CHAPITRE XI
Discours prononcé dans la séance du 7 août 1888, par M. Luys en réponse au rapport de la Commission!.
Messieurs, après avoir longuement médité les conclusions du rapportde notre très honoré collègue M. Dujardin-Beaumetz, je me suis demandé si, en présence du profond étonnement qu'avait suscité en moi la lecture de ce rapport, je devais y répondre, et s'il n'était pas plus opportun de garder un silence prudent sur la situation délicate qu'il m'avait faite devant vous, d'attendre des jours meilleurs et un milieu ambiant plus propice aux idées que j'ai soutenues dans mon travail.
1 La Commission nommée par l'Académie de médecine était composée de MM. les docteurs Bergeron, Brouardel, Gariel, Dujardin- Beaumetz, rapporteur, et Hérard, président.
Mais, après réflexion, j'ai pensé que je me devais à moi-même, ainsi qu'aux nombreux travailleurs en dehors de cette enceinte dont je représente les idées scientifiques, de ne pas déserter le drapeau commun et de ne pas rester silencieux sous le coup d'un verdict que j'ai quelque droit de considérer comme sévère et comme véritablement étonnant.
Bien d'autres que moi, et des plus illustres, n'ont-ils point vu leurs doctrines scientifiques méconnues et contestées, et la lutte pour la vérité n'est-elle pas, à tous les degrés de l'échelle, la condition nécessaire de son implantation dans le monde? Et, en me voyant ainsi, seul, allant à la riposte, à travers maintes préventions et maintes idées préconçues, vous voudrez bien, Messieurs, accorder, je l'espère, quelques minutes d'attention à l'homme qui cherche à remonter le courant et se défend lui-même en mettant tout son zèle au service d'idées qui lui sont chères, qu'il a longuement préparées et mûries, et qui proscrites aujourd'hui, sont assurément destinées à être les vérités de demain.
Je vais donc m 'efforcer d'être aussi bref que possible et, si vous voulez bien me suivre dans la
discussion, j'espère pouvoir vous démontrer que le travail de M. le rapporteur ne répond qu'incomplètement aux vœux de l'Académie, qu'il ne renferme pas un résumé intégral des éléments en discussion, qu'en un mot, il n'a visé qu'un point limité du sujet, laissant, par une sélection savante, toute une autre partie dans l'ombre, la partie favorable et véritablement originale de mon œuvre, et que, par conséquent, je le considère comme un travail inégal, écourté et péchant par la cohésion. Vous n'aurez, du reste, pour votre édification rapide qu'à lire les procès-verbaux si signifigatifs des séances de la Commission, et, en les comparant aux conclusions du rapport, vous serez étonnés, comme moi, de voir combien ces conclusions sont éloignées des comptes rendus de ces mêmes procès-verbaux, tant elles semblent avoir été faites complètement en dehors d'eux! — Mais n'anticipons pas.
Je vais vous exposer tout d'abord la façon dont les travaux de la Commission ont été dirigés. Je discuterai ensuite la valeur des arguments que M. le rapporteur a suscités contre mon travail, en vous montrant combien ces arguments sont discu-
tables et, comme moyens d'attaques, véritablement faibles.
Donc, Messieurs, la Commission dite « de l'hypnotisme», chargée par l'Académie de vérifier ce qu'il y avait de fondé dans le travail que j'ai eu l'honneur de lui présenter, dans la séance du 29 août 1887, sur la sollicitation des émotions che^ les sujets hypnotisés, se réunit bientôt pour le juger. J'acceptai loyalement de faire vérifier mes expériences par des collègues dont les travaux, il faut le dire, n'avaient pas été dirigés dans ce département spécial de la neurologie, et, sans faire la moindre récusation au sujet de la compétence des juges imposés, j'acceptai la Commission nommée par l'Académie et me soumis d'avance à son jugement. On se mit donc à l'œuvre.
Veuillez bien, Messieurs, pour suivre ce débat, vous reporter au compte rendu de la séance du 20 janvier 18881 fait par M. le rapporteur, avec
1 Bulletin de l'Acadnuie de médecine, t. XX, p, 341.
une fidélité scrupuleuse à laquelle je me plais à rendre hommage. — Nous pouvons voir que, dès cette première séance, tout alla bien pour moi ; sur deux sujets présentés, je pus répéter, devant la Commission, intégralement, les expériences citées dans mon Mémoire. — Aucune d'elles ne manqua, et je pus démontrer qu'un tube contenant de la spartéine, par exemple, pouvait déterminer des troubles dans la circulation avec gonflement du cou et du corps thyroïde ; qu'un autre, contenant de l'eau distillée, avait déterminé des contractures généralisées, portant principalement sur les muscles masséters; que la poudre d'ipéca avait suscité des nausées et des vomissements, et Péther sulfurique des expressions de gaîté, etc.
