CHAPITRE PREMIER
La religion fut la première science. — Les Dieux conçus à l'image de V homme. — Création du monde. — La vie d'au-delà calquée sur la terrestre. — Sorcellerie.
La religion fut la première science, le premier essai d'explication de l'incompréhensible *.
Placez le sauvage au milieu de la nature, luttant pour l'existence. Pour se créer une religion, il faut qu'il s'étonne et qu'il pense.
Or la curiosité est rare chez l'homme, même civilisé. L'extraordinaire n'émeut pas le primitif. Les Patagons et les Veddahs, rapportent les voyageurs, ne témoignent aucun étonnement à la vue d'un miroir. Les premiers Australiens qui montèrent sur un vaisseau européen, passaient indifférents devant les objets les plus nouveaux (2).
Si l'inusité, l'anormal ne les intéressaient pas, à plus forte raison l'habituel. Le jour venait, la marée montait, le tonnerre grondait... sans les émouvoir.
1 Auguste Comte a le premier exposé cette théorie, Herbert Spencer l'a développée par la suite sans rappeler son premier auteur (1).
Phénomènes fréquemment répétés et que par suite leur cerveau acceptait. Newton ne fut-il pas le premier à réfléchir sur la chute d'une pomme ?
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Fig. i. — Chimère méditant. (Église Notre-Dame de Paris.)
Pour s'étonner, il fallait plus : Souffrir de l'inusité. Un roc se détachant, écrase un compagnon, le tonnerre allume un incendie. D'autres fois la cessation brusque de phénomènes habituels, une éclipse de soleil ou de lune, les inquiète.
Ainsi font les animaux quand le soleil s'occulte brusquement, quand l'inusité attente à leur vie. Mais une fois le soleil revenu et le péril passé, l'étonnement disparait et ils reprennent leur vie habituelle.
L'homme au contraire songea : « Pourquoi cette pierre écrase-t-elle mon ami, pourquoi le soleil at-il disparu? Qui a brûlé nos huttes? » Ces humbles questions furent l'origine de la science.
Pour y répondre, il fit des comparaisons et raisonna par analogie. Mode le plus simple, que pratiquent la bête et l'enfant, auquel nous sommes le plus accoutumés, et qu'on retrouve encore à chaque instant dans nos sociétés les plus évoluées.
« Puisque l'homme jette un bloc de pierre pour tuer l'ennemi, le roc n'est pas tombé seul, quelqu'un l'a détaché. Mais qui ?
« La foudre a brûlé une hutte. Or l'homme manie le feu. Quelqu'un a donc porté la flamme dévoratrice. Mais qui ?
« Et l'écho répond comme ferait un être? Et le tonnerre gronde, voix formidable ?
.« Un être agit qu'on ne voit, qu'on ne peut toucher, nous l'appellerons un esprit. »
Ainsi réfléchissait longuement le primitif, après le repas, à la veillée, et sa pensée travaillant, agrandissait son cercle. Des faits nombreux, regardés d'abord avec indifférence, lui revenaient à la mémoire.
Tel jour, il avait en rêve vu et entendu des personnes qu'il croyait lointaines, oubliées ou mortes*
Endormi ou éveillé, la vérité des sensations est égale pour lui.
Pourquoi meurt l'être plein de vie, et s'il meurt, pourquoi le revoyons-nous dans le sommeil ?
Ce qui est, peut-il n'être plus à un moment donné? Mais pourquoi tel mort est-il revenu ensuite à la vie ? Syncope ou léthargie prolongée, le force à. croire à une résurrection.
La conception des esprits expliquait tout : ils viennent dans nos songes, amènent les catastrophes inexpliquées, sont cause de l'anormal incompréhensible.
Conceptions niaises, soit, mais conceptions. Dès lors s'éveille l'esprit humain. Comparer, imaginer des hypothèses, labeur énorme. Plus tard se rectifiera peu à peu le jugement, pour nous fournir des vérités de plus en plus approchées.
Ainsi à tâtons, dans le noir inconnu, procède le chercheur. Il essaie infatigablement, et ses efforts restent longtemps vains. Mais, modifiant peu à peu, il se rapproche sans cesse du vrai.
Telle découverte a été l'œuvre des siècles. Entrevue autrefois, noyée dans un flot d'erreurs, elle s'est dégagée peu à peu, pour apparaître un jour, éclatante. Une génération a profité du long labeur de ses aînées.
