MESMÉRISME
t'imbour arabe et des castagaettes de fer, enivrés par le parlum d'aromates dont les vapeurs se dégagent sous leur nez ils s'entraînent par des mouvements cadencés de la tête et du tronc, par des sons gutturaux modulés sur le rythme musical, par des contorsions violentes et désordonnées. Alors, ils deviennent insensibles, avalent du verre pilé, se transpercent la joue avec des armes aiguës, maixhent sur des barres rougies au feu, etc.
L'empirisme, on le voit, entre les mains grossières, avait fait ce que fait l'hypnotisme actuel : de l'analgésie, de la catalepsie, des hallucinations. La science laissa aux thaumaturges ces phénomènes et les méconnut.
Le magnétisme animal de Mesmer ne dégagea pas la vérité. Ses manipulations bizarres, sa fascination, ses attouchements avec la baguette conique, son baquet de bois,, agissant plus ou moins vivement sur l'imagination 'des sujets, déterminaient des troubles nerveux variés : pandiculations, cris, bâillements, spasmes, pleurs, attaquesd'hystérie, catalepsie, somnolence et sommeil; mélange d'hystéricisme et d'hypnotisme. L'hypnotisme était caché dans le magnétisme, comme la chimie dans l'alchimie. Mesmer avait observé le sommeil sans y attacher d'importance ; il recherchait surtout les crises convulsives,. comme nécessaires au but thérapeutique; il fabriquait l'hystérie plutôt que l'hypnose.
C'est un des élèves de Mesmer, le marquis de Puységur,. en 1783, qui dégagea parmi les phénomènes dits magnétiques le somnambulisme artificiel. Sur un paysan qu'il magnétisa, il observa le sommeil sans convulsions ni douleurs ; en mai.et juin 1784, il observe dix cas de somnambulisme dans sa terre de Buzancy. Dorénavant, ce n'est plus une crise convulsive qu'on obtient par les passes magnétiques ou par le contact d'un arbre magnétisé, c'est un sommeil tranquille, avec exaltation des fonctions intellectuelles et obéissance passive. Un pas était fait vers la
vérité. On ne croyait plus à l'action mystérieuse d'un fluide universellement répandu, moyen d'une influence mutuelle entre les corps célestes, la terre et les corps animés, agissant sur le corps animal, en s'insinuant dans la substance des nerfs ; mais on croyait encore à un fluide nerveux, ou autre, émanant du corps du magnétiseur et que sa volonté peut projeter, dit Puységur, au dehors de lui sur d'autres. C'est la volonté qui magnétise : « Croyez et veuillez », telle ■était sa formule.
C'est en réalité l'abbé Faria, vers 1814, qui, le premier, donna la conception nette et vraie des phénomènes de l'hypnotisme qu'il appelait sommeil lucide. La cause de ce sommeil est, selon lui, dans la volonté du sujet. Il n'y a ni fluide magnétique, ni autre influence fluidique passant ■du magnétiseur au magnétisé. La cause des modifications qui se produisent dans l'organisme réside tout entière dans le cerveau du sujet, dans son imagination. Alexandre Bertrand adopta la théorie de l'abbé Faria.
Il étaitdonc démontré quediversespratiquesjlecontactdes pieds et des mains, les frictions et certains gestes que l'on fait à peu de distance du corps et appelés passes, la fixité du regard seule peuvent agir sur certaines personnes, produire un engourdissement plus ou moins profond, de l'assoupissement, de la somnolence et, dans un petit nombre de cas, le somnambulisme avec analgésie, catalepsie, hallucinabilité et amnésie au réveil. Le remarquable rapport de Husson, lu en 1831 à l'Académie de médecine, confirme la réalité de presque tous les phénomènes que l'abbé Faria attribuait franchement à la seule conviction du sujet.
Ce n'est donc pas à James Braid (1841) qu'appartient la découverte de l'hypnotisme. Le mot seul lui appartient. Il €st vrai de dire, cependant, que par l'importance de ses études approfondies sur la question, par le fait d'avoir établi que sa méthode était applicable à presque tous les sujets et procédait d'une loi générale de l'économie ani-
BRAID ET LIÉI3EAULT
maie, et par la découverte de sa puissance curative, le nom de Braid mérite de rester attaché à l'histoire des origines scientifiques de l'hypnotisme.
