‹ Hypnotisme, suggestion, psychothérapie (volume 2)Chapitre 37 sur 160 · CATALEPSIE · texte numérisé non relu

CATALEPSIE

hystériques calmes, somnolents, torpicles, par l'occlusion des yeux, la catalepsie artificielle; les masses musculaires oflrent à la pression une résistance particulière. Quand on prend un des membres et qu'on essaie de le ployer au niveau d'une articulation, la jointure est demi-rigide; et elle garde, fixe, immobile, la position où elle est placée. Lasègue avait provoqué ainsi, sans s'en douter, m état hypnotique ; et s'il avait pu s'en douter, il aurait pu développer chez ces mêmes sujets des phénomènes hallucinatoires. Il a pu d'ailleurs réaliser les mêmes phénomènes cataleptiformes chez des malades dontl'aspect hébété, l'air insouciant et distrait, la paresse musculaire, la lenteur des perceptions tactiles trahissaient une démence commençante. Chez l'un, la rigidité était absolue, et toutes les articulations, lorsqu'on essayait de les ployer, donnaient la sensation caractéristique d'un bâton de cire ramollie.

Chez des enfants, très dociles, ou doués de peu d'initiative psychique, j'obtiens souvent d'emblée, sans suggestion ni hypnose préalable, la môme attitude cataleptiforme. Ce sont alors des enfants très suggestibles et chez lesquels on réalise facilement les phénomènes de l'hypnose.

A l'appui de ce qui précède, voici une observation prise dans nos salles. Il s'agit d'un homme de 68 ans, entré le 18 fèwier 1890, frappé six jours auparavant d'une hémiplégie droite, sans perte de connaissance, mais avec un certain degré d'aphasie. Quand il vint à l'hôpital, la motilité était revenue ; lemalade se servait bien de ses membres •droits; il ne persistait qu'une déviation plus accusée des traits de la face à gauche, quand le malade riait; de plus une certaine difficulté pour articuler les mots sur laquelle je ne veux pas insister. L'intelligence était nette, le malade répondait bien aux questions, mais parlait peu spontanément; il n'avait pas d'incontinence d'urine ni de matières fécales. Or voici ce que vous avez pu constater chez cet homme. Le ÎO au matin, pendant quemous l'exa-

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minions, je lève un de ses bras, sans rien dire, sans regarder le malade. Le bras reste en l'air, lixé dans l'attitude imprimée. Je lève l'autre bras : il y reste aussi. J'étends l'avant-bras sur le bras; le membre entre en contracture et demeure ainsi cataleptisé eu contracture. Le malade reste ainsi ; en même temps je constate au bout d'une minute que le îacies prend une expression inerte ; les yeu x sont à dem i fermés, les paupières sont agitées de frémissement vibratoire. C'est l'apparence de l'bypnose. Je prends alors les deux bras du sujet ; je les tourne l'un autour de l'autre, en disant que le malade ne peut pas les arrêter : l'automatisme rotatoire continue. Je dis : « Le bras gaucbe est paralysé », ce bras retombe inerte. J'interpelle le malade ; il ouvre les yeux et dit qu'il a dormi, sans se souvenir de ce que je lui ai dit, ni de ce qu'il a fait. Je répète l'expérience avec succès les jours suivants. J'ajoute que la première fois que je l'ai faite sur lui, le malade n'avait jamais vu hypnotiser personne dans la salle ; il ne savait pas ce que je voulais faire sur lui ; il ne savait pas que j'avais une réputation d'hypnotiseur; j'avaisfait la chose sans affectation, voulant voir si les membres conservaient l'attitude imprimée, mais n'ayant pas l'intention de l'endormir. Il s'agit donc d'une vraie auto-hypnotisation survenue chez lui par suite d'une attitude particulière donnée à un membre. Que s'estil passé? J'ai mis ses bras en l'air. Ils y sont restés parce que l'initiative cérébrale engourdie, à la suite de l'affection du cerveau, n'était pas suffisante pour les faire changer de place. De plus, l'action modératrice de l'organe psychique sur le tonus musculaire faisant défaut, celui-ci a pu, par la simple extension de l'avaut-bras, s'exagérer au point de devenir contracture. N'est-ce pas la démonstration clinique de notre théorie sur la nature de la catalepsie?

