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CHAPITRE II

La sorcellerie. — Le culte calqué sur la vie du peuple.

Si les méchants esprits viennent sur cette terre, tendre des embûches et faire souffrir, comment les éviter ?

Il ne vint pas à Tidée des premiers sauvages de chercher à les fléchir, la pitié est rare chez eux et ne s'exerce qu'en faveur des proches.

Mais on peut effrayer l'ennemi, lutter contre lui et le vaincre. De même le Dieu : d'où la sorcellerie.

On peut effrayer les esprits. Encore de nos jours en Westphalie, à certaines fêtes, les gars les pour-

Fig. 2. — Chimère dévoratrice.

(Xolrc-Dame de Paris.)

chassent à grands coups de fouet qui résonnent dans l'air. Quand on est solide, on peut les vaincre à lutte armée, et certains hommes se distinguèrent ainsi de bonne heure par leurs aptitudes. Ils connaissaient des pratiques spéciales, tout un art mystérieux et redoutable.

Une caste se constitua puissante, celle des sorciers. Elle réconfortait la tribu clans ses abattements en lui promettant l'abondance. Et quand on était inquiet, elle dissipait les craintes.

Le sorcier se retrouve chez les primitifs en Australie, chez le Tasmanien, le Néo-Caiédonien... Il incarne la première phase des croyances. Plus tard viendront les prières. Tous les peuples ont passé par là. Les Finnois possèdent une épopée, le Kalevala, qui roule entièrement sur les incantations. Les héros y sont des magiciens qui domptent les forces naturelles, au moyen de paroles magiques.

Quand la tribu posséda un chef qui imposait sa volonté, il fut regardé comme tout -puissant. De même les esprits. Dieu ne put être vaincu, mais il se laissa fléchir, comme le chef, par des présents, par des prières.

Au début on pria non pour rendre hommage, mais pour demander une faveur. Bien des Européens ne conçoivent pas encore la prière autrement. Le pieux Napolitain demande à son saint le succès de ses entreprises, et, s'il ne réussit pas, il se rappelle la primitive méthode et procède par intimidation en frappant, en jetant à la mer la sainte image. De même le nègre de Guinée bat son fétiche*

L'offrande existe dans toutes les religions. On offrait ce qu'on avait de plus précieux, l'aliment qu'estimait le plus la nation. Les Coyos d'Amérique offrent à leur Dieu, la chique.

C'était généralement du bétail, Jéhovâh l'aimait. Les Veddahs offraient le soma1 et le beurre; "les Lamas donnent par rituel un bol de riz.

La Grèce si civilisée avait conservé cette pratique des sacrifices.

Les anthropophages, friands de chair humaine, l'offraient aux divinités, et quand ce goût disparut chez l'homme, il persista encore chez les dieux ; car le culte représente le passé et évolue moins vite que les mœurs. Le sacrifice humain religieux persista chez des peuples qui n'étaient plus cannibales. Les Mexicains sacrifiaient leurs prisonniers de guerre, les Phéniciens offraient des enfants à Moloch. Les Khonds des Indes achetaient des enfants pour les immoler.

Puis survinrent des idées complexes, bizarres au premier abord, logiques pourtant pour un cerveau inculte.

Dans un corps organisé ou inorganique, « la partie a les propriétés du tout ». Un grain de sel est salé comme seraient cent grains. Un quartier d'orange a même saveur, même aspect de chair que toute l'orange.

Il en est de même en religion.

On conservait les os des morts puissants, car ils

1 Boisson fermentée tirée de l'asclcpias.

gardaient les propriétés du défunt; on portait en avant des troupes la dépouille du chef redouté qui, mort, devait encore conduire à la victoire. Mais un morceau de ces os avait la même propriété que le tout.

Dès lors, furent inventés le grigri, le talisman et la relique. On les retrouve partout, donnant confiance à l'heureux possesseur qui avec eux se rit de tout, brave tout.

Pour beaucoup d'entre nous, la corde de pendu n'est-elle pas toujours efficace ?

De même le vivant pouvait se libérer vis-à-vis de la divinité, au moyen du sacrifice d'une partie de son corps. Les Australiens se coupent un doigt et s'incisent en profondes blessures à la mort d'un puissant. Ils contentent ainsi son désir de sang. La circoncision n'est probablement qu'une pratique semblable.

Un objet, ayant appartenu au personnage vénéré ou même simplement touché par lui, participe à ses qualités. On bénit bien encore des chapelets, des médailles et des rameaux. Et comme les sauvages australiens, le sorcier envoûte encore chez nous au moyen de l'ongle de la personne visée ou simplement d'un objet lui ayant appartenu.

Ainsi quand le cerveau se fixe sur une pensée, il la suit dans ses conséquences ultimes, en tire les déductions les plus inattendues, grâce à l'esprit d'exagération. Travail d'une intelligence sur une conception qu'aucune autre ne vient contrecarrer.

Une autre idée dont les conséquences furent mul-

tiples, peut s'énoncer ainsi : «. L'image a les propriétés de la personne représentée ; l'homme fit Dieu à son image et adressa à celle-ci les offrandes et les prières, car elle a la puissance divine; même certaines sont particulièrement efficaces.