Eh bien, Messieurs, cette confirmation des faits annoncés, consignée au procès-verbal, ne doitelle pas, en bonne justice, être considérée comme un fait acquis en faveur de ma thèse? Et, au point de vue strict de la situation que j'avais acceptée, ne pouvais-je pas me considérer comme ayant pleinement satisfait aux vœux de l'Académie, puisque j'avais fait voir et répété devant sa Commission la réalité des expériences indiquées par
moi? Je n'avais réellement qu'un rôle a jouer, celui de me tenir à la disposition de la Commission et de répondre de mon mieux aux objections qu'elle aurait jugé convenable de faire soit au dispositif des appareils employés par moi, soit à la sincérité du sujet mis en expérience.
C'est là un point capital que je regrette n'avoir pas été signalé par M. le rapporteur, car ce n'était que l'expression d'une réalité stricte. Il annonce une phase particulière de l'enquête, et une phase qu'il est bon de noter qui tournait tout à fait à mon avantage si on en était resté là.
Mais la Commission, ainsi que je l'ai su plus tard, s'était donné un autre mandat: elle avait sans doute quelque visée secrète, et, redoutant avant tout la supercherie de la part du sujet, elle voulut faire des expériences pour son compte et des expériences contradictoires destinées à contrebattre les faits énoncés par moi.
Dès ce moment, l'enquête prit une autre tournure, inspirée évidemment par un esprit de défiance tout naturel vis-à-vis du sujet, et c'est ainsi que les expériences furent dirigées, selon moi, d'une façon antiphysiologique, et que, en
voulant faire trop de lumière, on n'aboutit qu'à produire l'obscurité et l'incertitude dans les résultats des opérations.
i° D'abord, on «mit en avant cette étrange assertion qu'un tube de verre vide était capable de produire la plupart des phénomènes observés par moi sur les sujets hypnotisés, et que, par conséquent, l'action des substances actives pouvait être considérée comme nulle et non avenue.
Devant cette injonction, que je ne puis m'empêcher de considérer comme futile, je fis observer que je n'étais pas assez inexpérimenté en ces matières pour ne pas me l'avoir posée à moi-même au début de mes recherches ; n'ai-je pas, en effet, consigné l'effet d'un tube de verre vide sur un sujet hypnotisé, tout au long, dans mon travail? Et j'ai reconnu que si le tube vide placé sur la peau d'un sujet hypnotisé déterminait quelques réactions convulsives, il fallait les attribuer à un rayonnement des faisceaux lumineux réfractés et réfléchis par les parois de ce tube de verre. — J'ai montré ainsi que, si les hypnotiques étaient doués d'une hyperexcitabilité extrême, sous l'action des vibrations lumineuses, un simple tube de verre
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noirci par de la fumée ou entouré d'une enveloppe de papier noir devenait impuissant à produire des réactions convulsives. Séance tenante, devant la Commission, je pris un tube de verre vide, recouvert de papier noir, et le tube étant maintenu en place pendant deux minutes, le sujet ne présenta pas la moindre réaction ; cela est inscrit au procèsverbal (page 345).
20 La Commission, estimant que les sujets hypnotiques étaient, de leur nature, essentiellement malicieux et pervers, pensa qu'on ne saurait prendre trop de précautions pour dépister leurs supercheries. Elle proposa donc, pour la conduite des expériences, d'employer des tubes préparés de la façon suivante :
Il fut convenu que les tubes de verre destinés à être essayés contiendraient des solutions titrées, complètement incolores, et que ceux qui contiendraient des poudres actives seraient recouverts d'une enveloppe de papier, qu'ils seraient bouchés et scellés à la cire, pourvus d'un numéro d'ordre, et que ce numéro d'ordre coïnciderait avec un numéro semblable indiquant le nom de la substance, et enfermé sous pli cacheté. Tous ces tubes
devaient être préparés par une personne tierce, suivant le mode indiqué.
