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CHAPITRE III

Prière et culte ont une action suggestive utile.

Les événements ne sont pas inflexibles, pense l'homme. En agissant sur les esprits par des sortilèges, on préviendra leurs méfaits, et par le sacrifice et la prière, on obtiendra la faveur divine.

La prière surtout provoque une auto - suggestion puis santé1. Bien des sociologistes en ont ri, ne considérant que son inanité sans en voir le but utile. Quiconque est familiarisé avec l'hypnotisme en com- Fig. 3. — Attitude de prière prendra l'immense portée mo-

prise dans l'attaque kyste- . ,

rique. (D'après Paul Richer.) raie. Croire qu un événement

s'accomplira , donne con fiance, et incite ci tout préparer dans ce but.

1 La suggestion est une croyance non motivée, acceptée comme telle, sans qu'on se soit demandé, non seulement si elle était vraie, mais même si elle pouvait être vraie.

Elle s'exerce bien au delà de la religion. A oui n'est-il arrivé

Si Dieu à qui on demande d'abondantes récoltes, vous entend, on ne craindra plus Forage qui les perd, la grêle qui les fauche, les insectes qui les dévorent ; et on confiera gaiement le grain à la terre. La prière est l'espoir qui soutient l'humanité et éloigne la désespérance . Le Cafre demande à ses ancêtres des bestiaux, du butin, des enfants; le nègre de la Côte d'Or, du riz, des patates, de l'or, des esclaves, des richesses et la bonne santé : « Fais, dit-il, que je sois fort et rapide. » Pour lui, le remède sur lequel le sorcier prononça ses incantations, est plus actif et lui assure la guérison : « Père ciel, implore le sorcier, veuille bénir ce remède que je vais donner. » — « 0 grand'mère, implore le Karen de Barmanie, veille sur mon champ. » — « Préservez-nous, disent les Koncls des Indes, des tigres, des serpents et des faux pas ; faites que nos semences produisent tant de grain, qu'il en tombe tant sur les routes, que l'an prochain les champs et les chemins soient couverts de moissons. » Avant d'entreprendre un voyage, le marin prie la madone. De même les Indiens d'Amérique, avant de s'embarquer sur le lac Supérieur, font un sacrifice pour que le temps reste calme.

Qui soutiendrait les courages défaillants dans la pénible lutte pour la vie, qui donnerait l'espoir du

d'accepter une affirmation, parce qu'elle était prononcée avec autorité ou émanait d'une personne qui imposait? La suggestion a un rôle utile dans la société, car elle crée une croyance commune, et par suite des efforts communs. Ce qui permet à l'association sooiale de donner le maximum d'effet utile.

succès, indispensable à l'entreprise, si la prière n'existait? Le paysan ne sèmerait point, le marin n'affronterait pas l'Océan, le maçon ne bâtirait plus, si tous ne croyaient qu'un Dieu secourable veille à la moisson, à la barque, à la bâtisse.

Et cette croyance encourage et double les forces pour accomplir l'acte devant lequel on reculait auparavant. Elle est surtout utile dans les grands périls et excite à l'effort suprême. Dans la tempête, la madone veille et protège la barque ; des efforts surhumains sont tentés pour mériter l'appui céleste. Le gri-gri qui préserve des blessures, fait affronter les animaux les plus féroces. Le danger devient moindre à celui qui n'y croit pas.

D'autres fois, la prière réprime les passions et fortifie la volonté. Quand on se sent porté à accomplir un acte mauvais, la prière amène le calme dans l'esprit et procure la force d'éviter les suggestions mauvaises. Elle a, à ce titre, une portée sociale très grande.

Il est des cas où la prière est évidemment inefficace. Beaucoup de sauvages demandent la pluie et cherchent à l'obtenir par divers procédés. Les sorciers, faiseurs de pluie, la sifflent, lui lancent des flèches ou un javelot. Les Chinois et les Aryens, plus civilisés, l'implorent.

Pour les Mexicains, les Hottentots, les Slaves, la pluie est un dieu ; une fille qui brise sa cruche, nous dit un chant quichua.

A quoi tendent ces actes? Pas une goutte de pluie ne les suivra. Sans doute, mais l'espoir entretenu,

la croyance à l'événement heureux, amène la patience obstinée.

Si la prière suggestionne, encore faudra-t-il la dire de manière qu'elle vous pénètre profondément. On croit en l'exhalant agir sur Dieu ; c'est dans le cerveau qu'elle s'imprime. Elle s'y fixera d'autant plus profondément qu'on y sera plus attentif, plus recueilli: d'où le silence et la majesté des temples. D'où la nécessité reconnue de la répéter maintes fois. Ces chapelets égrenés, ces longs rosaires procurent le calme à l'esprit par les récitatifs monotones. L'Arabe a son chapelet, et chez le moine bouddhiste la prière devient une obsession. Au Tibet, les incantations doivent être répétées un nombre de fois déterminé, soit par exemple cent mille fois dans un jour. On en fait le compte au moyen d'un rosaire à cent huit grains. Il faut n'y faire ni addition ni omission et y donner la plus profonde attention ; autrement, on ne pourrait atteindre le but souhaité.

