DE LA SOLLICITATION DES REGIONS EMOTIVES
Après avoir exposé, comme nous venons de le faire, les procédés techniques et la véritable méthode à employer pour la conduite régulière dans la sollicitation expérimentale des régions émotives de l'organisme, nous allons entrer dans le cœur même de la question et chercher à préciser ce que nous entendons, au point de vue de la physiologie cérébrale, par régions émotives.
Parmi les différentes manifestations de l'activité mentale, il est un groupe tout spécial de phénomènes nerveux qui jouent, à l'état de veille comme à l'état de sommeil, dans nos rêves, un
84 SYMTTOMATOLOGIE
rôle de premier ordre, et qui constituent par cela même un des chapitres les plus nets et les plus intéressants de la vie psychique; je veux parler des phénomènes émotifs dont l'ensemble constitue l'émotivité l.
Ces phénomènes sont caractérisés par les réactions fatales et autonomiques de notre sensorium, en présence d'une impression extérieure qui suscite l'activité de ses réseaux, lesquels sont doués, ainsi que je l'ai indiqué déjà, d'une véritable autonomie, et je dirai même d'une localisation spéciale dans un territoire de lecorce, ainsi que j'ai essayé de le démontrer dans mes précédents travaux.
J'ai publié, il y a quelques années, sous le titre d' Hémiplégies émotives, un certain nombre de cas suivis d'autopsie, dans lesquels je rapportais l'histoire de ces hémiplégiques larmoyants qui pleurent aussitôt qu'on leur adresse la parole, ou bien qu'on s'approche d'eux. J'ai signalé ce fait très intéressant, c'est qu'il s'agit, dans presque tous ces cas, d'hémiplégies gauches qui portent, par consé-
i Luys, Traite clinique et pratique des maladies mentales, p. 113, 1 881 . Voy. De l'émovité normale et de la surexcitation incoercible des facultés émotives.
SYMPTOMATOLOGIE 85
quent, dans le lobe droit du cerveau, des lésions fixes exclusivement localisées au niveau des circonvolutions de l'insula et de la première temporale1.
Le rôle physiologique de ces régions émotives du cerveau, mis tout d'abord en saillie par Guislain dans ses remarquables leçons sur les phrénopathies, a, jusqu'à présent, en dehors des médecins aliénistes, sollicité à peine l'attention des physiologistes et des médecins cliniciens2. Et cependant, pour peu qu'on y réfléchisse, que de choses inconnues cette étude est capable de nous révéler, et combien certains problèmes, obscurs encore, de notre vie psychique, se trouvent grâce à elle éclairés d'un jour tout nouveau !
A l'état normal en effet ce sont les mêmes régions émotives qui, sous le nom d'émotions variées, en dehors de notre propre volonté, entrent motu proprio en période d'éréthisme. Elles s'élè-
1 L'Encéphale, t. I, 18S1.
2 Suivant Guislain, la dénomination de sens émotif est synonyme du Gemûth des Allemands, de Yanimus des Latins, du 6-j[X'jç des Grecs. — Leçons orales sur les phrénopathies, 2e édition, J.-B. Baillière et fils, 2 vol. in-8, Paris, 1880. Voy. t. II, page 123.
86 SYMPTOMATOLOGIE
vent, elles s'abaissent dans leurs manifestations, sans aucune participation de notre moi conscient, et elles constituent alors, dans tous les actes de notre vie courante, une véritable puissance indisciplinée qui s'ébranle malgré nous, s'exhale soudainement et devient ainsi participante à toutes les phases de la vie que nous traversons.
Nous ne pouvons pas, en effet, ne pas sentir les chocs incessants qui nous impressionnent, et nous sommes soumis tous tant que nous sommes, plus ou moins suivant notre nature, notre âge, notre puissance sur nous-mêmes, à cette aveugle domination des régions émotives de notre for intérieur qui régnent en souveraines et s'imposent, le jour comme la nuit, à tous les moments de notre existence.
Ne savons-nous pas que toutes ces émotions qui émergent de notre sensibilité intime éclatent malgré nous sur notre visage, dans notre attitude et dans nos gestes ? Et cette puissance émotive se révèle encore malgré nous avec une force d'expansion incoercible dans certaines conditions spéciales, alors que, rationnellement parlant, elle n'a aucune raison de se développer.
SYMPTOMATOLOGIE 87
C'est ainsi qu'au théâtre, par exemple, alors que nous savons parfaitement que tout ce qui se déroule sous nos yeux n'est qu'une simple fiction, à un moment donné, aux périodes pathétiques, nous sommes entraînés invinciblement par l'émotion provoquée ; et alors ces mêmes régions émotives de notre être, artificiellement sollicitées, s'associent fatalement aux mouvements du drame en action et trahissent, tantôt par des larmes discrètes, tantôt par des mouvements respiratoires anxieux, les divers états d'ébranlement par lesquels elles se trouvent ainsi sollicitées.