Toutes ces précautions, demandées par la Commission, dans le but de s'éclairer, m'ont paru parfaitement justifiées. Je les avais prises moi-même au début de mes expériences, et j'en comprenais suffisamment l'importance. Tout ceci est régulier, correct et logique.
Mais où l'étonnement me prit, c'est lorsque j'entendis prononcer ce mot de suggestion mentale, possible au sujet des opérations en question, et édicter certaines précautions mystérieuses destinées à neutraliser les effets possibles. Il faut que je vous explique cela.
Il paraît qu'il y a actuellement, dans le domaine des choses de l'hypnotisme, un courant d'idées spécial en vertu duquel, un hypnotiseur étant en présence d'un sujet hypnotisé, il y a une influence occulte qui rayonne de l'un à l'autre, d'une façon silencieuse, si bien que la pensée du premier s'impose à son insu à l'esprit du second, le dirige dans le sens qui lui plaît, sans qu'il lui adresse la parole et qu'ainsi, en tenant je suppose, un tube contenant de la strychnine, et sachant que la strychnine
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donne des convulsions, ou un autre tube contenant de la morphine, etc., etc., rien que cette pensée peut suffire à déterminer des convulsions ou le sommeil chez le sujet hypnotisé. Bien plus, toujours dans la crainte de cette suggestion mentale, il fut convenu qu'aucun des assistants même ne devrait être dans le secret des substances mises en expérience î
Cette idée-là, Messieurs, n'est-elle pas plus voisine, je vous le demande, du spiritisme et de l'évocation des esprits que de la saine appréciation des phénomènes de la physiologie cérébrale? Et, cependant, il a fallu compter avec elle, et elle devint bientôt, au sein de la Commission, comme un axiome démontré, comme un véritable credo (j'ajouterai quia absurdum) auquel il fallut se conformer. Pour éviter, donc, que ledit sujet dans sa malice extrême ne pût connaître par ce rayonnement surnaturel la pensée intime de l'expérimentateur, il fut convenu, dis-je, qu'aucun des assistants ne serait initié au secret du contenu des tubes, et que ce ne serait qu'à la fin des expériences qu'on ferait le dépouillement général. Si bien, donc, qu'en présentant des tubes numé-
rotés à la sensibilité du sujet hypnotisé, personne ne savait quelle était la substance en action. Pour y voir plus clair, on ne savait ainsi ce que l'on faisait et l'on opérait à l'aveuglette! C'est, vous en conviendrez, Messieurs, un étrange procédé d'investigations scientifiques, et au point de vue de l'histoire de la science à la fin du xixe siècle, ce dispositif spécial, ces appréhensions vagues, ces dispositions particulières ne seront pas sans faire sourire quelque peu nos successeurs plus rassis du xxe siècle.
Et cependant c'est sur cet échafaudage de subtilités scolastiques qu'on a été amené à faire des expériences incertaines, contradictoires, qui seront certainement jugées sévèrement par les esprits froids et réfléchis qui ont l'habitude des expériences de cette sorte et qui savent s'arranger de façon à n'être pas le jouet des supercheries d'un sujet. Et c'est sur ces bases fragiles, dis-je, qu'ont été édifiées les conclusions de la Commission que je vais avoir à discuter avec vous.
J'arrive maintenant au second point de ma défense, la réfutation des objections présentés par M. le rapporteur, et j'espère vous montrer facilement que leur valeur est plus apparente que réelle.
i° Page 335, M. le rapporteur écrit ceci : «La Commission constate qu'aucune relation ne paraît exister entre les symptômes manifestés et le tube mis en expérience. »
J'avoue que, sur ce point spécial, l'objection paraît fondée en apparence ; c'est ainsi que les tubes contenant de la strychnine, de la morphine, de la pilocarpine, de l'ipéca n'ont pas déterminé devant la Commission les effets habituels propres à ces substances; l'objection, à ce point de vue, se présente d'une façon péremptoire.