Qu'est-il arrivé après ? Le malade restant dans cette situation, l'immobilisation du bras semble se communiquer à l'esprit; lui aussi se fige, concentré dans l'effort passif

CATAI.EPSlli ,

qu'il fait pour maiuteDir le membre en catalepsie, moooidéisé ou mono-dynamisé, comme on pourrait dire. Le cerveau ne recevant plus d'autre impression prend un aspect de masque inerte ; les yeux ne transmettant plus les sensations extérieures au sensorium indiiïérent, se ferment. C'est l'hypnose. N'est-elle pas comparable, dans une certaine mesure obtenue, à celle que l'on obtient chez les animaux, chez la urenouille, par exemple, en la posant sur le dos et la maintenant dans cette position immobilisée sans forte pression? « Si nous considérons, dit le professeur Danilewsky (de Kharkolï) l'hypnose animale, nous n'y trouverons certainement pas de phénomènes de suggestion verbale. Il est évident que nous n'y devons chercher que des faits homologues beaucoup plus élémentaires. A ce point de vue nous avons le droit d'admettre que le fait de l'animal gardant la position anormale forcée que lui ont donnée les mains de l'observateur, est le résultat d'un ordre ou, si l'on veut, d'une suggestion transmise sous une forme plus grossière, plus matérielle. Cet ordre matériel, aussi bien que la suggestion verbale, se présente comme un acte de violence sur l'indépendance du raisonnement, de la volonté et des sens <les sujets. En maintenant l'animal dans une position anormale à l'aide de nos mains, nous lui commandons par cela même, nous lui suggérons, pour ainsi dire, de garder cette position, comme nous aurions pu le commander à l'homme hypnotisé par une suggestion verbale correspondante. » {Recherches physiologiques sur l'hypnotisme des animaux. Congrès international de psychologie physiologique. Paris, 1890.)

Ces faits expérimentaux jettent un jour sur l'histoire de la catalepsie spontanée ou pathologique. Dans presque toutes les observations, nous trouvons comme cause une émotion psychique. Une fille de cinq ans, citée par Tissot ',

' OEuvres compl., t. If, chap. xxi.

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ayant été un jour vivement choquée de ce que sa sœur avait enlevé, pendant le repas, un morceau choisi dont elle avait elle-même envie, devint raide tout d'un coup. La main qu'elle avait étendue vers le plat, avec sa cuiller, demeura dans cet état durant une heure. Un militaire, dont parle Henry François', s'étant pris de querelle avec un de ses camarades, saisit une bouteille pour le frapper; mais au même instant son bras resta raide et immobile, l'œil ouvert, le regard furieux, le corps sans mouvement. Felir rapporte le cas d'un magistrat qui, injurié au milieu de son réquisitoire, demeura muet, la bouche béante, les yeux ouverts et menaçants, le poing tendu vers son insulteur. Dans ces cas, c'est une colère violente chez des sujets prédisposés qui prend possession du cerveau, l'immobilise pour ainsi dire, supprime toute autre impression, si bien que toute initiative psychique est suspendue, toute l'activité cérébrale étant concentrée sur l'idée émotive. Le cerveau absorbé et dominé par l'obsession psychique laisse les membres dans l'attitude qu'ils avaient, quand l'émotion l'a envahi tout entier.

D'autres fois c'est une frayeur ou un douleur vive. Jones cite le cas d'un homme tombé en catalepsie par suite de la mort subite de sa femme. Puel fait mention de deux domestiques frappés de catalepsie, le même jour, à la même heure, aux deux extrémités de la ville de Genève, pendant un orage, au moment où venait d'éclater un violent coup de tonnerre.

D'autrefois c'est l'idée religieuse qui absorbe le sensorium brusquement et engendre l'état psychique qui fait la catalepsie. Une femme citée par François Hoffmann était prise de catalepsie extatique, quand elle entendait un psaume ou un passage retraçant l'amour du Christ. Rou-

' Thèses à Paris, an XI, n° 537. Recherches sur la catalepsie. ' Miera picra. Seu de Absinth., p. 59. 1667.

CATALliPSIE SPONTANÉE ^

(lelet * cite le fait d'un prêtre romain qui était pris, en lisant l'Evangile, quand il arrivait au consummatum est. Jollyvit une dame pieuse qui tombait eu catalepsie pendant la messe, au moment de l'élévation.

Je ne parle pas de la catalepsie hystérique dans laquelle ce phénomène est associé à des manifestations nerveuses diverses, convulsions, hallucinations, extase, etc., traduisant un état psychique particulier qui commande comme chez les hypnotisés artificiels hallucinés l'attitude cataleptilorme.

