CHAPITRE XXI
Religion spirite.
En supposant exactes les expériences spirites, il faudrait en chercher l'explication scientifique, c'est-à-dire les rattacher aux phénomènes déjà connus en leur trouvant une cause commune.
Tout autre est la conviction des spirites. Ces phénomènes sont pour eux causés par les esprits des ancêtres. Comme ceux-ci détiennent la vérité, toutes leurs paroles sont des révélations.
Les phénomènes hypnotiques avaient servi aux religions comme preuve de leur véracité. Ici ces phénomènes constituent la religion même, et le spiritisme recrute comme adeptes les crédules, les faibles et, il faut le dire, plusieurs grands espritsT
Nombreux sont les prophètes de la nouvelle religion. Citons, parmi eux Swedenborg et Allan Kardec. Swedenborg (1655-1772), à l'instar du sauvage australien, pouvait quitter son corps. Son esprit
Fig. 50.
Masque de démon japonais (xvnie siècle).
HYPNOTISME, RKLIGïON 265
libre voyageait à travers l'espace, voyant tout, rencontrant les défunts de sa connaissance, conversant avec les esprits et les morts. Il reprenait ensuite possession de son corps, et écrivait ce qu'il avait vu et entendu. Comme il était d'esprit large et cultivé, son œuvre, les Arcanes célestes, à côté de divagations, renferme des pensées élevées ' .
Allan Kardec (1803-1069) précise la religion spirite, Il écrit en 1857. le Livre des esprits (91) devenu le catéchisme de ses disciples. Sa doctrine est établie sur les rapports avec les morts, qui lui ont révélé la vérité. Il admet la préexistence des âmes et la réincarnation :
« Naître, mourir, renaître encore et progresser sans cesse, telle est la loi. »
Il distingue les esprits en mauvais et bons. Il existe cinq classes d'esprits mauvais : impurs, légers, faux,
I Swedenborg mêle aux dogmes de la religion révélée les mystères des anciennes religions et surtout de la Kabbale. 11 veut nous ramener aux rapports des hommes avec les esprits. Dans son traite De cœlo et inferno, il déclare qu'il a vu le Seigneur, qu'il a parlé aux anges et esprits, comme un homme parle à un homme, et cela pendant plus de vingt-huit ans. Sa première entrevue avec Dieu date de l'année 1745. « Dieu lui a révélé qu'il doit faire connaître aux hommes la nouvelle église dont Jean parle dans l'Apocalypse sous le nom de Nouvelle Jérusalem. » Il ajoute : « On est maître de ne pas me croire, je ne puis mettre les autres dans l'état où Dieu m'a mis. »
Ses opinions religieuses furent assez suivies au siècle dernier. A Londres, en 1788, il y avait plus de 6 000 personnes qui partageaient les opinions religieuses de ce théosophe.
II avait d'ailleurs été précédé dans cette voie par Jacob Bcehm. pauvre cordonnier allemand, qui vivait au xvne siècle, ardent propagateur de l'illuminisme.
neutres, frappeurs, et cinq classes de bons esprits : savants, bienveillants, sages, supérieurs, protecteurs. Viennent enfin les purs esprits dont la supériorité est absolue et qui n'ont plus à subir d'épreuves.
Comme si le double problème de l'existence de la matière et de l'esprit n'était pas assez complexe, il invente un troisième principe, le perisprit.
Trois principes constituent l'homme, ditPapus, un mage contemporain. Le corps, l'esprit immortel, et le plus important de tous au point de vue scientifique qui relie les deux opposés : le « perisprit ». Celui-ci joue entre l'âme et le corps le rôle que jouent les saponifiants alcalins entre l'huile et l'eau, et détermine le mélange par sa présence (92) 1.
On voit que les hypothèses et les comparaisons ne
'• Nous donnons entre mille le paragraphe suivant tiré de l'œuvre d'un de nos spirites les plus distingués que nous nous faisons scrupule de nommer. C'est un des plus beaux chefsd'œuvre de galimatias qu'on puisse concevoir.