Néanmoins, je maintiens comme vrai ce que j'ai avancé, attendu que si les réactions n'ont pas été concordantes devant la Commission, c'est que les
expériences ont été mal faites, et je sais pourquoi elles ont été mal faites, attendu que, dans mon laboratoire, j'ai obtenu des résultats tout autres. J'ai vu la strychnine déterminer des convulsions ; la morphine, le sommeil ; l'ipéca, les vomissements, chez des sujets qui ignoraient complètement le contenu des tubes. Mes photographies prises sur des sujets en cet état font foi de ce que j'avance. Et si les choses n'ont pas marché d'une façon concordante devant la Commission, c'est qu'il faut se rappeler que l'on agit sur la matière vivante, tenir compte de la fatigue et de la susceptibilité propre du sujet, que l'on ne soumet pas impunément à des expériences répétées. Il faut encore savoir que ces sujets sur lesquels on expérimente emmagasinent les ébranlements qui ont traversé leur système nerveux et ne s'en débarrassent pas rapidement; ainsi Esther, même étant revenue en léthargie, accusait, comme il est dit page 346, dernière ligne, la persistance d'une douleur dans le bras droit qui avait été pris de contracture dans une expérience précédente. De sorte que, même après avoir eu le soin d'obtenir, après chaque essai, le retour à la période de léthargie, il y a toujours, chez le sujet,
j. Luys. L'Hypnotisme. 16
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des traces persistantes d'un ébranlement antérieur. D'habitude, dans mes travaux de laboratoire, pour obtenir les résultats nets et précis que j'ai indiqués, dans une séance de deux heures, je n'emploie que deux ou trois tubes, et j'ai le soin, dans les intervalles, de laisser le sujet se reposer et oublier en quelque sorte l'incitation qu'il vient de subir.
Eh bien, dans les séances de la Commission, loin de procéder, ce qui n'était pas possible, avec cette sage lenteur, il a fallu aller vite, et, dans la séance du 24 janvier en particulier, six tubes ont été successivement mis en expériences. Quoi donc d'étonnant à ce que ces réactions habituelles, sur lesquelles nous étions en droit de compter, aient été confuses et souvent infidèles?
Il y a encore à parler d'un facteur dont M. le rapporteur a négligé de faire mention : c'est la question relative aux doses des substances employées dans les expériences. C'est un fait de pratique reconnu dans les expérimentations de ce genre, que les doses fortes, les solutions concentrées déterminent des réactions violentes avec des convulsions généralisées; et une fois que le système nerveux est entré dans une sorte d'état diathésique convul-
sif, il est pour ainsi dire affolé et n'obéit plus aux actions spécifiques qui le sollicitent.
Les petites doses, au contraire, développent plus lentement, il est vrai, les effets spécifiques, et il faut avoir la patience de savoir attendre pour les voir apparaître et savoir reconnaître empiriquement quel est le territoire du tégument cutané plus apte que tel autre à développer des réactions spécifiques.
C'est ainsi que l'action de la morphine, par exemple, appliquée sur une région de la peau produira de l'excitation, et, appliquée sur une autre, produira la somnolence. Ces réactions diverses sont figurées, dans mon Mémoire sous forme de photographies. On sait, du reste, dans la pratique des injections sous-cutanées de morphine, que ces injections produisent des réactions variées d'intensité, suivant le point où elles sont appliquées.
20 Poursuivant ses critiques, M. le rapporteur s'exprime encore ainsi : « Les mêmes substances employées, à différents jours d'intervalle, l'eau distillée par exemple, l'eau de laurier-cerise, le sulfate d'atropine, ont déterminé des effets différents. »
Si vous voulez bien, Messieurs, me suivre dans
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l'examen détaillé que je vais faire de cette objection, je vous montrerai que c'est tout le contraire qu'il faut en penser, attendu que les mêmes substances, employées à différents jours d'intervalle, ont déterminé, ainsi qu'il résulte des procès-verbaux, sinon des réactions tout à fait semblables, du moins des réactions équivalentes; et, comme preuve des plus caractéristiques, les borborygmes déterminés par l'action d'un tube chargé n'ont été enregistrés que deux fois dans toute la série des expériences, et ces deux fois coïncident avec l'action d'une seule et même substance, l'eau distillée.
L'objection capitale qui m'a été faite, vous allez le voir, ne porte pas et se tourne en ma faveur. Ainsi, à la page 338, M. le rapporteur expose, dans un tableau synoptique, la symptomatologie déterminée par les tubes 1, 4, 7, lesquels renfermaient de l'eau distillée, et il en tire cette conclusion facile, en disant que les tubes ont produit des réactions dissemblables.
Eh bien ! Messieurs, je crois qu'ici encore M. le rapporteur a vu les choses à travers le prisme d'une idée préconçue et que, au contraire, les mêmes phé-
nomènes somatiques se trouvent recopiés dans les trois séries d'expériences.