Dans la catalepsie spontanée, comme dans la catalepsie expérimentale, l'intelligence est immobilisée sur une idée, mais n'est pas abolie, au moins dans la plupart des cas. Il est des sujets qui restent en relation avec le monde extérieur. Une dame de Vesoul, dont Le vacher et Attalin ont raconté l'observation S entendait pendant les accès et reconnaissait les personnes à la voix. Une malade de Mesnet répondait aux questions qu'on lui adressait et entendait à distance les moindres bruits. D'autres ne parlent pas, mais expriment par l'expression de leur figure leur regret de ne pouvoir répondre ; Mesnet cite des exemples de ce genre ; un malade témoignait par des larmes le désir et l'impossibilité de répondre aux questions. M"" Amélie X ,

dont l'observation a été recueillie par Favrot ^ répondait par des signes de tête aux questions qu'on lui adressait ; après ses accès, elle rendait compte de ses sensations, et elle disait : » Il m'était impossible de bouger ; on aurait approché de moi un ier rouge que je n'aurais pu m'éloigner. »

Dans l'hypnose profonde, l'état est souvent le même ; les sujets restent immobiles et muets, tant qu'on n'a pas suggéré la possibilité du mouvement et de la parole. Il est pos-

' Mélh. çur. morb., lib. I, cap. xx. 1583.

■ flist. acad. des sciences. Aiin. 1738, p. 40. 1740.

' De la catalepsie, de l' extase et de Physlévie. Thèse de Paris. IS-ii, iiMO.

sible que chez les cataleptiques spontanés dont l'état psychique est analogue à celui des hypnotisés, la suggestion puisse aussi réveiller la motilité et rendre la parole. On trouve d'ailleurs dans les auteurs des faits confirmatifs de cette opinion. Forestus a cité un malade qui pendant l'accès mangeait avidement les aliments qu'on plaçait dans sa bouche. Cœlius Aurelianus rapporte des expériences dans lesquelles il a pu diriger à son gré le globe oculaire du malade. Cœlius Aurelianus, Bourdin, Puel, citent l'exemple de malades qui obéissaient aux ordres qu'on leur donnait verbalement : d'autres disent qu'ils auraient voulu agir, mais ne le pouvaient pas.

Est-il permis .de préjuger que la catalepsie spontanée, phénomène d'origine psychique, est susceptible de guérir par un traitement psychique ; c'est-à-dire par la suggestion ? C'est une question sur laquelle je reviendrai plus tard.

La suggestion peut alïecter la motilité, au gré de l'opérateur. On peut faire de la paralysie, de la contracture, du trismus, un torticolis, de la claudication, etc., tous phénomènes que le sujet réalise comme il les conçoit. Les paralysies dites psychiques expérimentales n'ont pas les caractères somatiques spéciaux que l'école de la Salpôtrière leur attribue; ces caractères variables avec chacun sont ceux que l'opérateur ou l'imagination du sujet lui suggère, elles sont flaccides ou rigides, complètes ou incomplètes, avec ou sans anesthésie.

Je passe aux suggestions de sensibilité. Certaijis sujets, profondément hypnotisés, sont analgésiques ou anesthésiques, par le fait même de l'hypnose, sans suggestion préalable. L'activité nerveuse concentrée vers le cerveau est distraite de la périphérie, celle-ci est comme dépourvue d'influx nerveux. Tels les sujets soumis à une concen-

ANALGIÎSIl':

tratioa psychique intense deviennent insensibles aux impressions extérieures : le soldat grisé par la chaleur du combat souvent ne constate la blessure reçue qu'à la vue du sang qui s'écoule; Archimède absorbé par la solution d'un problème, reçoit sans le voir ni le sentir le coup mortel. Cette même analgésie peut exister dans le sommeil naturel. « Il y a des dormeurs, dit A. Maury, dont le sommeil est si complet qu'on les touche, on les choque, on les frappe même sans les réveiller. P. Prévost, de Genève, a cité l'exemple d'une personne à laquelle il brûla pendant le sommeil un callus au pied, sans qu'elle s'en aperçût. » Chez d'autres sujets hypnotisés, l'anesthésie et l'analgésie n'existent pas spontanément, mais peuvent être réalisées par suggestion, soit complètement, soit incomplètement. Voici un sujet: je le pique avec une épingle; il réagit il manifeste qu'il sent. Je dis : « Maintenant vous ne sentez plus rien, i- Je le pique : il ne réagit plus. D'autres ne sont pas susceptibles d'analgésie, alors qu'on peut réaliser chez eux de la catalepsie et môme des hallucinations.