Les premiers pas de la raison humaine furent mal assurés ; théories vagues qui peuplèrent le monde d'esprits agissant humainement. Ceux-ci furent conçus méchants : tout ce qui arrivait de mauvais, leur était dû; on ne pouvait attendre d'eux aucun bien.
En effet hors de sa horde où tous sont égaux, le primitif n'espère ni aide, ni secours; hommes, bêtes et éléments cherchent à lui nuire ; un homme plus fort que lui n'est puissant que pour le mal : il triomphera toujours du faible, et le dépouillera.
De même l'Esprit. Démon précède Dieu. On cherche à éviter, avant d'adorer et de supplier.
Ainsi croyaient les Fuégiens à des ombres méchantes sans préciser leur rôle (3). Que devient l'homme après sa mort, comment se créa le monde ? Questions trop abstraites ; ils n'y songent pas encore.
De même les Veddahs n'ont qu'une idée vague d'esprits méchants et s'effraient du tonnerre au point d'en être malades. On ne se concilie pas les esprits : partant ni prêtres, ni autels, ni prières. Tout au plus signale-t-on un culte pour la flèche bienfaisante au chasseur : ils dansent pour elle, et s'ils quittent le berceau de l'enfant, deux flèches posées près de lui seront sa sauvegarde.
Les Botocudos croient aux apparitions et aux méchants esprits. De même Bushmen, Hottentots, Tasmaniens, croient à une survivance d'ombres ou de doubles nécessairement méchants. Chez tous aucun culte, mais chez tous la crainte.
De ces concepts rudimentaires, allaient dériver les pensées complexes.
Le monde se peupla de fantômes. Tout vivait pour le primitif, les pierres, les arbres, les astres. Tout raisonnait et agissait à son exemple.
Pourquoi s'en moquer ? Aujourd'hui encore la croyance aux esprits subsiste chez les civilisés. 11
b HYPNOTISME, RELIGION
en persiste dans nos contes, nos traditions d'ogres, de farfadets et de lutins.
Sur les pas du paysan poltron, les buissons se transforment en ennemis armés et menaçants, les cris des oiseaux annoncent des événements lugubres, les morts sortent du cimetière.
« Et, nous dit G. Sand, le braconnier, à la nuit tombante, voit les animaux mêmes dont il est le fléau, prendre dans le crépuscule des formes effrayantes pour le menacer. Le pêcheur de nuit, le meunier qui vit sur la rivière même, peuplent de fantômes les brouillards argentés par la lune ; le lieur de bestiaux qui s'en va lier les bœufs ou conduire les chevaux au pâturage, après la chute du jour ou avant son lever, rencontre dans sa haie, danssonpré, sur ses bêtes mêmes, des êtres inconnus qui s'évanouissent à son approche, mais qui le menacent en fuyant. »
Ces esprits furent-ils pour les premiers hommes nécessairement ceux des morts? La religion dérivat-elle du culte des morts ? Et si l'on adora plus tard les pierres, les arbres, les animaux, les astres, les phénomènes naturels, fut-ce en souvenir d'ancêtres vénérés qui s'y seraient incorporés ?
Théorie séduisante, mais trop absolue, et trop précise. Les primitifs croyaient aux esprits sans bien les connaître. Nous avons déjà vu plusieurs y croire sans penser à une survivance.
D'autres ont une vague idée de l'immortalité, sans la bien définir.
Mais le culte des morts n'existe pas au début de
l'humanité. Veddahs, Fuégiens, Botocudos, les abandonnent et n'y pensent bientôt plus. Par crainte, les Veddahs mettent dessus simplement quelques pierres pour qu'ils ne viennent pas les inquiéter. Botocudos et Fuégiens les laissent dans la forêt ou dans leur hutte avec un peu de nourriture. On ne revient plus les visiter. Plus tard seulement apparaîtra leur culte.
A celui-ci se rattache souvent, il est vrai, le culte de la nature. Chaque tribu adore un animal (son totem), et croit descendre de lui. Ou encore elle pense venir d'un grand arbre très vieux, d'une montagne ou d'un grand fleuve. Les étoiles sont des ancêtres, et même le soleil et la lune.
Mais ces croyances si nettes n'existent pas encore chez les premiers sauvages. Les plus arriérés ne parlent que d'esprits méchants.
Quand la horde se civilisant, augmente son stock d'idées, les esprits prennent de la précision, et les Dieux apparaissent. Déjà les Australiens voient, dans les étoiles, des guerriers morts. Pour eux, comme pour les Egyptiens, le soleil était un coureur infatigable.