Parfois limage était petite et portée en amulette. Ou bien on sculptait un masque, représentant le défunt ou le Dieu ; on le portait à la guerre, dans les périls, et on était protégé par l'autre, participant à sa substance.

Le nom même avait les propriétés de la personne qui le portait. On évitait de prononcer le nom des morts pour ne pas se rappeler à leur souvenir. Bien plus, en Australie et en Polynésie, les vivants de même nom devaient en changer.

Chez les Australiens, le nom du mort n'est prononcé qu'en chuchotant. Nommer le défunt, c'est l'appeler et sa colère serait terrible. Dans les conversations, on évite les syllabes de même résonance. S'il en échappe par mégarde, on annule l'appel inconsidéré en crachant par trois fois.

Les Madécasses et les Tsiganes partagent cette croyance. Les Styriens d'Autriche évitent aussi de nommer le mort, et les homonymes se pourvoient d'une autre appellation.

Jurer est un crime, car il est défendu de parler de ce qu'on craint. On ne prononcera pas le nom de la variole. D'autres tairont celui de leur belle-mère!

Dans ses moindres détails, le culte fut calqué sur la vie même du peuple. Le Dieu qu'on adorait au temple, avait les traits, les vêtements, les bijoux,

l'attitude même de la race. Le temple fut au début une grande maison embellie.

Les pratiques du culte, les rites rappelèrent la vie habituelle. Offrandes, danses, fêtes, prosternations, sacrifices en l'honneur des Dieux, rappelèrent ceux faits au chef.

Dans ses moindres détails, les actes du défunt ou du dieu rappelaient ceux du vivant. Chez les Polynésiens, à Noukahiva, un canot funéraire menait à File des ombres. L'âme du Vitien subissait un voyage accidenté avant d'atterrir au paradis.

Les Égyptiens allaient avec une barque de l'autre côté du Nil dans le désert pour enterrer leurs morts. Ce voyage réel lit croire au voyage fictif de l'ombre sur une barque pour gagner le séjour funèbre, et cette idée fut transmise aux Grecs et aux Latins. Si le chacal découvrait les chemins aux ombres, c'est qu'il servait à cette fin aux vivants dans le désert. Celui qui s'était égaré trouvait les défilés en le suivant. L'enfer lui-même n'était pas au-dessous du sol pour les Egyptiens, car les grottes de sépulture étaient latérales ; l'enfer inférieur sera conçu par ceux qui enterreront leurs morts (J. Lajard).

Quand les croyances devinrent trop complexes, une caste puissante s'organisa, se substituant aux sorciers. Magie et culte devinrent l'attribution des prêtres, qui furent les premiers savants1. Car ils eurent les premières idées générales, élaborèrent les

1 La science et les lettres n'étaient cultivées que dans les cloîtres au moyen âge et chez les Musulmans la mosquée servait et sert encore d'école.

premiers systèmes, qu'ils expliquaient aux seuls initiés (les mystères). Ils ne se bornaient pas à la seule suggestion, mais connurent les vertus des simples et V importance de Vhygiène.

Chez bien des nations, le prêtre soigne encore, et ses soins sont à la fois suggestifs et matériels. Par la croyance ', il donne espoir au malade et incite à la guérison. Il l'amène plus sûrement encore par des remèdes. Il n'administre pas seulement des simples, mais il masse, connaît l'hydrothérapie, fait de la chirurgie, sait percer des abcès, trépaner, ouvrir des ventres.

Il sait aussi, ce qui est mieux, que certaines précautions doivent être prises pour qui veut conserver la santé. Quand on fonde une ville, c'est lui qui consulte les entrailles des oiseaux, découvre la rate hypertrophiée par rimpaludisme.

La propreté fut imposée par la religion. C'est un devoir pour l'Indien de se baigner, un devoir de se nettoyer les dents avant chaque repas, un devoir d'isoler la femme après ses règles et après l'accouchement, de laver le nouveau-né, d'où les lustrations et le baptême, pratiques répandues dans un grand nombre de religions, au Mexique, au Japon (7), chez les Néo-Zélandais, où jusqu'au baptême l'enfant est tabou. La loi de Manou mettait en garde contre l'im-

1 Nous retrouvons ces deux formes de traitement dans l'Avesta. Il y est dit : « Beaucoup de guérisons ne réussissent que par le couteau, les végétaux ou la parole. Quand le médecin réussit et quil guérit par la parole excellente, c'est la meilleure et la plus sûre des guérisons. »

pureté des cadavres et exigeait des purifications. Moïse et Mahomet proscrivaient les animaux impurs dont le porc, et rejetaient du camp ceux qui avaient des écoulements. Egyptiens et Musulmans proscrivirent l'alcool, Manou recommanda de l'éviter (5).

Un empirisme grossier avait amené ces croyances utiles. Aussi s'y mêla-t-il des pratiques sans valeur. L'urine de vache joue un grand rôle dans les purifications indoues. Moïse regardait comme animaux impurs ceux qui rampent, les oiseaux de proie, les poissons qui n'ont ni nageoire, ni écaille, le lièvre et le gibier !

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