C'est ainsi que la vue de certaines douleurs physiques développent incontinent en nous le sentiment de la pitié et de la commisération ; que, dans les grandes assemblées, l'éloquence en action développe chez l'auditoire des courants sympathiques; que la vue d'un symbole qui nous rappelle certains souvenirs gais ou tristes de notre existence sollicite d'elle-même un concert de sentiments appropriés; qu'à un moment donné, lorsque nous sommes en voyage, et que dans un pays étranger, par exemple, ou après une longue absence, nous voyons flotter le drapeau national, nous sommes
88 SYMPTOMATOLOGIE
vivement émus à la vue de ces couleurs qui nous rappellent la patrie absente. Sans vouloir multiplier toute la gamme des émotions qui sont susceptibles de mettre enjeu les différentes cordes de notre sensibilité intime, nous arrivons à voir que cette puissance émotive qui revêt en nous des modalités si variées est une puissance autonome, incoercible et soustraite complètement à l'action de la personnalité psychique et de notre volonté qu'elle domine entièrement.
Mais c'est souvent dans le domaine de la pathologie mentale que cette indépendance des régions . émotives se manifeste avec une intensité des plus significatives. Ce sont elles qui seules se mettent en éréthisme, comme un foyer d'excitation morbide qui s'allume isolément dans sa sphère d'action propre en laissant indemnes les autres départements de l'écorce. Qui de nous n'a présent à l'esprit ces cas si caractéristiques de lypémanie anxieuse, dans lesquels on voit les malheureux patients, arrivant à un état d'hyperexcitabilité extrême, se lamenter sans cesse et exhaler sous mille formes leurs incessantes anxiétés, alors que leur intelligence est demeurée intacte et qu'ils
SYMPTOMATOLOGIE 89
assistent désespérés à cette dissociation de leur être, à ces mouvements émotifs qui les dominent et dont ils ne peuvent modérer les écarts?
Cela posé, n'est-ce pas là un phénomène bien étrange que de voir, dans la série des expériences que nous allons exposer, combien ces forces automatiques des régions émotives de notre être qui, à l'état normal comme à l'état pathologique, ont une action si puissante, sont susceptibles, à un moment donné, d'être isolées et étudiées à part, comme on étudie les fonctions de la sensibilité sur les nerfs moteurs? Elles deviennent, en un mot, maniables à volonté, et cela sans quel'individu en ait connaissance. Il devient donc possible de développer chez l'individu hypnotisé, sans qu'il en ait la moindre conscience, les départements divers de son émotivité, et de foire vibrer alternativement les notes gaies et les notes tristes de son être, de faire apparaître les émotions de la joie, du plaisir, de la colère, de l'appréhension vague, de la tristesse la plus profonde, etc.
Et, chose bien remarquable, toute cette gamme d'émotions mimiques va se développer à froid, en silence, d'une façon fatale, comme un processus
90 SYMPTOMATOLOGIE
réflexe, sans la moindre participation consciente du sujet qui, à son réveil, n'en conserve aucunsouvenir. Ce sont là évidemment des phénomènes très saisissants, dont le récit touche à l'invraisemblance, et qui laissent, dans l'esprit de ceux qui les voient pour la première fois, une impression très légitime de suspicion et d'inquiétude vague.
Ces prémisses étant posées, avant d'aborder directement la question de l'action des médicaments à distance chez les sujets hypnotisés, je pense qu'il est indispensable, pour bien embrasser le sujet qui nous occupe, de montrer, par certainestransitions, comment la sollicitation artificielle des émotions sous l'action des substances médicamenteuses n'est pas sans avoir quelques points de contact avec certains phénomènes que l'on rencontre dans la pratique normale des actions hypnotiques.
Nous allons voir, dans le récit des expériences, que les substances médicamenteuses tenues à une certaine distance déterminent sur le système musculaire soit des convulsions cloniques, soit des convulsions toniques.
Eh bien! dans les phases léthargiques de l'hypnotisme on constate des manifestations muscu-
SYMPTOMATOLOGIE 91
Iaires de même ordre, manifestations si caractéristiques et dont M. Charcot le premier a démontré la Valeur séméiologique indiscutable sous le nom d'hyperexcitabilité neuro-musculaire1. Cette hyperexcitabilité neuro-musculaire, en effet, qui se manifeste d'une façon si énergique sur certains groupes de muscles, est susceptible d'apparaître normalement sous l'influence de certains attouchements légers venant frôler directement le muscle (ce sont principalement les muscles du bras et de l'avant-bras qui sont le siège de ces manifestations hyperesthésiques).
11 n'en est pas toujours ainsi, et, chez des sujets bien cultivés dont l'hyperexcitabilité musculaire est portée à un état d'exaltation extrême, on voit alors la contracture se développer à distance par la présence du doigt de l'hypnotiseur tenu à trois ou quatre centimètres du muscle. C'est ici un véritable rendement de l'action d'un corps agissant à distance sur le muscle d'un sujet hypnotisé.
Un simple courant d'air, ainsi que l'a démon-
1 Charcot et Paul Richer, Archives de neurologie, t. II, III, IV. Contributions à l'étude de l'hypnotisme chez les hystériques : Phénomènes de l'hyperexcitabilité neuro-musculaire.
92 SYMPTOMATOLOGIE
tré Dumontpallier1, la présence d'un rayon lumineux dardé sur l'avant-bras, suffisent à produire des phénomènes de même ordre. Un petit aimant, placé dans un vase de verre et présenté à une distance de trois ou quatre centimètres de la peau de l'avant-bras, a produit, dans une certaine série de mes expériences à distance, la raideur des muscles, etc. On peut donc déjà reconnaître qu'un sujet hypnotisé, placé dans la période de léthargie, a le système musculaire doué d'une réceptivité spéciale et porté à un état d'hyperexcitabilité tel qu'il est susceptible deréagir sous l'action des ébranlements les plus minimes et de forces infinitésimales agissant à distance et sans contact direct avec lui.
