RÉSISTANCE DES SOMNAMBULES
teut d'ailleurs entre l'obéissance active, impulsive, immédiate, avec conviction, et la résistance inébranlable. Il en est qui résistent dans une certaine mesure et qui finissent, après bien des hésitations, par se laisser aller à l'acte criminel On comprend d'ailleurs que le fonds moral héréditaire ou acquis par l'éducation constitue lui-môme une su-o-estion primordiale antérieure qui neutralise les sugn-estlons ultérieures. Si je dis à une somnambule : <^ Personne ne pourra vous endormir que moi, » elle pourra être désormais réfractaire aux tentatives d'hypnotisation émanant d'autres personnes. Je lui dis : « Si on vous suggère de voler, ou de commettre un autre acte mauvais, vous ne le ferez pas. ^ Elle pourra être désormais cuirassée contre des suggestions criminelles dont elle sera l'objet. Or une personne douée de sens moral, élevée dans des principes religieux ou humanitaires qui se sont incarnés dans son âme, sera comme celle à laquelle j'ai fait la suggestion morale hypnotique. Dans son enfance, on a inscrit dans son cerveau : Tu ne voleras pas, tu ne tueras pas ! Et cette suggestion par l'éducation pourra être assez fortement enracinée dans sa conscience pour la prémunir contre les idées criminelles qu'on voudra lui suggérer dans la suite.
Voilà les faits qui donnent raison aux observateurs de Paris et de Liège. Mais on a eu tort de généraliser. Si beaucoup de sujets savent résister aux suggestions désagréables, si d'autres n'accomplissent l'acte suggéré que comme des comédiens qui jouent leur rôle, il en est d'autres qui n'ont aucun pouvoir de résistance et qui sont identifiés avec leur rôle. L'être subconscient chez eux annihile l'être conscient : la vraie conscience n'existe plus. Ceux-ci vont au crime.
N'en est-il pas de môme dans le sommeil naturel? Si certains rêves sont vus, sans être vécus, s'ils n'atteignent pas, comme je l'ai dit, le fonds moral de notre être, si le sentiment de notre identité domine l'acte hallucinatoire.
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ii'est-il pas d'autres rêves où nous ne sommes plus nousmêmes, où nous sommes incarnés, corps et âme, dans le personnage que l'imagination nous suggère? Nous tombons dans un précipice. Un lion se jette sur nous : nous sommes terrifiés, le pouls s'accélère, la respiration est anxieuse, la face est pâle, la physionomie reflète les impressions de l'âme. Nous crions, nous gémissons, nous nous débattons. C'est un horrible cauchemar ! Et au réveil, c'est un soupir de soulagement ! Nous avons vécu notre rêve. Et dans le rêve actif ou somnambulisme, n'y a-t-il pas des exemples de crimes ou délits commis sans responsabilité? « Un somnambule d'une parfaite moralité, dit A. Maury, peut dans sa vie somnambulique devenir un criminel. » Le somnambule de l'hôpital Saint-Antoine, dont le D'' Mesnet à raconté l'histoire, se livrait à des vols incessants pendant ses crises. Ce sont ces vols qui décélèrent l'existence du phénomène auquel il était sujet. Il servait comme garçon chez un coiffeur de Paris où la disparition d'un certain nombre d'objets attira l'attention. On découvrait des objets dans la chambre du somnambule et il fut même condamné pourvoi par le tribunal. En mars 1877, les journaux ont parlé d'une femme qui se volait elle-même : les soustractions ayant éveillé de sa part la pensée qu'un voleur s'introduisit la nuit chez elle, elle mit son fils en surveillance et celui-ci ne découvrait pas, sans étonnement, quel était le voleur. Un élève du séminaire de Saint-Pons, raconte le Moniteur du 2 juillet 1868, se lève pendant la nuit, se rend vers l'un de ses professeurs et le frappe de trois coups de couteau qui, mal dirigés, n'atteignent que le matelas. C'était la première fois que le somnambulisme se manifestait chez ce jeune homme. Le lendemain, quand on lui apprit son acte qu'il ignorait complètement, l'élève manifesta ses regrets et le désir de rentrer chez lui. Les journaux américains de 1876 rapportèrent le fait d'un enfant qui, pendant un accès de somnambulisme, alla tuer un de ses camarades
SOMNAiMBULES IMPULSIFS 1*3
et qui, mis en prisou, tenta pendant l'accès suivant de tuer un de ses co-détenus.