Ainsi, pour les contractures, elles ont été notées dans les trois cas ; il est dit, page 338 :
Tube 1 . — Contracture à droite, puis des deux côtés ;
Tube 4. — Contractures généralisées, opisthotonos;
Tube 7. — Contractures généralisées.
Où sont les différences? Voilà donc trois symptômes communs qui concordent.
Passons aux troubles des yeux; je trouve :
Tube 1 . — Déviation des yeux ;
Tube 4. — Écartement des paupières; fixité du regard; strabisme;
Tube 7. — Paupières abaissées; le sujet regarde le tube; pupilles étroites; contractures de la face.
N'avons-nous pas, encore là, une série de manifestations concordantes?
Et si nous passons maintenant, à l'examen des émotions, nous y trouvons encore des réactions identiques :
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Tube 1 . — Dégoût profond ; Tube 4. — Répulsion ; Tube 7. — Sensation de dégoût.
Du côté droit :
Tube 1. — Gaîté;
Tube 4. — Sensation de gaîté ;
Tube 7. — Sourire.
Où sont, là encore, Messieurs, ces différences capitales que M . le rapporteur vous signalait comme impliquant l'instabilité des réactions du sujet et qu'il a considérées comme un argument décisif en faveur de son opinion.
Il est regrettable, relativement à l'action de l'eau distillée mise en expérience, que l'on n'ait pas connu en temps opportun qu'il s'agissait d'eau distillée, car alors on aurait surveillé un symptôme caractéristique, propre à l'action de l'eau : c'est l'occlusion de la bouche, par contracture des masséters, le trismus qui existe dans tous ces cas, avec écoulement de la salive, comme cela a été noté ailleurs, sous l'influence du tube 7, et qui, par la fixité du regard, donne au sujet un faciès spécial figuré dans mes planches photographi-
DEVANT L'ACADÉMIE DE iMEDECINE 247
ques et qui est celui de l'hydrophobie expérimentale.
30 Autre objection : M. le rapporteur écrit, page 338, que la Commision a pu constater que le même médicament, expérimenté à huit ou quinze jours d'intervalle, a produit des effets dissemblables. Il s'agit de l'eau distillée, de lauriercerise et du sulfate d'atropine.
Ici encore, l'objection paraît sérieuse au premier abord; mais en l'examinant pièce à pièce, rien qu'avec les documents incomplets signalés dans les expériences, elle tombe d'elle-même devant l'examen critique et se réduit à être nulle.
Ainsi, dans la première séance, on note des contractures; les contractures ne sont pas notées, il est vrai, deux fois, mais vous voyez des manifestations identiques se produire, qui ne sont reproduites que dans cette expérience ; la malade est en proie à une préoccupation latente, compte sur ses doigts, et cela se répète aux deux reprises des expériences.
On note ensuite, du côté des voies respiratoires, des phénomènes très similaires. A la première séance, de l'apnée avec congestion du corps
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thyroïde, et, à la deuxième séance, du gonflement du cou. Puis, au point de vue de l'apparition des phénomènes émotifs, nous constatons, pour les deux séances, d'une part, à la première, une gaîté extrême et, à la deuxième séance, des rires, une conversation gaie.
Les symptômes sont donc, quelque écourté que soit leur enregistrement, presque des deux côtés identiques ; et, à part la contracture spasmodique qui a été notée à la deuxième séance (et qui dépend peut-être du peu de temps consacré à l'expérience), on peut dire qu'il ne s'agit pasencore là d'un fait négatif et que l'objection tombe d'elle-même.
Passons maintenant à l'examen du troisième tableau synoptique qui est relatif au sulfate d'atropine. Que trouvons-nous, et en quoi les symptômes observés présentent-ils tant d'écart? Là où M. le rapporteur ne voit que des différences, moi je ne vois que des ressemblances :
A la première séance, on note : Congestion de la face et du corps thyroïde ;
A la deuxième séance. — Apnée, spasme laryngé;
A la première séance. — Contracture droite, persistant au réveil ;
A la deuxième séance. — Contracture à droite, le sujet penche la tête à droite ;
A la première séance. — Pour les émotions : répulsion ;
A la deuxième séance. — Attraction, puis répulsion, dégoût ;
A la première séance. — Se frotte le ventre, comme si elle y avait mal (page 346, ligne 33);
A la deuxième séance. — Borborygmes.