Dans la phase suivante, dite de catalepsie, les phénomènes qui apparaissent commencent à devenir plus complexes ; ce n'est pas seulement l'état de la contractilité musculaire qui est modifié ; les réactions somatiques passent sur un autre théâtre et on peut dire que, dans ce nouvel état, l'hyperexcitabilité neuro-musculaire de la période précé-
l Dumontpallier, Comptes rendus de la Société de biologie, 1881
SYMPTOMATOLOGIE 93
dente a quitté les régions musculaires pour gagner les régions émotives.
On sait en effet combien, dans cet état spécial, les sujets sont aptes à conserver les attitudes expressives qu'on leur imprime, combien ils traduisent sans parler ni entendre, par des gestes automatiques, les émotions déterminées de joie, de colère qu'on leur communique. Les facultés émotives sont donc devenues malléables à la volonté de l'expérimentateur, il en dispose à son gré et les sollicite dans le sens qui lui plaît.
Ce n'est pas ici la fibre musculaire qui se trouve portée à un degré d'excitabilité ultra-physiologique, ce sont d'autres régions du système nerveux dans lesquelles la suractivité fonctionnelle se développe. Ce sont les régionsémotives elles-mêmes qui jouent le principal rôle et arrivent alors à une période d'exaltation extrême ; le moindre petit appel qui leur est fait suffit à les mettre en éréthisme et à développer leurs aptitudes latentes. Il semble que, dans cette phase, les forces vives qui mettaient précédemment le système musculaire en état d'hyperexcitabilité aient émigré dans ces régions nouvelles et s'y soient cantonnées. — C'est là en effet,
94 SYMPTOMATOLOGIE
qu'elles ont élu domicile, et pour peu qu'on sache formuler les interrogations avec méthode, on est immédiatement frappé des changements qui se sont opérés dans l'état neurologique du sujet et dans la façon nouvelle dont il réagit. Ainsi, dès maintenant, sans faire aucun attouchement direct, sans prononcer une parole, on peut mettre en activité les régions émotives de son être qui entre incontinent en jeu. On peut développer chez lui les émotions de joie, d'aversion, d'étonnement, de satisfaction, de colère, etc., et tout cela par le seul fait de la présentation à distance de certaines images variées représentant soit des physionomies tristes ou exprimant l'hilarité. S'agit-il d'un dessin représentant une personne en période de tristesse, le sujet la contemple, la fixe avec stupeur, et quand on suit les mouvements qui s'opèrent en lui on voit sa figure qui se met à l'unisson, qui se contracte, ses yeux deviennent immobiles en fixant l'image, et peu à peu, continue-t-on l'expérience, des larmes apparaissent et démontrent ainsi la légitimité de l'impression latente.
S'agit-il d'un dessin exprimant une physionomie gaie, c'est une série de phénomènes inverses qui
SYMPTOMATOLOGIE 95
se déroulent alors; le sujet contemple le dessin, il s'en impressionne peu à peu, on le voit se dérider, l'expansion des tissus s'opérer sur son visage, son regard s'éclaircit et peu à peu des éclats de rire viennent compléter le tableau de cette mimique de la gaîté.
De ces expériences, que l'on peut varier de façon multiple, on voit déjà que l'on peut agir à distance sur le sensorium d'un sujet en état d'hypnotisme, et c'est la lumière, ce sont les impressions de l'éther qui, agissant à distance sur la périphérie nerveuse de la rétine, sollicitent alors ces réactions variées des régions émotives qui se mettent ainsi, automatiquement, à l'unisson des sollicitations qui leur viennent du dehors.
Il est encore un phénomène propre à la période cataleptique normale, qu'il est très important de connaître pour pouvoir apprécier, sans trop grand étonnement, certaines manifestations similaires en présence desquelles on se trouve naturellement amené à la pratique des médicaments à distance. C'est ce qu'on appelle la prise du regard.
On sait, en effet, que lorsqu'un sujet est en état cataleptique, si ses yeux se trouvent fixés, soit sur
96 SYMPTOMATOLOGIE
ceux de l'expérimentateur, soit sur un objet brillant quelconque, un bouton métallique, un bouchon de carafe, ses yeux sont en quelque sorte immobilisés sur le point brillant. Ils ne peuvent plus se détacher de la radiation lumineuse par laquelle ils sont attirés. On peut alors le conduire, le faire aller avec soi, et il vous suit comme l'aiguille aimantée suit son aimant. C'est une force d'emprunt qui le tient en éveil et le soutient. Tant que l'objet brillant est devant lui, tout va bien, mais vient-on inopinément à faire disparaître cet objet brillant, on voit alors se former un phémomème étrange : le sujet est tout à coup désorienté, il est inquiet, il devient titubant, et si vous n'y prenez garde, vous le voyez à l'instant tomber à vos pieds comme foudroyé, et il reste inerte, les yeux fermés, sans dire un mot, sans un cri, sans aucune émotion; et si on l'examine alors, on constate qu'il est revenu d'emblée on période de léthargie. Que s'estil donc passé ? Il y a encore là un phénomène d'action à distance produit par la radiation lumineuse agissant sur la rétine d'abord, et sur le cerveau ensuite. C'est cette radiation lumineuse quiseule alors actionnait le système nerveux et le tenait en éveil;
SYMPTOM ATOLOGIE 97
et la soustraction brusque de cette force stimulatrice a anéanti incontinent son activité, comme la soustraction du courant électrique dans un électroaimant amène la chute du morceau de fer doux qui se trouvait maintenu par lui.
