AFFAIRE FENAYROU
devient acte. Avec ces suggestibles, aucun sommeil, aucunemanœuvre préliminaire n'est nécessaire : la suggestion se fait à leur insu et à l'insu parfois de celui qui les fait.
Un procès criminel se poursuit actuellement qui passionne l'opinion publique. Les idées que je viens d'exposer y trouvent leur application.
Le crime rappelle celui de Gabrielle Fenayrou, auquel j'ai fait allusion dans mon livre sur la suggestion : Voici une jeune fille élevée dans de bons principes et que tous s'accordaient à considérer comme honnête et douce. Elle se marie : les premières années sont heureuses. Elle parait épouse dévouée et bonne mère. Un jeune homme, élève pharmacien chez son mari, s'empare de son imagination,. Son mari, aux prises avec les difficultés de l'existence, lanéglige : elle se donne à ce jeune homme. Plus tard le mari rumine desidées de vengeance contre ce jeune homme qui,, après avoir séduit sa femme, a fondé un établissement, rival qui prospère, tandis que le sien périclite. Pour assouvir sa vengeance, il captive de nouveau l'esprit de sa femme, lui persuade que son rival est cause de leur mairheur, et lui insinue qu'il faut le tuer. Elle se laisse aller acette suggestion. Docile, cédant aux menaces, elle donne rendez-vous à son ancien amant, sous prétexte de renouer des relations anciennes interrompues. Elle y va : chemin faisant, elle entre prier à la Madeleine ; puis, froidement, sans émotion, elle conduit l'homme qu'elle a aimé à som mari qui l'assassine. Aucun remords, aucun regret n'agite^ sa conscience : elle ne paraît pas se douter de l'énormité. de son crime.
Rien dans ses antécédents ne faisait prévoir cette per-versité monstrueuse du sens moral. Devant le jury, sai maîtresse de pension affirme que c'était l'élève la plusdocile, la mieux disciplinée. Un témoin a dit d'elle : « C'était une pâte molle, elle allait au vice aussi bien qu'àla vertu. , Traduit en langue psychologique c'était un,
148 HYrNOTISME, SUGGESTION, PSYCHOTHÉRAPIE
cerveau suggestible, elle était docile à toutes les suggestions. J'ajoute que le sens moral ne faisait pas contrepoids à sa suggestibilité excessive. C'était moins une perversion peut-être qu'une absence entière de sens moral : « c'était une imbécillité instinctive. »
Le cas de Gabrielle Bompard est sans doute analogue. Elle aussi est esclave de ses instincts ; le sens moral fait défaut. Elle peut être intelligente, mettre de la finesse et de l'babileté à accomplir les projets qu'elle a conçus, être spirituelle dans la conversation . Mais dépourvue de frein moral, livrée aux suggestions de ses instincts, sans volonté, sans initiative, elle ne sait pas se conduire : elle est conduite par l'entraînement de ses sens et la volonté des autres.
Encore enfant presque, elle attire des jeunes gens chez elle. Aujourd'hui, elle ne s'inquiète pas au souvenir de son crime : elle le raconte en riant, elle revoit sans émotion le théâtre où il s'est accompli, elle s'amuse de l'attention dont elle est l'objet ; elle joue à main chaude avec ses gardiens ; elle mange de bon cœur ; elle s'étonne qu'on la détienne en prison. Sa conscience morale ne lui reproche rien : elle n'existe pas.
Gabrielle Bompard est, de plus, éminemment suggestible : elle est certainement hypnotisable. Mais le sommeil provoqué n'est pas nécessaire pour éveiller sa suggestibilité : celle-ci est naturellement développée. Elle s'est donnée corps et âme à Eyraud, homme d'affaires vermoulu, beaucoup plus âgé, vivant d'expédients : elle qui est jeune, agréable, ayant une certaine intelligence, du piquant, et faite pour réussir dans le demi-monde, elle reste sous la domination d'un être qui l'exploite, qui la bat peut-être. Docile à ses suggestions, elle se laisse aller à lui amener l'huissier qu'il veut assassiner : elle assiste au meurtre, elle y collabore, elle aide à le ficeler, à coudre le sac où on met le cadavre ; elle passe la nuit avec ce cadavre. Aucun