Ce qui se fait dans le somnambulisme naturel ne peut-il se faire dans le somnambulisme provoqué ? Vous avez vu cette jeune artiste à laquelle j'avais suggéré pendant son sommeil de voler ma montre à son réveil. Elle le fit sans hésiter, et quand je découvris le vol, vous l'avez vue confuse, tremblante, nous suppliant de ne pas la faire arrêter ! Ce n'était pas une émotion simulée, une émotion de comédienne 1 C'était réellement arrivé ! Et cette jeune femme était une bonne et honnête nature !
Parmi les somnambules qui, au réveil, accomplissent l'acte suggéré, il y en a qui agissent comme des impulsifs • épileptiques. Aussitôt éveillés, ils se lèvent automatiquement et vont, comme mus par une force invincible ; ils ne semblent pas réfléchir ; ils vont droit au but. Que se passet-il dans leur cerveau ? Sont-ils sous l'empire d'hallucinations, d'idées délirantes ? Ont-ils conscience d'un mobile illusoire qui les fait agir ? Ou bien est-ce un acte automatique, est-ce une idée fixe, sans raison, qui les domine? Je crois qu'il en est parfois ainsi. L'épileptique qui se précipite et tue, sait qu'il tue mais il ne sait pas toujours pourquoi il tue. Certains aliénés disent : « J'ai une idée folle de mettre le feu à la maison, ou de tuer mon enfant. » — a Pourquoi, dans quel but? N'aimez-vous pas votre enfant? » — « Si! je l'aime! Je sais que c'est mal. Je n'ai aucune raison pour le tuer. C'est plus fort que moi! » Je crois que la suggestion peut réaliser sue certains sujets un état psychique semblable, une impulsion instinctive aveugle et sans raison, vers l'acte suggéré. C'est une folie impulsive, passagère, que la suggestion a faite. Un honnête homme a pu commettre un acte monstrueux sous l'influence d'une impulsion créée par l'épilepsie ou la folie. La suggestion ne peutelle pas réaliser le même phénomène? Un jour, je rencontrai dans un magasin une jeune dame
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fort intelligente, d'une honnêteté et d'une moralité parfaites, d'un caractère très doux. Elle était nerveuse et sou mari l'hypnotisait souvent dans un but thérapeutique. Elle me dit : «■ Je n'ose pas vous regarder, je suis sûre que je dormirais! » Je réponds : « Il est inutile que je vous regarde, vous dormez ! » Immédiatement, ses yeux se ferment et elle est en somnambulisme. Je prie son mari présent de lui faire une suggestion pour le réveil. Il lui fait celle de me tirer les oreilles. Je la réveille, me tenant à distance. Aussitôt elle vient droit sur moi et me tire les oreilles. « Pourquôi faites-vous cela? » lui dis-je. — « Je ne sais, répond-elle. C'est une idée. Je ne me rends pas compte pourquoi je le fais. Mais je ne peux faire autrement. T — « C'est une suggestion de votre mari. Et s'il vous avait suggéré de me tuer avec un poignard ? s — t Je l'aurais fait, » dit-elle, d'un ton bref et sûr qui semblait bien affirmer que l'acte serait aussi net que la parole.