Nous verrons, par l'exposé des expériences ultérieures, combien cesétrangesphénomènesde l'hypnotisme normal servent à éclairer les différentes phases qu'elles peuvent présenter. Ils leur enlèvent, par la comparaison avec certains phénomènes connus, ce qu'elles peuvent avoir d'insolite et d'extra-physiologique quand on n'a pas la notion exacte de l'évolution des phases normales de l'hypnotisme. Nous verrons donc des phénomènes similaires se produire, nous verrons des sujets actionnés par certaines substances tenues à distance dans des tubes de verre, fascinés en quelque sorte comme ils le sont par un objet brillant, aller, venir, parler, réciter des vers, chanter quelques airs et se maintenir ainsi en période d'éréthisme intellectuel pendant, un certain temps par l'action stimulatrice d'une substance donnée, et nous les verrons devenir inopinément silencieux, hésitants, si l'on vient à enlever subitement ladite substance, et tomber
J. Luys. L'Hypnotisme , 7
98 SYMPTOMATOLOGIE
brusquement comme foudroyés, en léthargie, si l'on vient à l'éloigner tout à fait.
Il est bon de noter que, lorsqu'on a affaire à un sujet hémianesthésique (ce qui est assez fréquent chez les hystériques hypnotisables), les réactions des régions émotives sont différentes à gauche et à droite : elles sont dédoublées. Le sujet, par exemple, une fois en léthargie, si on excite le tégument cutané d'un côté soit de la face, soit sur la peau du bras, par des attouchements légers, on détermine du côté correspondant une expression de gaîté avec rires ; et, si on opère du côté opposé, on détermine des expressions de tristesse accompagnées quelquefois de sanglots (planches XVII et XVIII). Il est bon d'avoir ces particularités présentes à l'esprit pour se rendre compte des différentes réactions émotives que l'on obtient chez les sujets mis en présence de substances médicamenteuses.
Ces explications étant ainsi données comme théorèmes préparatoires, servant de transition entre l'étude de l'hypnotisme normal et l'étude de l'hypnotisme extra normal, voyons maintenant comment les choses se passent lorsque les expériences
SYMPTOMATOLOGIE 99
sont mises en activité et que l'on assiste à la sollicitation expérimentale des régions émotives de l'être vivant.
Les réactions produites sur l'organisme hypnotisé par l'action à distance des substances simulatrices se présentent sous deux modalités bien tranchées. Elles sont ou silencieuses ou loquaces.
Dès la première série de faits, suivant la constitution propre du sujet, suivant son impressionnabilité intime et la nature de la substance employée, les phénomènes réactionnels évoluent d'eux-mêmes en silence; et le sujet, ne dépassant pas la période léthargique et cataleptique qui est ordinairement muette, ne s'élève pas jusqu'à la phase de somnambulisme lucide dans laquelle les sujets entendent et parlent. Tous les phénomènes réactionnels se développent en lui d'une façon silencieuse et calme, comme s'il s'agissait d'un automate dont les ressorts montés dans une certaine direction se mettent d'eux-mêmes en action. Les yeux seuls sont ouverts et vivants, et parleur regard qui laisse transpercer les émotions intérieures, on reconnaît la graduation des activités cérébrales sous-jacentes. La morphine, la valériane, la strichnine, la spar-
IOO SYMPTOMATOLOGIE
téine, le bromure de potassium, etc., produisent des réactions de cette espèce.
Dans la seconde série de faits, alors que la susceptibilité du sujet est plus exaltée ou que l'action de la substance employée a un lieu d'action différent, on le voit s'élever d'un cran dans l'échelle des phénomènes hypnotiques. Il remonte alors à la phase de somnambulisme lucide; il entend, il entre en communication orale avec le monde extérieur, et, tout en restant inconscient et incapable d'enregistrer et de conserver les impressions qui se passent en lui, il parle, il répond, et par les réactions coordonnées, il donne aux personnes qui ne sont pas habituées à voir ces phénomènes l'illusion de la vie réelle et les apparences d'un état de conscience parfaitement accusé. C'est ainsi qu'agissent le café, le haschisch, les spiritueux de toute espèce et toutes les substances en un mot qui paraissent avoir particulièrement une action élective sur les régions intellectuelles.
SYMPTOMATOLOGIE IOI
Dans le premier cas, une fois que le tube a été promené sur les différents territoires nerveux périphériques, les phénomènes expressifs se développent d'une façon plus ou moins rapide, pour arriver au maximum d'effet; d'autres fois, lente à se traduire, l'action de la substance s'accumule en silence et éclate tout d'un coup en convulsions saccadées. Et tout cela se passe d'une façon absolument silencieuse. Ce sont ordinairement les expressions de crainte et d'effroi qui dominent. Et, en même temps que les émotions se développent, on note presque constamment des convulsions, des contractions partielles, soit d'un bras, soit de la face, soit de tout un côté du corps. Les expressions émotives généralisées sont plus rares, je ne les ai obtenues que partielles et unilatérales.