Croire et avoir une religion, c'est, pour beaucoup d'écrivains, se bourrer la tète d'idées n'ayant aucune raison d'être. Parce qu'elles ne sont pas vraies, elles leur paraissent inutiles. En réalité, le problème social est complexe, et la société peut tirer profit de croyances erronées.

La religion est le ciment de Védifice social. Elle constitue pour lui une meilleure protection contre les sentiments égoïstes que celle résultant de la crainte du gendarme ou du voisin ; car elle s'adresse au principe même de l'acte, à la pensée.

La religion s'est, en effet, préoccupée de bonne heure d'imposer une morale au nom des Dieux. Les lois sociales furent mises sous leur sauvegarde ; l'infraction entraînait la punition céleste.

En Polynésie, le tabou était la principale défense. On interdisait ainsi, en cas de mauvaises récoltes, la consommation des bananes et des ignames sauvages ; on prohibait la pêche aux flambeaux dans telle baie dont le poisson s'éloignait; on arrêtait la consommation des poules et des cochons, quand ces animaux devenaient rares. Mais les Dieux ne condamnaient encore ni le vol, ni l'assassinat, ni l'immoralité, ni l'avortement.

Les Perses pratiquaient la religion mazdéenne, qui défendait la débauche, la sodomie, l'avortement, glorifiait l'agriculture, la vie de famille, regardait le chien comme sacré.

La morale hébraïque et chrétienne est contenue dans le Décalogue. Celle de l'Islam en diffère par la haine de l'infidèle et l'excitation à la guerre sainte.

La religion romaine protégeait beaucoup l'agriculture. 11 était sacrilège de couper des blés verts, d'incendier un tas de blé, de conduire un troupeau dans un champ cultivé.

La loi ne punissait pas la vente d'une femme, d'un fils, les violences contre un père, la violation de l'hospitalité ; mais de tels actes encouraient l'anathème. La colère divine englobait d'ailleurs toute la famille, si fortement unie sous l'autorité du pater familias.

Le Taoïsme chinois recommande la piété filiale,

l'humanité pour les animaux et les plantes, la pitié pour les orphelins et les veuves. Il veut qu'on se réjouisse du succès d'autrui et condamne l'avortement et l'infanticide.

Confucius a donné seize maximes recommandant la piété filiale, la modération, la culture delà terre, l'obéissance aux lois, la courtoisie, l'instruction des hommes, l'acquittement des taxes, le caractère calme, non emporté ; morale terre à terre fort admirée des Chinois.

Pour le Bouddhiste, sont péchés : tuer, voler, mentir, médire, jurer, être avare, haineux, sceptique, avoir des relations sexuelles illégitimes. On ne doit pas détruire d'être vivant, prendre ce qui n'est pas donné, boire de liqueurs enivrantes.

L'infraction aux lois morales est sévèrement punie. La vie future offre l'enfer aux méchants, le paradis aux bons.

Si toute religion contient de nombreux préceptes religieux, il est toute une partie, le culte, destinée à maintenir le fidèle dans la croyance, et ce, par suggestion. Dès que la croyance religieuse se complique, elle admet des temples, une caste de prêtres et des cérémonies.

Celles-ci s'observent dès l'aurore de la civilisation. Les fêtes religieuses existent chez les Australiens, les Papous. Ce sont des mystères où l'on danse masqué et qui se terminent souvent par des orgies. Les masques y jouent un rôle important, ils représentent le totem, le dieu, l'ancêtre défunt.

En dehors des prières et des sacrifices, tous les cultes comportèrent des fêtes.

Au Pérou, on célébrait chaque année quatre grandes fêtes correspondant aux solstices et aux équinoxes. La plus magnifique était celle du solstice d'été. On saluait le lever du soleil par des chants et des fanfares. On allumait un feu sacré à l'aide d'un miroir métallique concave. Toutes ces fêtes étaient précédées de jeûnes alimentaires et génésiques.

Les fêtes juives sont aussi rurales ou saisonnières (la Pàque primitive, par exemple, est la fête du printemps). Elles s'accompagnent de danses, festins, sonneries de trompettes.

Les pèlerinages constituent une puissante suggestion. Aussi le Coran impose-t-il d'aller, une fois clans sa vie, à la Mecque. C'est là une des grandes manifestations de l'Islam ; on sait de quelle explosion de fanatisme religieux elle s'accompagne,

Les Chrétiens ont leurs pèlerinages aux vierges et aux saints vénérés. De même, au Tibet, où l'on va aux tombeaux des lamas sanctifiés ; de même encore chez les Brahmes indous ; et on sait à quelles excentriques horreurs aboutissaient les fêtes de Jaggernaul.

Fig. 4. — Moulin à prières que tournent les lamas au Tibet. Ils admettent qu'à chaque tour la prière incluse est dite.

Ces grandes réunions de croyants, venus de divers points , surexcitent la foi ; comme dans toute réunion les sentiments partagés se décuplent. L'impression en reste profonde, pour la vie.

