le tube, même à distance, détermine quelquefois des accidents de turgescence de la face, avec anxiété respiratoire, tumulte des battements du cœur, etc., irrégularité du pouls, état cyanique de la peau du cou et de la face ; et, en un mot, on constate un ensemble de symptômes graves qui indiquent que l'on trouble instantanément le jeu des grands rouages de la machine vivante et que la situation pourrait avoir une issue inquiétante.
Quand on a appliqué le tube au-devant de la région thyroïdienne, comme cela est indiqué (planches V, XXIII et XXVII), on assiste à un spectacle bizarre : le sujet, restant silencieux, est animé d'un regard étrange, sa figure se congestionne et devient cyanique, le cou se gonfle d'une façon rapide et intense par le développement du corps thyroïde ; et cet état de gêne respiratoire,
qui s'accompagne d'un cornage à timbre sinistre, devient suffisamment inquiétant pour qu'on n'ait pas le désir de continuer l'expérience.
Il suffit d'éloigner le tube du sujet pour faire disparaître toute cette série de manifestations pathologiques qui représentent bien nettement, dans leur ensemble, l'expérience du goitre exophtalmique.
Mes expériences n'ont pas encore porté sur les organes abdominaux, au point de vue de la recherche des phénomènes qu'ils peuvent pareillement présenter en présence des stimulations expérimentales à distance.
J'ai noté seulement qu'en promenant des tubes contenant des substances variées, j'ai pu obtenir, même à travers les vêtements, dans les lieux d'application, des troubles dans la circulation de l'intestin s'annonçant par des bruits de borborygmes très nettement localises dans les régions en expérience, accompagnés d'évacuations intestinales (planche VII).
Les mêmes substances mises en contact avec différents territoires sensoriels des plexus cutanés produisent des réactions différentes aussi.
Un centigramme de chlorhydrate de morphine, placé dans un tube derrière la nuque, a suscité des émotions violentes d'effroiavec terreur(planche X), et, placé à quelques centimètres plus loin, en présence de la joue droite, il a suscité une expression de joie et de tendresse des plus accentuées (planche IX).
Ces observations pourront peut-être avoir une application thérapeutique utile au point de vue du lieu d'élection des injections sous-cutanées.
Après avoir ainsi exploré, au point de vue des réactions centripètes sur le système nerveux central, les différentes régions du tégument cutané du côté gauche et du côté droit, on passe à l'examen des appareils sensoriels :
D'abord l'oreille. On applique le tube soit dans la conque de l'oreille, ou on le maintient à distance. On sollicite quelquefois des réactions spécifiques. Le sujet entend alors des sons qui le rendent attentif et silencieux ; d'autres fois, il entend des sons musicaux connus et les chante avec une grande netteté. On développe de la sorte une véritable hallucination auditive temporaire.
J'ai constaté à plusieurs reprises un phénomène
bien étrange sous l'influence d'un tube contenant certaines substances indiquées plus loin. C'est la mise en action des muscles du pavillon de l'oreille. Je pus voir, et faire voir aux personnes présentes que, dans ce cas, le pavillon de l'oreille s'élevait ou s'abaissait en suivant parallèlement les mouvements du tube stimulateur que j'élevais ou que j'abaissais sensiblement.
L'excitation de la région ophtalmique vient ensuite. Si les paupières sont abaissées, l'action du tube les relève, et suivant les substances en expérience, on assiste à un spectacle bien étrange. On voit, en effet, le sujet demeuré silencieux dont l'œil ouvert suit le tube brillant dans les moindres mouvements oscillatoires ; il le suit par une sorte de fascination attractive, comme s'il était attiré par lui, comme une aiguille aimantée qui suit l'aimant. Tous les objets brillants déterminent les mêmes réactions. Dans la plupart des cas, l'action du tube reste localisée à un œil; d'autres fois elle s'étend sur l'œil du côté opposé et, s'il est fermé, l'ouvre, et s'il est ouvert, le fait fermer. 11 y a, la plupart du temps, des actions opposées à gauche et à droite.
Les émotions suscitées par la vue sont pareillement dissemblables suivant que c'est l'œil de tel ou tel côté qui est sollicité.
Ainsi telle substance qui, par l'intermédiaire de l'œil gauche, détermine des réactions de tendresse et de douceur des plus significatives (planche XIX), l'essence de fenouil par exemple, si elle est présentée au-devant de l'œil du côté opposé, sollicitera des réactions dissemblables, une vive répulsion par exemple avec accompagnement de gestes violents.
Les orifices des narines peuvent être encore interrogés, mais ces expériences sont peu démonstratives en raison du rapprochement des narines. En prenant cependant quelques précautions, on peut reconnaître qu'elles présentent pareillement des réactions dissemblables quelquefois ; les réactions émotives qu'elles sollicitent sont, la plupart du temps, nulles ou banales.
Il est très difficile d'étudier les réactions du sens gustatif, de la langue en particulier, soit du côté droit, soit du côté gauche. Il faut faire ouvrir la bouche du sujet, et on risque, par cela même, de faire changer son état hypnotique. Ce n'est donc
que dans lés phases du somnambulisme lucide que Ton peut obtenir un témoignage de ses sensations, et alors ce témoignage est suspect, car tout le monde sait qu'cà cette période les sujets sont tellement passifs qu'on peut leur inculquer toutes les sensations imaginables sans qu'ils puissent réagir par eux-mêmes.