Y a-t-il bien là véritablement, dans cet exposé succinct des faits, des éléments valables pour établir la dissemblance des phénomènes observés ? — Vous voyez ainsi, Messieurs, combien sont fragiles et précaires les arguments qui ont servi à édifier les conclusions générales du rapport destiné à juger mes recherches et combien ces objections sont spécieuses !
Ces corrections étant faites, j'arrive à la troisième partie de ma réponse aux conclusions terminales du rapport, ainsi libellées: « La Commission a pensé qu'il lui suffisait d'avoir montré que les effets des tubes placés à distance, chez les sujets hypnotisables, paraissaient dépendre plus du caprice et de la fantaisie, ou du souvenir du sujet mis en expérience, que des substances médicamenteuses renfermées dans ces tubes. Elle émet l'avis qu'aucun des effets constatés par la Commission n'est en rapport avec la nature des substances mises en expérience, et que, par conséquent, ni la thérapeutique, ni la médecine légale n'ont à tenir compte de pareils effets. »
— Ainsi, Messieurs, vous l'avez bien lu et entendu, tous les phénomènes relatifs à l'action des substances médicamenteuses agissant à distance chez les hypnotiques, constatés par moi et par tous mes distingués confrères qui se sont occupés de cet intéressant problème, phénomènes
qui sont constatés et vérifiés journellement dans mon service, sont ainsi sommairement jugés et taxés de fantaisies et de caprices. Il ne nous manque véritablement plus que d'être anathématisés et considérés comme de simples illuminés!
Je n'ai pas à considérer si, au point de vue de la philologie pure, ces locutions fantaisie et caprice sont bien à leur place dans un rapport qui a la prétention d'être scientifique ; je me demande s'ils représentent des notions nettes et précises sur lesquelles tout le monde soit d'accord. Je pressens ici quelques sous-entendus, et je pense qu'il s'agit de nuances et d'impressions personnelles plutôt que d'un véritable jugement froid et défini. Mais n'épiloguons pas sur les mots et passons à l'examen de faits plus sérieux.
Je me permettrai" de demander à M. le rapporteur, interprète de la Commission, comment un homme comme lui, un collègue sympathique, s'est-il plu ainsi, de propos délibéré, à faire planer sur nous et nos travaux cette suspicion vague de légèreté scientifique et de naïveté; car, au fond de tous ces débats, si on a pris la précaution de mettre ma bonne foi en dehors, ce dont je
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remercie la Commission, l'idée mère qui l'a dirigée est celle-ci : « Si M. Luys n'a pas cherché à nous tromper, il a été, sans le savoir, trompé par les sujets mis en expérience. » — Cela est facile à dire et à répéter, comme cela a été dit et répété. Mais véritablement c'est, à mon avis, aller trop vite, et, sous prétexte de scepticisme, s'arroger à soi-même un monopole facile d'impeccabilité.
Croit-il donc que nous n'avons pas comme lui, et bien avant lui, mis en doute et cherché à contrôler la sincérité de nos sujets? Nous croit-il assez naïf pour ne pas avoir vérifié, à l'aide de procédés variés, les faits étranges que nous avons exposés devant l'Académie et ne pas avoir institué des contre- épreuves aussi sérieuses que celles instituées par la Commission elle-même? — Et je dirai même : Ces contre-épreuves ont eu pour elles cet avantage incontestable d'avoir été pratiquées lentement, dans le silence du laboratoire, sur des sujets différents, et non avec le zèle hâtif d'une Commission qui ne dispose que d'un temps limité. — Et véritablement, quand je vous disais, au début de ma défense, que j'avais été étonné des conclusions de ce rapport, c'est à cette apprécia-
tion insolite sortie d'un travail sérieux que je faisais allusion, en me voyant ainsi octroyer officiellement une tare de cécité mentale dans cet ordre de choses scientifiques ! — J'aurais pu me déclarer blessé de ce jugement sommaire, mais je préfère passer outre, en laissant à chacun de vous, Messieurs, suivant votre délicatesse et votre sensibilité propres, le soin d'apprécier à sa valeur cette façon de juger des travaux sérieusement dirigés.