<> C'est à une période de développement relative, celle probablement où naît la notion du bien et du mal, de La conscience en un mot, que l'individu, d'après Allan Kardec, arrive à s'approprier certains fluides, et à se constituer une forme semimatérielle appelée « perisprit », qui ne l'abandonne plus, et après sa mort reste absolument nette et distincte. Les fluides périspritaux varient suivant la nature des êtres : si ceux-ci sont inférieurs, les fluides sont lourds et opaques; ils s'élèvent à peine au-dessus du sol, et le nombre en est grand : ils restent à la surface de la terre, croyant toujours vaquer à leurs occupations. Ceux, au contraire, qui ont progressé, franchissent l'espace avec la rapidité de la pensée, leur nature subtile les rend invisibles aux premiers, ce qui ne les empêche pas d'avoir sur eux une action considérable. Le perisprit est un produit du fluide universel, matériel comme le corps terrestre, mais sous un état différent, et toujours en rapport avec le degré d'avance-
sont pas faites pour gêner les spirites. Quand on s'embarque dans l'invraisemblable, un peu plus, un peu moins !
C'est par ce perisprit que les morts se révèlent à nous au moyen de tables tournantes, baguettes, médiums, comme s'exprimaient autrefois les Dieux par l'intermédiaire des prophètes.
On n'utilise plus guère le miroir magique, inventé par M. du Potet vers 1840. Il consistait en un cercle
ment de son porteur ; celui-ci peut être comparé à un réactif chimique qui attire à lui les molécules assimilables à sa nature.
« Les fluides périspritaux sont attractifs les uns envers les autres, ce qui permet d'établir des rapports entre les morts et les vivants.
« Le perisprit, c'est-à-dire le corps désincarné, est le produit constitutif le plus important du fluide universel, tout aussi bien que le corps charnel, nous l'avons déjà dit; mais dans le perisprit, la transformation moléculaire est autre, le fluide conservant ses qualités éthérées, corps périsprital, corps charnel, nous le répétons encore, sont même matière sous deux états différents et identiques.
« Là est le principe au moyen duquel les désincarnés entrent en relations avec les vivants, par un mélange de fluides identiques qu'il leur est donné de modifier. En raison de leurs connaissances chimiques, ils créent, s'il est permis de s'exprimer ainsi, tout un vocabulaire spécial et sensitif. La pensée est transmise par des fils conducteurs, on pourrait dire électriques, plus ou moins perceptibles suivant l'organisation de certains incarnés que nous avons comparés ailleurs à des accumulateurs, et de cette télépathie organisée il résulte des transmissions d'idées.
« La séparation du perisprit de son vêtement terrestre constitue le phénomène de la mort, il est toujours proportionné au développement de l'esprit : fluides épais ou fluides lumineux, suivant la moralité et l'instruction de l'être, s'il est peu développé, avons-nous dit, il reste lourd, ne songe pas à sortir de son milieu, et, par la pesanteur de son fluide, est rivé à la terre et aux régions où il a vécu. »
plein, noirci au charbon. Le sujet lisait en ce miroir une série d'événements gais ou tristes et on voyait les passions correspondantes se refléter sur son visage.
Pour étudier et vulgariser les phénomènes spirites, les feuilles spéciales abondent : la Revue spirite, le Spiritisme, la Lumière, V Aurore, V Initiation, h Journal du magnétisme , etc., etc.
Enfin une école spirite s'imagine trouver dans les écrits indous le dernier mot de l'énigme : c'est la société théosophique. Comme si les phénomènes hystériques n'étaient pas parmi les plus répandus dans toute la race humaine.
Le spiritisme compte même une bruyante école littéraire dont certains membres ne sont pas dépourvus de talent. Leurs œuvres sont imbues de spiritisme, ce qui leur donne une étrangetéet une saveur spéciales prisées d'un certain public. Bien plus, on s'intitule mage, on revêt un costume baroque, on prend un symbole, la rose-croix, on attire l'attention du badaud, car le tout est de se faire connaître.
Et on revient ainsi au point de départ, au sauvage qui, réfléchissant au pourquoi des choses, prend ses songes pour des réalités.
La religion de l'avenir n'est pas dans ces extravagances. Elle est dans la science même qui chaque jour nous découvre davantage la vérité.
Croire est une nécessité sociale : une foi commune peut seule unir les hommes en société.
La religion d'antan, loin d'être en désaccord avec
la science, constitua le premier savoir humain. Ce furent les premières idées généralisatrices. Toutes grossières qu'elles nous paraissent, elles n'en avaient pas moins pour point de départ l'observation de ce qui nous entoure.
L'esprit d'imitation, la suggestion, l'hystérie, suffirent à maintenir les croyances communes. Cellesci persistèrent même lorsque la recherche du vrai fit concevoir des idées scientifiques plus justes.
Aujourd'hui entre la science et la religion l'antinomie est complète. Si bien que maints sociologues, méconnaissant l'utilité sociale des religions, n'en voient que les travers, et en démontrent l'ineptie.