Les travaux mémorables de Braid ne réussirent pas à rappeler l'attention du monde officiel scientifique sur les phénomènes de l'hypnotisme. Quelques pionniers de la science, comme Durand (de Gros) et Charpignon, continuèrent seuls à braver le discrédit attaché à ses recherches. Quand en 1859, le D'" Azam (de Bordeaux) fit connaître la découverte, déjà oubliée, de Braid, on ne vit, dans le braidisme, qu'une nouvelle méthode anesthésique, que les chirurgiens expérimentèrent pendant un an, puis abandonnèrent de nouveau, vu l'inconstance des résultats obtenus.
C'est le Liébeault (de Nancy) qui a ramené la question sur son véritable terrain. Mieux que Braid, comme nous le verrons, il a saisi la nature du phénomène. Revenant à la doctrine de l'abbé Faria, il a montré que l'hypnose est un fait purement psychologique, dont la suggestion est la clef; il a décrit d'une façon plus précise les divers degrés de l'état hypnotique, et créé la psychothérapeutique suggestive, mal interprétée encore par Braid.
Mais le livre du D'" Liébeault, publié en 1866 : Du sommeil et des états analogues considérés surtout au point de vue de l'action du moral sur le physique et sa pratique restèrent absolument inconnus du monde médical, jusqu'en 1883, époque où je les fis connaître par des articles publiés dans la Revue médicale de l'Est et dans ma brochure : la Suggestion dans l'état hypnotique et dans l'état de veille.
Dans l'intervalle, en 1875, Charles Richet avait rappelé l'attention sur le somnambulisme provoqué par une méthode analogue à celle de Braid, sans en déduire d'application thérapeutique ; puis Charcot et ses élèves, en 1878, étudiant l'hypnotisation chez les hystériques, crurent voir dans ces phénomènes une névrose analogue à l'hystérie
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elle-même, toujours greflée sur un terrain hystérique, avec les trois phases caractéristiques. Ce n'était plus, comme l'avaient établi Faria, Braid et Liébeault, un état physiologique ou psycho-physiologique procédant d'une loi générale de l'économie animale; c'était un état pathologique suscepttble d'être provoqué chez les hystériques, comparable à la crise d'hystérie elle-même. Personne ne songe aux applications thérapeutiques possibles. L'expérimentation continue sur ce terrain, déraillée, si je puis dire, dans une voie qui ne pouvait aboutir qu'à des résultats erronnés, de 1878 à 1884. La publication 'de ma brochure et de mon livre, et les travaux de l'école de Nancy, ramenèrent la question sur son véritable terrain, et les nombreux travaux de tous les pays, qui sont venus confirmer notre doctrine et ses applications thérapeutiques, doivent leur origine à notre initiative, éclairée par la pratique de M. Liébeault.
Revenons à Braid. Il entend par hypnotisme : sommeil nerveux. II définit celui-ci : un état particulier du système nerveux déterminé par des manœuvres artificielles, ou encore : ?w état particulier du système nerveux amené par la concentration fixe et abstraite de Vœil mental et visuel sur un objet qui n'est pas par lui-même d'une nature [excitante. Deux éléments interviennent dans la production de cet état : Un élément physique : fixité prolongée des yeux sur un objet, d'où paralysie par épuisement des muscles releveurs des paupières et destruction de l'équilibre du système nerveux. Un élément psychique : la fixité d'attention dans laquelle l'esprit est absorbé par une idée unique. « Alors, le patient tombe dans l'iudifïéreuce ; il est fermé, pour ainsi dire, à toute pensée, à toute influence étrangère à l'image que lui retrace son esprit. Dans cet état, son imagination devient si vive que toute idée agréable développée spontanément ou suggérée par une personne à laquelle il accorde d'une façon particulière, attention et confiance,.