Cela dit, j'entre directement dans la partie vive de mon sujet et je demanderai encore à M. le rapporteur si, dans le travail qu'il a lu à l'Académie, il a la conscience d'avoir pleinement rempli son devoir de rapporteur impartial, s'il sent qu'il a eu la main suffisamment ferme pour tenir en équilibre le fléau de la balance de justice et si, en faisant l'énumération des choses à juger, il ne s'est pas laissé entraîner malgré lui à le faire pencher plutôt d'un côté que de l'autre, en pratiquant, comme il l'a fait, une sélection savante des faits ; — en insistant sur des points limités favorables à sa cause et en laissant de côté, sans en parler, toute une partie de mon travail, toute une série de
faits neufs, originaux, qui en représentaient la valeur propre ? — Et cependant ces faits étaient, à ses yeux, bien doués d'une valeur authentique, puisqu'ils avaient été conçus et exécutés à l'aide des dispositifs spéciaux imaginés par la Commission.
Pour justifier mon dire, je n'ai qu'une chose bien simple à faire : je n'ai qu'à laisser parler les faits eux-mêmes et à prendre mes arguments de défense dans les comptes rendus et procès-verbaux de la Commission. — Vous allez ainsi, en quelque sorte, pouvoir toucher du doigt les pièces du procès et voir par vous-mêmes sur quelles bases précaires le jugement a été formulé; c'est même à se demander s'il n'y a pas eu malentendu sur l'objet du litige!
Je dirai tout d'abord à M. le rapporteur: Comment, en présence de toute cette série de phénomènes étranges qui se sont déroulés devant vous, et dont l'étrangeté dépiste tout ce que nous croyons savoir ; — comment, quand vous voyez s'opérer devant vous ces réactions si inattendues qui frappent à la fois sur l'élément somatique et sur l'esprit de l'être vivant ; quand vous voyez des substances
actives renfermées dans des tubes de verre agir à distance sur l'organisme par une sorte de rayonnement mystérieux, analogue à celui de l'aimant, vous ne vous étonnez pas! — Vous passez outre ! Vous préférez ne pas parler de ce que vous voyez, et, d'un cœur léger, vous traitez tout cela de fantaisies et de caprices ! — Et cela, en vertu de ce même processus intellectuel par lequel un illustre professeur, qui, au moment où, à l'Académie des sciences, on lui faisait entendre un phonographe, se croyait le jouet d'une mystification et pensait que ce n'était là qu'un jeu de ventriloquie !
Veuillez donc, maintenant, Messieurs, me suivre dans le dénombrement des faits qui ont passé sous les yeux de la Commission et que M. le rapporteur a si facilement laissés dans l'ombre, dans l'exposition des faits de son rapport. Vous voyez, en effet, que sur quinze tubes mis en expériences successives, on a constaté chez le même sujet :
Contractures généralisées avec opisthotonos. . 19 fois Contractures localisées sur les membres, la face,
le cou 17 —
. Gonflement du cou et du corps thyroïde. . . 7 —
Pupilles contractées et étroites. ... «4 —
256 l'hypnotisme
Congestion cyanique de la face 3 fois
Strabisme avec déviation des yeux 4 —
Fixité du regard 3 —
Salivation 2 —
Sueurs. . . 1 —
Larmes 4 —
Cécité, surdité, aphasie 1 —
Accélération anxieuse des mouvements respiratoires 2 —
Apnée 10 —
Cornage, stertor, spasme laryngé 5 —
Toux provoquée par accès. . . i —
Borborygmes 2 —
Emotions d'effroi et de terreur 10 —
En tout, quatre-vingt-quinze manifestations symptomatiques, franches, indiscutables, produites à l'aide de tubes préparés par les soins de la Commission et dont personne ne connaissait le contenu.
Voilà les faits, Messieurs, dans leur stricte simplicité! Ces faits patents, indéniables, puisque la Commission s'est assurée de leur légimité, sont considérés, je l'ai dit, comme des faits sans portée et des actes de fantaisie !