D'autres fois, ce sont des paralysies locales avec prostration généralisée, comme dans l'action du bromure de potassium (planche VI). Et, chose des
102 SYMPTOMATOLOGIE
plus significatives, l'innervation de la vie végétative est facilement troublée; si bien que, dans certains cas, s'il s'agit de la spartéine, par exemple, on note des troubles paralytiques du côté des muscles respiratoires, et rapidement un état d'abattement profond, quasi-comateux, dans lequel le sujet tombe, la bouche béante, les yeux égarés, avec absence de tout mouvement inspiratoire soit des pectoraux, soit du diaphragme (planche XIII). On comprend comment une expérience semblable ne peut être longtemps prolongée et la responsabilité qui plane sur la tête des expérimentateurs engagés sur ce terrain. Néanmoins j'ai pu faire une photographie du sujet dans cette phase délicate de de nos expériences.
Le chlorhydrate de morphine à la dose d'un dixième détermine, comme toutes les subtances expérimentées, des troubles variés suivant que le tube est appliqué soit sur le côté gauche, soit sur le côté droit du sujet et suivant qu'on l'a placé dans telle ou telle région des téguments cutanés.
Ainsi, placé à gauche de la nuque, c'est très rapidement l'expression d'une vive terreur qu'il détermine, le sujet est fortement secoué, ainsi qu'on
SYMPTOMATOLOGIE IO3
peut le voir, planche VIII : sa figure exprime une terreur profonde, la tête est inclinée à gauche, les bras raidis et les mains croisées sont rigides, l'individu est tendu et contracture, toute sa personne traduit le plus grand effroi. Vient-on à prolonger le contact, l'ébranlement émotif accumulé poursuit son cours et se révèle alors par une sorte de réaction qui exprime la défense (planche X); ce n'est plus la stupéfaction simple qui est exprimée, c'est la colère avec mouvements de défense. Le bras droit, resté libre, se retire et se plie comme pour donner un coup de poing, et les yeux, tournés vers un être imaginaire, sont chargés de menaces, le bras gauche devient contracture. Vienton à changer le champ d'action de la substance stimulatrice, c'est tout un autre tableau qui se déroule; le place-t-on par exemple à droite, derrière l'oreille, même à distance, la scène change du tout au tout et on assiste à une transformation complète du sujet (planche XI).
Tout à l'heure, les émotions exprimées étaient brusques, violentes et tumultueuses, actuellement ■tout est calme et tranquille, c'est une période de détente qui s'annonce. On peut le voir sur la
104 SYMPTOMATOLOGIE
planche, la physionomie reposée exprime le calme et la sécurité complète. Le sujet repose mollement sur le fauteuil, ses bras sont libres, son regard est vague, et tout exprime dans sa physionomie cette langueur et ce bien-être complet, cher à tous les fumeurs d'opium.
Bien plus, si l'on prolonge l'action du tube en cette région, on assiste à un phénomène des plus saisissants, et qui démontre une fois de plus la réalité des lois de l'enchaînement des états hypnotiques tels que je les ai indiqués (planche XII). Ainsi, au bout de quelques secondes, le sujet, sous l'action sédative de la morphine, ferme les yeux, se laisse aller de plus en plus et tombe dans un véritable sommeil. Eh bien, ce sommeil, malgré ses apparences, son calme et son abandon, n'est pas le sommeil naturel; c'est le sommeil expérimental, c'est le sommeil morphinique très nettement caractérisé, et la preuve la plus péremptoire, c'est qu'après avoir duré quelques minutes, temps nécessaire au sujet pour se remettre des ébranlements profonds qu'il a subis au début, cet état de sommeil artificiel, qui n'est pas accompagné d'hyperexcitabilité neuro-musculaire, qui a sa physionomie
SYMPTOMATOLOGIE IO5
propre ainsi qu'on peut le voir sur la planche, fait suite, par transition insensible, au sommeil hypnotique ou plutôt à la période de léthargie de retour. Si l'on compare la planche XII avec la précédente, on reconnaît la dissemblance profonde qui caractérise ces deux états, à l'expression différente de la physionomie même du sujet dans l'un et dans l'autre cas.
Le retour naturel de la période descendante des processus hypnotiques s'est donc, dans ce cas, opéré silencieux, de lui-même, non par des phénomènes apparents et actifs, mais bien par une pente naturelle qui a conduit le sujet au terme de son décours expérimental.
Le récit détaillé du processus hypnotique propre au chlorhydrate de morphine ne suffira pas pour vous donner une idée de la marche des choses et des effets d'émotivité étranges que l'on est amené à constater. Le récit de toutes les autres substances que j'ai mises en expérience, non sur le même sujet, mais sur des sujets différents, trouvera sa place plus loin. Je me contente seulement, pour le moment, de signaler les particularités suivantes.
IOÔ SYMPTOMATOLOGIE
Le sulfate de strychnine, appliqué à gauche (planche XXI), a fait apparaître rapidement de fortes contractures des deux côtés, avec secousses convulsives violentes bilatérales, raideur des membres et gonflement thyroïdien. Et, comme la morphine présentée au même sujet à droite, il a déterminé des réactions inverses, c'est-à-dire une expansion de gaîté allant jusqu'à un état de jubilation extrême (planche XXII).
Le sulfate d'atropine ( planche XXIV ) paraît avoir une action stupéfiante peu intense; présenté à gauche ou à droite, son action paraît frapper surtout sur les forces somatiques ; le sujet est affaissé, anhélant, dans un état d'accablement extrême, les traits du visage sont tirés; son regard vague, fixé en haut, exprime un état d'atonie générale, qui plane sur toutes les forces vives de l'économie. Néanmoins, si on présente à nouveau le tube, la raideur du tronc se révèle et le sujet se trouve dans un véritable opisthotonos.