DÉFINITION DE L'Iiyi>N,OTISME
prend chez lui toute la force de l'actualité, de la réalité. » Braid semble, cepeudaut, par l'expérience être arrivé à attribueruneimportanceplus grande à l'élément psychique. « Les sujets exercés deviennent susceptibles d'être affectés entièrement par l'imagination. Chez des individus très sensibles, la simple supposition qu'il se passe quelque chose capable de les endormir, suffît pour produire le sommeil. > L'hypnose serait donc un sommeil nerveux produit par la concentration de l'esprit sur une idée.
Cette définition est pourtant loin d'être satisfaisante. L'état obtenu par les divers procédés d'iiypnotisation n'est pas toujours un sommeil : « C'est un engourdissement plus ou moins profond, de [l'assoupissement, ^de la somnolence et, dans un petit nombre de cas, ''ce que les magnétiseurs appellent somnambulisme. » (Husson.)
Braid lui-même constate que l'hypnotisme ne comprend pas qu'un état : « C'est plutôt une série d'états différents susceptibles de varier indéfiniment, depuis la rêverie la plus légère avec excitation ou dépression des fonctions jusqu'au coma profond avec absence complète de connaissance et de volonté. »
« A parler rigoureusement, ajoute l'auteur, le mot hypnotique devrait être réservé aux sujets seuls qui tombent en effet dans le sommeil et qui oublient au réveil tout ce qui s'est passé pendant cet état. Quand celui-ci fait défaut, il n'est question que d'assoupissement ou de rêverie. Il serait donc à propos d'établir une terminologie répondant à ces modifications. En effet, parmi les sujets susceptibles de guérison par l'hypnotisme, à peine un sur dix arrive-t-il jusqu'à la phase du sommeil inconscient. Le mot hypnotisme peut alors les induire en erreur et leur faire croire qu'ils ne tirent aucun profit d'un procédé dont les effets caractéristiques et évidents ne paraissent pas être ceux qu'indique leur qualification. Après mûre réfiexion, j'es-
70 IIYI'NOTJSME, SUGGESTION, PSYCHOTHÉRAPIE
time que Fou peut combler cette lacune de la façon suivante :
« Ou donnera le nom d'hypnotisme à la production du sommeil artificiel, quand il y a perte de la mémoire, de façon qu'au réveil, le patient n'ait aucun souvenir de ce qui s'est passé pendant le sommeil. »
A l'exemple de Braid, tous les auteurs définissent l'hypnotisme : sommeil artificiel, nerveux ou provoqué. Cette définition ne me parait pas assez compréheusive; elle n'embrasse pas la généralité des faits que produit l'hypuotisation.
Parmi les sujets soumis à cette influence, il eu est un certain nombre seulement qui ont l'air de dormir profondément et ne conservent aucun souvenir au réveil. Il en est d'autres qui ont conscience de dormir et d'avoir dormi, bien qu'ayant conservé le souvenir de tout au réveil. Une troisième catégorie ne ressentent qu'un engourdissement, une somnolence plus ou moins douteuse. Une quatrième enfin ne dorment pas ou du moins n'ont pas la conscience de dormir ni d'avoir dormi.
Dira-t-on que les premiers seuls sont en état d'hypnotisme ? Voici par exemple un sujet : Je lui dis : « Dormez. » Ses yeux se ferment, ses membres restent flasques et immobiles : il est en résolution et a toutes les apparences extérieures d'un homme qui dort. Si je le laisse tranquille, il reste dans cet état jusqu'à ce que je le réveille ou jusqu'à ce qu'il se réveille spontanément. Alors il aura l'idée d'avoir dormi et rien n'aura difîérencié cette apparence de sommeil d'avec celle du sommeil spontané.
Il dort : Je lève son bras en l'air : il y reste, figé dans l'attitude imprimée : c'est la catalepsie. Je lève l'autre bras : je les fais tourner l'un autour de l'autre : le mouvement continue : c'est l'automatisme rotatoire. Je le pique avec une épingle : il ne réagit pas : c'est l'analgésie. Je lui dis : « Levez-vous. » Il se lève. Je lui dis : « Marchez. > Il