Pourtant la religion ne peut mourir sans que la société l'accompagne. On n'a pas observé de société évoluée sans religion et tout porte à croire qu'en ce cas, elle serait mort-née.
Mais il peut y avoir réconciliation entre la religion et la science. Au lieu de combattre la vérité, la foi doit s'édifier avec ses matériaux.
Quelle sera cette religion de l'avenir, merveilleuse de poésie, qui nous permettra d'approcher de la vérité autant qu'il est donné à la nature humaine ? Il nous est encore impossible de la préciser, mais nous la pressentons déjà.
Certains esprits s'étonneront d'une conclusion aussi vague. Mais je crois qu'il vaut mieux avouer notre ignorance que de la déguiser sous des propos pompeux. Maints auteurs ont la prétention d'examiner le problème posé sous toutes ses faces et d'en
donner une solution complète. C'est une grande satisfaction pour l'esprit paresseux, après avoir lu leur œuvre, de croire qu'il possède la vérité. Mais il se trompe.
Nous avons voulu simplement réunir les matériaux épars publiés en ces dernières années sur cette question si attachante des croyances humaines. L'hypnotisme, nous a-t-il semblé, apportait une nouvelle lumière dans l'obscurité de ces problèmes. Mais ce n'est pas à dire qu'ils soient résolus, loin de là. Il faut avoir le courage d'avouer les nombreux points d'interrogation qui se posent devant nous. Ils ne sont point pour nous décourager ou nous faire renier la science ; mais ils nous poussent à chercher sans répit la solution du problème.
Sera-t-il jamais complètement résolu ? Nous ne le croyons pas. Car les premiers principes, la cause première des choses, sont ce qui est le plus hors de la portée de notre entendement.
Les philosophes l'ont déjà montré, notre cerveau est constitué de manière à ne pouvoir saisir que les rapports des choses. Nos sens lui fournissent des données sur le monde extérieur, et c'est en rapprochant ces données, en les comparant, en les groupant que notre esprit arrive à élaborer des lois de plus en plus générales. L'association des idées créées par nos sensations, tel est le fondement de la science humaine. Cette association peut bien, d'idée générale en idée plus générale, nous conduire au premier principe, à la cause première de tout. Mais elle sera impuissante à définir cette dernière, car elle n'aura
plus de terme de comparaison, et la nature intime, l'essence des choses lui est à jamais fermée !
L'essence des choses est à jamais fermée à l'être vivant construit sur le plan biologique que nous avons vu se développer, à travers les âges de notre planète, jusqu'à l'homme. Il suffit de se rappeler ce qu'est le cerveau pour le concevoir : un simple repli de l'ectoderme. Je m'explique.
Quand l'œuf se développe, son feuillet externe a pour fonctions à la fois de le protéger et de le mettre en contact avec le monde extérieur. Ce feuillet externe fournit à l'animal primitif la connaissance du milieu où il vit ; par des spécialisations multiples, ce feuillet forme les organes des sens qui permettent de saisir l'extérieur sous des aspects divers. Une portion de cet ectoderme se retourne comme un doigt de gant et ce doigt de gant épaissi formera le cerveau et la moelle, organe destiné à centraliser les données de nos sens, à les associer ; par origine, il ne peut être rien de plus.
Donc un point d'interrogation restera. Libres à ceux qui ne veulent pas rester dans le doute, et qui peuvent n'y point rester, de trouver une explication dans la religion. D'autres plus difficiles et plus inquiets ne s'en peuvent satisfaire.
Mais aux premiers il convient de dire que la religion ne peut entrer en lutte ouverte avec les vérités acquises et que démontrent surabondamment la vie et l'expérience de chaque jour. Elle peut être, sans nier la science, puisqu'il y a et qu'il y aura toujours pour nous une portion d'inconnaissable.
Aux seconds, il convient de montrer Futilité qu'ont les religions dans les sociétés et le progrès, pour qu'ils n'entrent pas en lutte ouverte avec elles, et gardent l'impartialité que doivent tenir ceux qui ont pour but la recherche exclusive du Vrai.
Il faut encore leur dire que l'homme a besoin d'autre chose que la vérité. Celle-ci s'impose, on ne se sacrifie pas pour elle, elle ne développe pas nécessairement en nous l'esprit de solidarité et de sacrifice nécessaire au maintien de la société. Pour cela il faut plus : l'enthousiasme.
C'est par l'enthousiasme, par l'emballement que les sociétés luttent, progressent, se régénèrent. C'est pourquoi dans l'avenir la science et la religion ne sont point incompatibles.