Les spiritueux, le cognac, le rhum, le Champagne, le vin, la bière sont susceptibles d'agir d'une façon analogue à celle dont ils agissent chez l'homme sain ; ils déterminent l'ivresse avec tout
SYMPTOMATOLOGIE IO7
son cortège d'attitudes spéciales, la physionomie est ébrieuse, et, comme expression ultime, la résolution complète et l'impossibilité de se tenir debout. En quelques minutes, le sujet en expérience, sous l'action d'une dose modérée de cognac, a passé de l'état naturel représenté sur la planche à l'état d'ébriété alcoolique complète avec agitation, physionomie transformée, embarras de la parole et délire approprié (planches XV et XXVIII).
Dans la plupart des circonstances, le sujet — Esther — ne demeure pas à l'état cataleptique, la présence de l'alcool le fait monter à la période de somnambulisme; alors elle parle et son délire exprime des scènes d'ivresse des plus caractéristiques.
Un autre sujet représente au bout de dix minutes après être tombé dans la résolution la plus complète, cet abandon total de sa personnalité.
Ces phénomènes expérimentaux de l'ivresse alcoolique sont, comme les expériences précédentes, de véritables processus artificiels qui se développent et rétrocèdent d'eux-mêmes. Il suffit d'enlever le tube incitateur pour rendre le sujet à la raison, et en huit ou dix minutes, il se relève de l'état
108 SYMPTOMATOLOGIE
quasi comateux dans lequel il a été plongé ; et le réveil naturel s'opère sans qu'il conserve le moindre souvenir des perturbations causées en lui par la substance sous l'influence de laquelle il se trouvait.
Chez un grand nombre de sujets hypnotisés soumis à l'action des substances à distance, les phénomènes réactionnels exprimés par eux s'accomplissent en silence, sans une parole qui exprime au dehors l'excitation de leur émotivité. Leurs yeux, les traits de leur visage, leurs attitudes sont les seuls signes extérieurs qui trahissent les ébranlements intérieurs de leur émotivité. La sphère intellectuelle ou plutôt phonomotrice reste complètement en dehors des phénomènes, aucune sonorité émotive concomitante ne vient d'une façon symétrique compléter l'expression du visage. Mais, sous l'influence d'une cause ou d'une autre, ces mêmes régions viennent-elles à entrer en action,
SYMPTOMATOLOGIE IO9
le sujet récupère-t-il la faculté d'entendre et de communiquer avec les assistants, immédiatement le tableau expérimental prend un tout autre caractère. Le sujet se met à parler de lui-même, et, passant insensiblement à la période de somnambulisme lucide, rien que par la vertu propice des substances employées (café, haschisch, rhum...), sans provocation aucune, il entre en quelque sorte en vie et révèle au dehors les divers états des régions émotives. C'est la statue,, c'est l'automate qui s'anime et qui parle, et pour cela, toujours en dehors de la personnalité consciente qui reste anéantie.
C'est la phase des expériences loquaces qui se révèle. Et alors, suivant ses aptitudes naturelles, suivant son genre de vie, sa nature, ses désirs ou ses inclinations, et surtout suivant la nature de la substance employée, on voit le sujet exprimer, avec une allure et une franchise des plus naturelles, des scènes d'une vie imaginaire qu'il se crée incontinent et dont il déroule ainsi inopinément les diverses péripéties. Tantôt, suivant l'état intime de son émotivité, les idées qu'il exprime ont une tournure triste et mélancolique ; la valé-
HO SYMPTOMATOLOGIE
riane quelquefois produit des effets semblables. — Ce sont alors des émotions dépressives qui sont exprimées ; le sujet est dans un cimetière, il assiste à l'inhumation d'une personne aimée, il se prosterne, le front contre terre, fait des génuflexions et désigne des croix avec l'expression d'une douleur profonde (planche XX). D'autres fois, sous l'influence d'un autre stimulant, le haschisch, par exemple, ce sont des émotions de gaîté et d'expansion joyeuse qui sont ainsi mises en action. Le sujet se croit au théâtre, il y joue un rôle imaginaire avec un entrain et un enchaînement d'idées extraordinaires, il débite quelques scènes, et, s'il est musicien, chante même quelques airs avec une grande expression et une sentimentalité des plus naturelles. D'autres fois, quand il s'agit d'autres substances, ce sont des scènes de vol, d'assassinat, de poursuite, d'évasion, etc.; en un mot le sujet se trouve, par le fait même de l'agent mis en présence de lui, influencé d'une certaine façon au point de vue psychique, et cet état émotif engendre à la suite, par un enchaînement automatique des idées aux émotions, toute une série de scènes pathétiques plus ou moins
SYMPTOMATOLOGIE XII
nuancées qu'il exprime comme si elles étaient réelles. Et bien plus, l'identité des phénomènes qui se développent toutes les fois qu'on répète l'action des mêmes substances chez le même sujet, prouve bien qu'il y a un appel psychique spécifique qui développe des réactions intellectuelles spécifiques. Toutes les fois, en effet, que chez le même sujet j'ai employé les mêmes substances, j'ai toujours obtenu la répétition des mêmes scènes, en quelque sorte mot pour mot. C'est là, comme je le disais, un phénomène propre au tempérament du sujet, à ses habitudes d'esprit, à sa manière d'être et à son milieu social. Ce sont donc des réactions purement individuelles et qu'il ne faut pas espérer renouveler toutes similaires chez des sujets différents. Ne savons-nous pas tous qu'une impression gustative, odorante, développe dans notre sensorium des idées différentes en rapport avec notre façon de sentir et avec les différentes agglomérations de souvenirs groupés autour de cette impression première, et que les goûts des uns ne sont pas les goûts des autres? Tant que le sujet est en scène, qu'il parie, qu'il récite un rôle, qu'il chante, il continue son rôle
112 SYMPTOMATOLOGIE
avec le même entrain, sans interruption. C'est le tube incitateur qui l'actionne et le maintient en situation comme un véritable aimant qui soutient les particules de limaille de fer agglomérées dans sa sphère d'action. La substance stimulatrice incluse dans le tube est le souffle qui lui donne la vie, qui le fait vivre passagèrement d'une vie factice et collatérale à la vie réelle, et suscite à distance les impressions les plus surprenantes et les plus imprévues.