Et cependant, ce sont bien là des phénomènes objectifs. et. réels que vous avez constatés. — Ces turgescences subites de la face, avec cyanose, ces
spasmes du larynx, ces cornages sinistres, ces suffocations anxieuses, suivies de ralentissement progressif, avec arrêt complet des mouvements respiratoires, ces gonflements inopinés de la région thyroïdienne, tous ces symptômes que je provoquais et que je faisais tour à tour apparaître et disparaître devant vous, ils étaient bien réels ! Ils étaient bien acceptés par vous comme sincères et authentiques, alors qu'à un moment donné j'ai vu quelques membres de la Commission, impressionnés par la tournure grave que prenait l'expérience, me demander de ne pas la pousser plus loin, tant ils avaient, comme moi, la notion vague du danger que l'on pouvait, à ce moment, faire courir à ce sujet. — A ce moment-là, Messieurs, tous ces phénomènes insolites, par lesquels vous fûtes impressionnés, auriez-vous pu les considérer comme des fantaisies et des caprices du sujet en expérience? — Et vraiment, quand on est témoin de ces troubles si profonds qui sont susceptibles de se développer à travers le système nerveux de ces sujets par des substances agissant à distance, on ne peut s'empêcher de se demander quelle serait leur imbécillitéde se soumettre ainsi, sciem-
j. Luys. L'Hypnotisme. 17
258 l'hypnotisme
ment, à des expériences grades qui peuvent inopinément compromettre leur existence par arrêt du cœur ou rupture d'un vaisseau.
Malgré tout cela, Messieurs, malgré «les manifestations si évidentes de l'action des substances médicamenteuses à distance, si apparentes, si sincères, comment ne m'étonnerai-je pas de voir la Commission fermer ainsi les yeux à l'évidence, passer outre, et, ne tenant compte que de certaines expériences mal réussies, arrivera ce verdict sévère, prononcé à huis clos, sans éclaircissement préalable, sans débat contradictoire, et qui, en définitive, comme je l'ai dit, n'est qu'une condamnation sommaire qui vise non seulement mes recherches personnelles, mais encore tous les travaux de mes honorés confrères qui s'occupent avec ardeur de toutes ces questions si intéressantes et si obscures encore qui touchent au domaine de l'hypnotisme.
Je m'arrête ici, Messieurs, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre patience. Vous avez entendu l'attaque, vous avez bien voulu entendre ma défense. Je me suis contenté de vous avoir exposé, d'une façon indépendante et sincère, la
situation qui m'avait été faite comme expérimentateur, dans la Commission de l'hypnotisme. L'avenir dira de quel côté sont ceux qui ont vu juste; la question de l'action des corps à distance chez les hypnotisés n'en reste pas moins entière. Elle est posée et fera son chemin d'elle-même, et ce n'est pas le verdict d'une commission académique qui entravera son essor.
Permettez-moi donc, Messieurs, en vous remerciant de la bienveillante attention avec laquelle vous avez écouté ma défense, comme dernier argument et résumé de la discussion, de poser à la Commission le dilemne suivant :
Ou bien les phénomènes somatiqnes, lui dirai-je, dont vous avei été témoins (convulsions, gonflement du corps thyroïde, rétrécissement des pupilles, turgescence de la face, cornage, etc.) sont réels ou ils sont faux.
S'ils sont réels, pourquoi n'en avez-vous pas tenu compte? Pourquoi ne les avez-vous pas portés à mon actif dans le rapport, et pourquoi ne les avez-vous pas enregistrés comme des réalités démontrées?
S'ils sont faux, pourquoi les avez-vous enregis-
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très dans les procès-verbaux et légalisés par votre signature ?
Un dernier mot, Messieurs; la condamnation de l'action à distance des tubes contenant des substances médicamenteuses au point de vue pharmaco-dynamique a entraîné du même coup la condamnation de la même action dans le domaine de la médecine légale ; — c'était fatal.
Reste à savoir si la Commission, en entrant ainsi dans une voie optimiste, ne se réserve pas un certain nombre de déceptions ; c'est à mon avis, une grosse responsabilité qu'elle prend, que de nier ainsi d'une façon absolue l'action des substances toxiques sur l'organisme humain en état hypnotique. — C'est nier l'évidence des faits acquis, c'est nier la réalité de tout ce qui a été constaté dans les procès-verbaux. — Je persiste, quant à moi, à dire qu'il y a là des faits authentiques sur lesquels il est bon que l'œil de la justice soit ouvert. Je n'insiste pas davantage; je me dispense de faire le récit de certaines expériences nouvelles que j'ai entreprises ces derniers temps et que je me réserve de publier plus tard. — Puissé-je, en
présence de quelque événement soudain, ne pas être accusé d'avoir été trop bon prophète !
J'ajoute.. Messieurs, que j'ai fait venir dans la bibliothèque un sujet sur lequel chacun de vous pourra répéter les expériences dont je viens de parler.