Ils content à la veillée des histoires bizarres. La lune australienne est une femme lubrique, les excès la font maigrir, et quand elle en est réduite à un quartier, elle s'abstient et se soumet à un régime fortifiant : d'où une prospérité nouvelle.
Castor et Pollux sont deux nègres qui donnèrent le feu à leurs ancêtres.
Ils évoquent aussi le Croque-mitaine, esprit mauvais qui égare les enfants pour les dévorer.
Et non seulement l'homme personnifia la nature tangible, mais encore les éléments, tonnerre, vent, aurore, arc-en-ciel, atmosphère, etc., etc. Le feu fut adoré en dehors de tout culte d'ancêtres. Les idées abstraites furent aussi conçues et expliquées. La génération fut divinisée chez les races les plus opposées : Mexicains, Sémites, Indous.
Les mêmes problèmes s' offrant à tous, établirent de nombreuses analogies entre les croyances des races les plus diverses. Nous retrouvons chez les sauvages actuels des dieux analogues à ceux Védiques d'où dérivèrent les mythologies grecque et germaine.
L'idée d'un Dieu plus fort, supérieur aux autres, ne fut point primitive. Dans les hordes des sauvages chasseurs, en effet, la société est égalitaire. On écoute les avis des anciens, parce qu'on les croit bons, on suit l'opinion du plus fort, parce qu'il a la force ; mais il n'est pas de chef. On n'en peut donc concevoir en religion.
Quand la société s'organise, un chef apparaît, parmi les Dieux comme dans la tribu. Dans toutes les nations monarchiques, le Panthéon s'organise hiérarchiquement. Ainsi au Pérou, en Grèce, à Rome, etc., le Dieu suprême est une conception dérivée de celle du roi.
D'ailleurs non seulement chez les sauvages, mais chez de plus évolués, les Dieux sont purement humains, ils ont nos passions et nos vices. Dans le sauvage Walhalla, ils s'enivrent et s'entre-tuent à tout instant, à l'exemple du féroce Germain. Colères, agités, passionnés, amoureux, orateurs comme les
Grecs, sont les dieux de l'Olympe. Car toute idée abstraite dérive nécessairement de nos connaissances sur le monde extérieur. Nous ne pouvons imaginer ce que nos sens ne nous ont pas appris.
Ainsi, en raisonnant par analogie, la religion voulut expliquer tous les mystères qui nous environnent. Les Dieux créèrent le monde par des procédés humains. Chez les Mexicains comme chez les Hébreux (3) , ils formèrent d'abord la terre, puis les monts, les oiseaux, enfin l'homme. « De terre glaise, ils firent sa chair, et alors ils virent qu'il n'était pas bien, car il était sans cohésion, sans consistance, sans mouvement, sans force, inerte et aqueux ; il se délaya dans l'eau sans pouvoir se tenir debout.
Alors les dieux défirent et détruisirent encore une fois leur œuvre et leur création pour la refaire mieux. »
Pour les Peaux-Rouges, « les hommes naquirent dans une sombre caverne après le déluge. Ils s'y trouvèrent bientôt à l'étroit. Deux fils du soleil creusèrent alors une galerie avec un couteau de silex et les firent passer dans une seconde caverne où ils multiplièrent derechef, puis dans une troisième et enfin en plein air. Leurs légendes ont souvent trait à un déluge » .
Le ciel et la terre, nous disent les Polynésiens, sont un homme et une femme qui se tiennent étroitement embrassés et engendrent tous les êtres par un accouplement sans fin. Leurs principaux rejetons personnifient à leur tour les grandes catégories d'êtres et de phénomènes naturels : les plantes cultivées,
les poissons et les reptiles, les plantes alimentaires sauvages, les vents et les tempêtes, enfin les forêts. Mais les enfants étaient gênés par le contact permanent des deux ancêtres. Ils s'efforcèrent de les séparer. Le Dieu des forêts finit par y réussir. Même croyance clans l'Egypte ancienne. « La terre et le ciel étaient au début un couple d'amants perclus clans le noir et qui se tenaient étroitement embrassés, le Dieu sous la déesse. Un Dieu nouveau, Shon, sortit des eaux éternelles, se glissa entre les deux et saisissant la déesse Nouit à pleines mains, la haussa pardessus sa tête à toute volée de ses bras.
Pour les Polynésiens, la mer est le séjour et le berceau de tous les Dieux créateurs. A Tonga, Tongaloa péchant du haut du ciel, sentit au bout de sa ligne un poids si fort que sa ligne cassa ; vaste continent qui, à demi tiré, ne laissa émerger que le groupe des Tonga.