Mais en outre, les réunions obligatoires au temple ont aussi leur influence. On est tenu d'assister à des cérémonies et même d'y participer. Tout est arrangé pour agir sur le moral.

Dans le grand silence et la pénombre des mosquées, le Musulman glisse sur d'épais tapis. Il doit

Fig. 5 — Tambour de lama fait avec deux crânes humains unis par la voûte.

Fig. G. — Kon-don.

Trompette en tibia humain de lama mendiant. (Tibet.

prier cmi fois par jour, autant que possible clans une mosquée.

Au Tibet, les Bouddhistes ont les trompettes (fig. 6) et les tambours (fig. 5) faits d'os de lamas vénérés *, les banderoles flottent et les moulins tournent immenses, déroulant les multiples prières. Les dévots font le tour du couvent, se prosternent et s'allon-

1 II existe deux sortes de moulins à prières. Les uns petits que le dévot tourne à la main (fig. 4), les autres immenses hauts de trois et quatre mètres mus à tour de bras.

gent successivement un nombre déterminé de fois. En Chine, les statues de Bouddha, la figure béate,

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Fig. 7.

Le Daïboudhs, statue colossale du Bouddha, à Kamakoura. (Japon.)

frappent le fidèle par leur énormité. Il en est de cinquante et même de cent mètres de haut1 (fig. 7).

1 La crosse, la mitre, la dalmatique, la chape ou pluvial que les lamas portent en voyage ou lorsqu'ils font quelque cérémonie hors du temple ; l'office à deux chœurs, la psalmodie, les exorcismes, l'encensoir soutenu par cinq chaînes, les bcnédic-

Chez d'autres au contraire, comme clans l'ancienne Egypte, le Dieu est caché dans le fond des fonds; c'est l'inconnu redoutable, difficile à contempler. Tel le Saint-Sacrement, telles nos vierges noires qu'on ne contemple qu'aux grandes fêtes. Et l'âme du fidèle est émue à la pensée de pénétrer l'inaccessible.

Qui méconnaît la grandeur poignante de noscathédrales gothiques. Sombres et imposantes, elles écrasent etannihilentlesvolitions. L'ombre vous entoure. Seul l'autel brille d'une lumière tamisée par des vitraux colorés. Le prêtre qui domine, couvert de vêtements éclatants, psalmodie le saint sacrifice, et la musique se répercute à travers les voûtes à l'infini.

Puis ce sont les sacrements usités en beaucoup de religions. La communion (manger Dieu) est un acte d'extrême suggestion.

Il n'existe pas chez les seuls catholiques : hosties, galettes de pain rond des Coptes et chrétiens primitifs, pain azyme, symbolique aujourd'hui. Les Mexicains faisaient de même d'Uitzilopochtli, le dieu de la guerre. On pétrissait une idole de pâte de maïs et de sang humain, puis on la brisait et les fidèles en mangeaient les morceaux.

Plus cruelle était la coutume des Jouangs de

tiens données par les lamas en étendant la main droite sur la tète des fidèles ; le chapelet, le célibat ecclésiastique, les retraites spirituelles, le culte des saints, les jeûnes, les processions, les litanies, l'eau bénite, voilà autant de rapports que les Bouddhistes ont avec nous. D'après Hue, des ambassades des Tartares les auraient pris chez nous au xiv° siècle (10).

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l'Inde. La victime oumériah devenait dieu elle-même. On l'adorait, on se disputait les objets qui lui avaient appartenu. Et la foule la mettait en pièces; on en jetait les cendres aux champs et on en faisait aussi une pâte dont on barbouillait les parquets des maisons.

Les prêtres péruviens fabriquaient avec des graines d'amarante, du sang et des herbes sacrées certaines pâtes et liqueurs dûment bénites, destinées à la communion des fidèles adorateurs d'Inli etViracocha (9).

Dire ses péchés, s'en confesser, c'est en provoquer le repentir; c'est aussi une porte laissée ouverte à la certitude de l'enfer. Le réprouvé obtenant le pardon peut par la suite mener une vie meilleure. Il n'en aurait nulle envie s'il avait la certitude du châtiment final.

Le catholicisme a surtout usé de la confession. Au Mexique, les Aztèques se confessaient et faisaient ensuite pénitence, mais seulement une fois dans leur vie ; pour obtenir le pardon, les gens du peuple sacrifiaient ceux de leurs organes qui avaient péché : l'oreille pour l'inattention, la langue pour mauvaises paroles, etc., etc.

Parmi les sociologistes, combien ont ri des pratiques du culte, que réprouvait leur raison, et par un fanatisme inverse, sont partis en guerre contre la religion ! Combien ne connaissons-nous pas de ces matérialistes francs-maçons, qui, au nom d'une prétendue science, s'attachent à relever les ridicules du culte ?

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Tel n'est pas le rôle de la vraie science. Elle doit être impersonnelle autant qu'impartiale, se mettre au-dessus des colères et des passions d'une époque.

Quiconque aura ce courage, devra certainement avouer le rôle immense qu'ont joué les croyances et les pratiques religieuses dans la société.

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