D'autres somnambules n'agissent pas avec cette brusquerie. Ce n'est pas une impulsion instinctive, c'est [une idée délirante ou une hallucination qui commande l'acte ordonné. Je dis, par exemple, à l'un d'eux pendant son sommeil : i A votre réveil, vous irez voler mon porte-monnaie sur la table. ^ Le sujet accepte l'idée tout de suite ou seulement après des suggestions répétées. Au réveil, il accomplit le vol. Je lui demande : « Pourquoi avez-vous volé? » — « C'est pour reprendre ce que vous devez. Je vous ai prêté de l'argent et vous n'avez pas voulu me le rendre. C'est une restitution, ce n'est pas un vol. » Ainsi, dans ce cas, je n'ai pas produit une perversion du sens moral : l'imagination facile du sujet a tourné la difficulté. Arrêtée par la suggestion morale préexistante, elle a suggéré elle-même au sujet un souvenir illusoire rétroactif, à la faveur duquel le vol devenait licite et la suggestion réalisable. Je dis au sujet endormi : « Voici un pistolet chargé. A votre réveil, vous tuerez cet homme, i Au réveil, il tire
ClllMES PAR IIALLUCINxVTIOiNS l-'o
sur lui. Pourquoi? L'autre l'a provoqué, l'a insulté! Il avait son pistolet braqué sur lui. Lui n'a fait que se défendre! Ici encore ce n'est pas une perversion instinctive, c'est une hallucination qui a faille crime! Hallucination que l'imagination du sujet, docile à la suggestion, a créée spontanément pour fournir à celle-ci un prétexte rationnel. D'ailleurs, cette hallucination, cette idée délirante nécessaire à certains sujets pour l'accomplissemeut du crime, je puis la créer, si l'auto-suggestion ne vient pas spontanément me prêter son concours. Je puis lui dire : « Voici un homme qui a séduit votre femme. Quand vous vous réveillerez, vous vengerez votre honneur et vous le tuerez. »
On comprend d'ailleurs que chez les sujets dont le sens moral est faible et la suggestibilité grande, l'imagination n'a pas besoin de ces subterfuges. Le terrain est naturellement accessible aux idées criminelles. A ceux-ci on peut suggérer directement qu'ils voleront pour le plaisir de voler, qu'ils tueront pour le plaisir de tuer. On peut pervertir leurs instincts ; la conscience morale n'existe pas pour rejeter la suggestion.
Une question à laquelle je ne pùis répondre est celle-ci : La suggestion peut-elle directement affaiblir et pervertir le sens moral chez les sujets qui ont ce sens développé, et provoquer ainsi directement raccomplissement d'un acte criminel ?
Mais je suis convaincu qu'un honnête homme peut commettre un crime, entraîné par un vertige impulsif ou conduit par une idée délirante ou hallucination. N'est-ce pas le mécanisme générateur de beaucoup de crimes? Ce mécanisme psychologique, la suggestion peut le réaliser.
Les nihilistes, les anarchistes, les socialistes, les révolutionnaires, les fanatiques de toute espèce, politique et religieuse, ne deviennent-ils pas, en réalité, des criminels par suggestion? Et dans les jours d'effervescence populaire, lorsqu'on voit la foule, qui contient beaucoup de
HYPNOTISJIE.
braves gens individuellemeut, se ruer féroce et sanguinaire sur un pauvre diable inofiensif qu'une dénonciation malveillante désigne à sa vindicte, n'est-ce pas une suggestion collective ? Une idée se répand dans les foules, un simple mot : espion, traître, exploiteur du peuple ! Les cerveaux se montent. On s'entraîne, on se fanatise ! Personne ne songe à contrôler ! C'est une passion aveugle qui emporte les masses ! La brute est déchaînée !
On dira : « Ce n'est pas la suggestion hypnotique, et vos expériences, d'autre part, ne contiennent pas de preuves décisives. Vous avez fait commettre des simulacres de crimes et non des crimes. » C'est vrai et je m'engage à ne jamais faire d'expériences décisives.
Mais on dit encore : « Il n'y a pas un seul exemple certain de crime commis] sous l'influence de la suggestion hypnotique. Parcourez les annales des tribunaux. Vous n'en trouverez pas. » C'est possible. Les criminels ne sont pas, en général, des hypnotiseurs et tous les hypnotiseurs ne sont pas des criminels. D'ailleurs, si un homme versé dans la question de l'hypnotisme avait abusé jde son pouvoir pour suggérer un crime, il ne le dirait pas, et le suggestionné ne le saurait pas. La vérité est que la suggestion joue un rôle dans beaucoup de crimes.
On n'a pas compris ce fait parce qu'on a cru que la suggestion ne s'accomplit qu'à la faveur de l'hypnose et que l'hypnose est un sommeil qui ne s'obtient qu'à l'aide de manœuvres prolongées, passes ou fixation d'un objet brillant. Nous avons vu que l'hypnose existe sans sommeil, que la suggestion peut se faire à l'état de veille, que certaines personnes sont normalement très suggestibles : la parole seule suffit à réaliser chez elles de l'analgésie, de la catalepsie, des hallucinations, des actes. Toute idée introduite avec assurance dans leur cerveau, alors qu'elles l'acceptent et n'ont su se prémunir contre elle, toute idée imposée par surprise à leur cerveau impressionnable