La vie future fut calquée sur la présente. Et comme il fallait un espoir au vertueux et une crainte au méchant, au premier fut promis un au-delà de félicité, au second de douleur.
Aux Champs-Elysées, les Néo-Zélandais guerroient et festoient sans cesse. Les Taïtiens ont des fleurs toujours fraîches et mangent sans répit fruits, pain et porc. On goûte l'amour avec des femmes éternellement jeunes et belles, on procrée même des ombres d'enfants. On se bat bien, mais sans dommage, étant invulnérables.
Les Tasmaniens croient qu'ils chasseront avec ar-
deuret succès dans les contrées giboyeuses de l'audelà. De même les Bushmen, qui emportent leurs flèches dans la tombe. Le travail étant obligatoire au Pérou, la récompense suprême au Paradis est l'oisiveté, tandis que les réprouvés sont soumis dans le monde inférieur à de très pénibles travaux.
Dans le Tlalocan, paradis des Mexicains, régnait un été perpétuel ayee réjouissances, rafraîchissements, bombances d'épis verts de maïs, tomates, haricots verts. Le paradis supérieur était la demeure du soleil, réservée aux guerriers tués à l'ennemi . Après quatre ans de séjour dans le ciel, ils étaient transformés en oiseaux au riche plumage qui allaient pomper le nectar des fleurs dans les parterres célestes.
Pour les Groënlandais, dans le monde d'en haut qui est le mauvais, on souffre continuellement du froid et delà faim. Pour faire diversion les ombres affamées et gelées jouent à la balle avec une tête de morse et ce jeu amène les aurores boréales. Dans le monde inférieur ou paradis règne un éternel été ; des veaux marins, des poissons, des oiseaux aquatiques, nagent dans des eaux limpides et s'y laissent prendre complaisamment.
Les Touaregs croient à un paradis, et à un enfer brûlant où règne le diable.
A Tonga, des chiens et des cétacés conduisent à la nage les morts illustres vers la mystérieuse Bolotou, tandis que la plèbe est dévorée au passage par la géante Baïné.
D'autres fois, à Bornéo, à Java, à Ceylan, les hautes montagnes ont été les séjours funéraires.
Les Australiens croient revivre dans les nuages pour y manger et y boire à leur gré.
En Egypte, comme clans notre moyen âge, les diables suppliciaient les damnés qui étaient décapités, bouillis en chaudières, piqués de scorpions et de serpents. Mais leur supplice n'était pas éternel.
Les peintures nous montrent les âmes au paradis, coupant du blé avec des faucilles, cueillant des fleurs et des fruits, se baignant et nageant dans des bassins. Elles contemplaient Râ, le Dieu soleil, face à face. Ces âmes devaient se réincarner une fois sur la terre.
L'enfer de Mahomet n'est pas moins terrible. Les hommes de gauche, dit le Coran, sont au milieu de vents pestilentiels et d'eaux bouillantes. Ils mangent le fruit de Zakoum, ils s'en remplissent le ventre. Ils boivent l'eau bouillante comme boit un chameau altéré de soif. Tel sera le festin au jour de la distribution (4).
Les hommes de droite habiteront le jardin des délices... se reposant sur des sièges ornés d'or et de pierreries... Ils seront servis par des enfants doués d'une jeunesse éternelle, qui leur présenteront des gobelets, des aiguières, et des coupes, remplis de vin exquis. La vapeur ne leur montera pas à la tête et n'obscurcira pas leur raison. Ils séjourneront parmi les arbres de lotus sans épines, et les bananiers, chargés de fruits du sommet jusqu'en bas, sous des ombrages qui s'étendront au loin, près d'une eau courante, au milieu des fruits en abondance et ils se reposeront sur des lits élevés. Nous créâmes les
vierges du paradis par une création à part ; nous avons conservé leur virginité (4).
Le Bouddhiste offre, comme compensation à une vie pieuse, le Nirvana ou anéantissement qui est l'extase divine.
Mais ce bonheur suprême est surtout espéré des moines qui pratiquent l'extase. Le peuple a des croyances plus terre à terre. Le paradis est pavé d'or, d'argent, de pierres précieuses, arrosé par des ruisseaux coulant sur des sables d'or. Trois fois par jour il y pleut des fleurs, une musique céleste charme, et des essaims d'oiseaux au plumage varié chantent la gloire de la religion.
Les méchants sont torturés en enfer : huile bouillante, écartèlement, fer rouge, comme le représentent les peintures des temples bouddhistes.