Vient-on, en effet, à interrompre subitement le courant d'incitation qui va du tube au sujet, vient-on à éloigner tout d'un coup le tube stimulateur; un changement subit et profond s'opère incontinent dans l'état général du sujet. Vous le voyez alors, s'il marche, s'arrêter sur place; s'il parle, devenir silencieux; s'il exprime une phrase musicale, interrompre son chant ; et en même temps il devient hésitant, incertain, il ne sait plus s'il doit avancer ou reculer, il est titubant, il balbutie des mots sans suite, et si vous n'y prenez garde, si vous n'avez pas la précaution de le soutenir et de l'entourer de vos bras, vous le voyez alors tomber soudainement à terre, foudroyé en
SYMPTOMATOLOGIE I 13
quelque sorte, comme un corps suspendu en l'air à l'aide d'un fil qu'on coupe subitement, comme un impotent auquel on enlève tout à coup ses béquilles.
Au point de vue des processus hypnotiques, il s'agit là d'un phénomène naturel en évolution, copié sur la marche ordinaire que nous avons indiquée. Le sujet est ici, par la privation de la substance stimulatrice, retombé en période de léthargie comme dans le cas indiqué précédemment, alors que, par l'action d'un objet brillant qui le maintient ou l'excite, on supprime cette excitation si l'on vient à éloigner tout d'un coup cet objet. Ce sont des phénomènes similaires qu'il est bon de rapprocher. Maintenant, une fois ces phénomènes connus, au lieu de pousser les choses jusqu'à la limite extrême, jusqu'à la chute à terre, on peut, en s'arrêtant à temps, constater encore des phénomènes des plus intéressants qui démontrent, d'une façon aussi pèremptoire que possible, l'action toute-puissante que possède le tube chargé pour activer ou ralentir (comme cela se passe pour un courant) les manifestations de l'activité intellectuelle et psychique du sujet en expérience.
J. Luys. L'Hypnotisme. t 8
114 SYMPTOMATOLOGIE
Alors, en effet, que l'on a retiré le tube, que le sujet est incertain, muet, hésitant, rapprochez de lui le tube, vous lui redonnez la parole et l'équilibre; et bien plus, il continue son rôle et reprend la phrase de son discours là où elle avait été interrompue.
Bien plus, lorsqu'il est très en train, et qu'il a repris la direction de ses idées et de ses gestes, éloignez peu à peu le tube de sa personne et vous verrez que l'état de surexcitabilité des régions émotives est arrivé à un tel degré, qu'à un et deux mètres de distance le sujet est encore actionné par les irradiations stimulatrices et qu'il reçoit d'elles la force qui le soutient et le met en action.
Ces oscillations du sujet, qui suivent ainsi à distance les stimulations vivifiantes irradiées du tube, s'opèrent donc d'une façon régulière et fatale, comme s'il s'agissait d'une véritable force électromagnétique actionnant un mécanisme. Et ce n'est pas un spectacle des moins curieux à noter dans ces circonstances, que de voir avec quelle indifférence le sujet subit ces alternatives de hausse et de baisse dans sa vitalité intime, et combien tantôt il s'arrête aisément, tantôt se remet en marche
SYMPTOMATOLOGIE II5
avec une passivité complète, sans la moindre trace de contrariété, d'émotion ou de souffrance.
Ce phénomène de la révocation des activités nerveuses, chez un sujet frappé d'immobilité temporaire par la soustraction subite du tube stimulateur, se présente dans certaines expériences avec une expression encore beaucoup plus surprenante et tout à fait imprévue. Ce n'est plus, dans certains cas, à la distance d'un mètre ou deux, que la radiation stimulatrice agit pour actionner le sujet, c'est dans des conditions toutes spéciales, qui rappellent l'emploi du fluide électrique que l'on met en œuvre pour électriser plusieurs personnes à la fois, qui forment la chaîne et servent de conducteur entre le sujet que Ton veut électriser et celui qui dirige le courant.
Dans les expériences dont je parle, l'état d'hyperexcitabilité du sujet est tel, à l'action du tube stimulateur, que cette action se fait sentir, pour lui, à travers le corps d'une personne interposée. Je place, en effet, une main sur son épaule, et, de l'autre, je tiens la main d'un aide qui, de sa main libre, tient le tube. La chaîne est constituée, et l'on voit alors le sujet, qui était resté silencieux et titu-
Il6 SYMPTOMATOLOGIE
bant, reprendre son débit, redevenu sensible à l'action stimulatrice qui lui donne, à travers mon corps et celui de mon aide, le mouvement et la parole.