L'analgésie suggérée peut chez certains sujets remplacer la chloroformisation pour les opérations chirurgicales. J'ai ouvert des abcès, pratiqué la thoracentèse, extrait plusieurs dents molaires, sans que le sujet manifestât la moindre douleur. De grandes opérations chirurgicales ont été pratiquées à la faveur de l'analgésie hypnotique; récemment à Paris un cystocèle vaginal a été opéré sans douleur chez une femme qui avait été plusieurs fois hypnotisée dans notre service.

Cependant, il faut bien le dire, l'analgésie suggestive n'est pas appelée, même chez les bons somnambules, à détrôner l'anesthésie chloroformique. Le sujet qu'on hypnotise avec l'idée qu'il va subir une opération ne se laisse pas toujours aller à neutraliser sa douleur ; son attention se détache quelquefois difficilement de l'idée qu'il va sentir le bistouri; elle tend toujours à y revenir. La suggestion

HYPNOTISME. o

étrangère a ses limites; elle est en lutte avec l'auto-suggestion du sujet qu'elle ne peut toujours réprimer. Une de mes meilleures somnambules pouvait être rendue facilement analgésique ; piqûres, transpercement de la peau avec une épingle, chatouillement des narines avec une plume, électrisation intense avec le pinceau électrique : elle supportait tout sans sentir, sans réagir. Un jour mon chef de clinique voulut dépasser la dose. Armé de plusieurs piles puissantes il essaya de la soumettre à une excitation électrique d'une intensité effrayante. La somnambule, soit que son attention fut réveillée par la conscience de l'appareil formidable préparé pour elle, soit que l'analgésie suggestive fût vaincue par une sensation trop forte, poussa un cri et manifesta une vive frayeur. Depuis ce jour, elle resta rebelle à la suggestion de l'analgésie électrique, bien que susceptible d'analgésie aux autres excitations mécaniques, piqûres, pincements, etc. L'idée de l'électrisation suffisait pour appeler son attention sur la sensation provoquée : la peur neutralisait la suggestion. Il est bon qu'un somnambule qui doit être opéré pendant l'hypnose, ne soit pasi prévenu d'avance qu'on va l'opérer, pour qu'il ne s'endorme pas avec l'idée qu'on ne peut toujours neutraliser, de l'opération douloureuse.

Vous avez vu cette jeune femme affectée d'un abcès froid à la partie supérieure de la cuisse, très douloureuse, que mon collègue M. Heydenreich a bien voulu opérer devant vous. C'était une excellente somnambule, susceptible d'analgésie, d'hallucinations négatives hypnotiques et posthypnotiques. Bien des fois je lui ai suggéré qu'à son réveil, elle ne me verrait pas et alors je pouvais la torturer, lui enfoncer une épingle dans la peau, dans l'oreille, dans les narines, l'électriser sans aucune réaction de sa part ; elle riait même aux éclats (par suggestion) pendant que je la tortui'ais.

Avant l'opération je lui ai suggéré, en état hypnotique,

AN liST 1 1 liSl E II Y l'iN OTIU UE

que l'opération était faite de la veille et qu'elle ne pouvait plus sentir aucune douleur. Puis la malade réveillée fut transportée au service de chirurgie. Là je l'hypnotisai de nouveau, et M. Heydenreich procéda à l'opération qui dura environ quinze minutes.

Durant huit minutes environ, la malade docile à la suggestion ne ressentit rien, riant, chantant, rêvant à haute voix pendant l'incision de la peau, des muscles, des aponévroses. Mais, tout d'un coup, pendant que l'opérateur dilacérait avec la pince la [profondeur des tissus, elle poussa un cri, manifestant de la douleur qu'elle attribuait à une camarade qui la pinçait. J'arrivai cependant par suggestion prolongée à faire prédominer l'idée qu'elle n'avait pas mal et l'opération put se terminer, sans douleur apparente, sans réaction ; la somnambule manifestant seulement dans son réve une mauvaise humeur se traduisant en un langage violent ; j'avais beau lui prêcher la gaité, le rire: elle ne voulut plus rire : « Je l'emm.... », disait-elle. Au réveil, le souvenir de tout était effacé ; et le lendemain elle ne voulut jamais croire qu'elle avait été opérée la veille.

Malgré cela, le succès n'avait pas été complet. Le transfert de la malade à la salle d'opérations, l'appareil chirurgical auquel elle assistait, avaient agi sur son imagination qui ne put être débarrassée que momentanément pendant l'hypnose de l'idée de l'opération. Mais cette idée se réveilla à un moment donné, donnant naissance à une impression douloureuse,mal interprétée, qui put il est vrai être réprimée de nouveau, mais qui aurait pu ne pas l'être.

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