Lorsque, suivant l'état des forces du sujet et l'intensité des réactions auxquelles il s'est prêté, on juge que les expériences ont suffisamment duré, on l'achemine successivement, par étapes, vers le réveil, en ayant bien soin, quand il s'agit de substances stimulatrices employées comme agent d'excitation, de laisser les processus de retour s'opérer d'eux-mêmes, afin que l'action propre à la substance employée soit complètement éteinte. On s'assure de ce fait, ainsi que je l'ai signalé, lorsque le sujet est revenu spontanément à la période de léthargie de retour et que l'hyperexcitabilité neuro-musculaire a repris son énergie dans les régions anti-brachiales.
Ceci fait et constaté, on procède au réveil du sujet en suivant les procédés habituels. On développe l'état cataleptique par l'ouverture des paupières, puis l'état de somnambulisme lucide par une légère friction sur le vertex ou la région frontale. Et enfin, pour obtenir le réveil complet, on
SYMPTOMATOLOGIE I 1 7
souffle directement sur les yeux ouverts du sujet, tantôt d'une façon très légère, tantôt d'une façon accentuée et répétée.
Le réveil, lorsque les sujets sont lourds et peu impressionnables, est souvent long à se développer d'une façon complète, mais, la plupart du temps, il est rapide; les sujets se frottent les yeux, font une longue inspiration, reprennent rapidement la connaissance du milieu ambiant, et sont tout surpris de voir des assistants autour d'eux; ils n'ont aucune notion de ce qu'ils ont dit et fait.
Et quand on les voit ainsi reprendre pied dans la vie réelle, et ne conservant aucun souvenir de ce qu'ils ont dit et fait, on ne peut s'empêcher de réfléchir aux conséquences graves de ces études nouvelles de psychologie expérimentale, qui ne sont qu'un chapitre de l'hypnotisme, dans les actes de la vie sociale.
Il ne s'agit pas seulement de la question de ces suggestions invraisemblables qui, éclatant après quinze, vingt jours, plusieurs mois même d'incubation, en vertu des forces aveugles auxquelles elles obéissent, enlèvent au patient toute part de responsabilité, mais bien d'un ordre tout nouveau
Il8 SYMPTOMATOLOGIE
de questions médico-légales qui, à propos de l'action à distance des subtances médicamenteuses et toxiques, vient s'imposer à l'attention des médecins légistes.
On peut donc, à l'aide de ces substances qui agissent d'une façon purement physique, produire des bouleversements profonds dans les grands rouages de ces machines organisées, suspendre les mouvements respiratoires, congestionner les centres nerveux (comparez les planches XIII et XIV avec la planche I), troubler l'innervation du cœur, provoquer, dans les centres moteurs, des réactions convulsives d'une foudroyante intensité. On peut, en un mot, côtoyer les frontières de la vie, et, si on n'y prend pas garde, encourir les responsabilités d'un cas d'homicide par imprudence.
Eh bien, ces expériences dont je viens de retracer les phases et les dangers, qui nous assure qu'à un moment donné elles ne puissent être dirigées par des mains coupables et qu'elles ne puissent ainsi ouvrir une nouvelle série de crimes silencieux qu'on ne pourra poursuivre faute de preuves? Où seront, en effet, dans ce cas, les preuves de
SYMPTOMATOLOGIE I 19
l'action criminelle ? Où sera la démonstration de l'empoisonnement, par exemple en présence d'un agent toxique qui a passé à travers l'organisme et qui n'a pas laissé de traces appréciables ?
Ce sont là des problèmes de médecine légale d'un intérêt très puissant et qui sont destinés, tôt ou tard, à captiver l'attention des criminalistes et des médecins.
Nous nous trouvons donc fatalement amenés en présence d'une situation des plus délicates et des plus difficiles à accepter, celle qui résulte de l'imposition d'une idée nouvelle qui germe et développe autour d'elle les conséquences dont elle est chargée.
Mais que faire en présence de toutes ces questions multiples qui surgissent des pratiques de l'hypnotisme ? Comment empêcher la diffusion incoercible de ces études nouvelles qui captivent d'autant plus les esprits qu'elles présentent en elles une dose d'inconnu, attraction irrésistible pour les curieux?
A mon avis, il n'y a rien à faire pour endiguer le courant. Il faut se souvenir que, dans l'évolution des choses humaines, si, à côté du bien qui se fait,
120 SYMPTOMATOLOGIE
il y a le mal qui le suit comme une ombre, d'un autre côté, à côté du mal qui se développe, il y a souvent des compensations heureuses qui le font plus aisément supporter; et, tout en tenant compte des inquiétudes nouvelles avec lesquelles nous devons vivre dorénavant, peut-être pourrions-nous avoir la satisfaction de trouver, dans l'application des méthodes nouvelles agissant à distance sur le système nerveux, des agents d'un ordre spécial, aptes à modifier son action, à exciter certaines régions torpides et à rétablir ainsi cet équilibre si précieux des actions nerveuses. C'est là évidemment le but louable de tous les efforts tentés, dans cette direction, par les médecins qui cherchent à enrichir l'art de guérir de procédés nouveaux, et à diminuer d'autant le domaine si vaste de la désespérance et de l'incurabilité.