AFFAIRE GABRIELLE BOMPARD
remords ne la poursuit. Elle suit son amant à travers les deux mondes, se laisse jeter par lui dans les bras de plusieurs personnes de rencontre. Finalement elle tombe dans ceux d'un homme intelligent qui s'intéresse à elle, qui la captive à son tour, qui obtient d'elle l'aveu de son crime, qui la décide facilement à se livrer naïvement à la Préfecture de police. Une scélérate habile, sachant se conduire, experte en l'art de tirer son épingle du jeu, n'aurait pas accepté cette dernière suggestion ! Sans doute, elle commence par effacer son rôle ; elle ne se charge pas d'abord : elle invente, dit-on, un homme à barbe blonde et lui endosse sa propre responsabilité. Elle ment effrontément, dit-on encore ! Elle change de version tous les jours ! Elle déroute la justice avec un art infernal ! Arguera-t-on de ces faits pour conclure que c'est une rouée, que c'est une habile ?
Mais plus tard, docile aux suggestions de l'interrogatoire, elle avoue son rôle : i elle a cousu le sac, elle a aidé à ficeler le cadavre comme un poulet. » Elle ne cherche plus à atténuer sa collaboration. Est-ce le fait d'une habile?
Les suggestibles mentent souvent parce qu'ils sont les premiers dupes de leur imagination. Ils ajoutent à la vérité, de leur propre cru, ou en retranchent. Ce que l'imagination mue par l'intérêt, l'impression du moment, les idées que l'interrogatoire éveille en eux, leur suggère, ils le prennent pour des réalités. Il est possible que Gabrielle Bompard, poussée par l'interrogatoire dans un sens ou dans un autre, animée aussi par instants du désir d'effacer son rôle, crée dans son imagination des souvenirs illusoires qui s'imposent à elle, comme si c'était arrivé : qu'elle ajoute ainsi inconsciemment du faux au vrai et ne sache plus démêler elle-même la vérité vécue d'avec la vérité créée ou falsifiée par son imagination.
Ce n'est pas une simple vue de l'esprit. Vous avez vu combien il est facile de créer chez les suggestibles éveillés
150 HYPNOTISME, SUGGESTION, rSYCIIOTIIÉRAPIE
des souvenirs fictifs qui constituent ce que j'ai appelé des hallucinations rétroactives ; vous avez vu combien il est facile de créer des faux témoins de bonne foi.
Vous avez assisté à de nombreuses expériences qui le démontrent.
En voici une que j'ai relatée au Congrès international ■d'hypnotisme. Un jour, le D'' Semai (de Mons), me faisait l'honneur d'assister à ma clinique. Je suggérai à un sujet ■endormi que mon confrère était photographe et qu'il était venu la veille à 4 heures du soir faire sa photographie et lui avait donné deux francs. Au réveil, le sujet était con- -vaincu : le D"" Semai était venu avec son appareil à photographie, etc. — Chose curieuse, parmi les malades de la salle, trois parfaitement éveillés, parfaitement sains d'esprit, affirmaient avoir été présents et avoir vu M. Semai prendre la photographie du malade en question. J'eus beau leur dire que cela n'était pas, que toute cette histoire n'était qu'une suggestion donnée à l'autre : leur conviction était faite. — En interrogeant individuellement chacun de ces suggestibles, il m'eût été facile d'amplifier ma suggestion par leur auto-suggestion, de leur faire ajouter des détails de leur propre cru .
Une erreur judiciaire récente, lieureusement reconnue ^râce à la généreuse initiative d'un homme de bien, le sénateur Marcou, montre que ces expériences n'ont pas qu'un intérêt purement théorique.
Trois Espagnols volent et assassinent le nommé Pradiès fermier du Petit-Condom, près de Narbonne. La femme Pradiès, venue au secours de son mari, blessa d'une canne à lance un des assassins et fut tuée par lui. Deux des raeurtriés furent arrêtés : l'assassin de la femme i estait à capturer. Pradiès donna son signalement : il est blond et gravé de la petite vérole : il doit porter la marque du coup d'épée donné par la victime. Le signalement est net.
Dans le public on accuse Borras, dit Joseph, cousin et
AFFAIRE Ji ORRAS
compatriote de l'un des j assassins arrêtés. '.Son signalement ne répondait en rien à celui donné par Pradiès.
« La rumeur public, dit dans le Temps le sénateur Marcou,d'après laquellele troisième Espagnol devai têtre Borras, avait pris naissance dans le commérage des femmes du Petit-Condom, dont quelques-unes entouraient le lit du malade. Elles ne cessaient de lui répéter ; on lui persuada que c'était Joseph. Les échos du dehors finirent par faire entrer dans sa tête cette malheureuse conviction. De ce moment, il ne cessa de dire que Joseph avait tué sa femme. C'est sous l'empire de cette influence que la confrontation de Borras eut lieu. « Il maintint son dire et expira peu de jours après. Les médecins, ajoute l'honorahle sénateur, ont affirmé que Pradiès avait [conservé sa lucidité jusqu'à sa mort. »
Le malheureux Borras fut IJcondamné à mort. Sa peine fut commuée en celle des travaux forcés à perpétuité. Le véritable assassin fut découvert en Espagne. Borras, victime d'une erreur judiciaire, vient d'être gracié après trois ans de bagne.
Ainsi l'opinion publique, agissantsur un cerveau, devenu peut-être plus impressionnable par la souffrance morale et physique, mais resté lucide jusqu'à sa mort, au dire des médecins, avait suggéré à ce cerveau un faux témoignage» eflaçant une image réelle à cheveux blonds, à figure marquée de la petite vérole, pour y substituer une image autre. C'est une illusion sensorielle rétroactive créée par suggestion et s'imposant avec une vérité telle que le malheureux ne cessait de dire que c'était Joseph.
Certains sujets ont l'imagination si facile, qu'il suffit de la mettre en branle, pour qu'elle crée de toutes pièces une auto-suggestion de souvenir fictif.
Voici Henriette que vous connaissez. C'est une ancienne hystérique guérie depuis trois ans, par suggestion ; elle n'a plus aucune manifestation nerveuse. C'est une bonne et
honnête fille. Conversez avec elle, interrogez-la! Vous ne trouverez absolument rien de particulier dans ses allures. Une commission de médecins aliénistes ne trouverait chez elle aucun indice de maladie mentale : elle est saine d'esprit. — Je la sais très suggestible, hypnotisable, hallucinable à l'état de veille. Je vais faire sur elle une expérience que je n'ai jamais fait avec elle, ni devant elle. (Tout cela est dit en l'absence d'Henriette.)
Je la fais venir et je lui dis : «■ Henriette! Je vous ai rencontrée hier, place Stanislas ! Vous étiez dans une singulière situation ! Henriette ! Qu'est-ce qui vous est arrivé, quand je vous ai vue ? i Je répète la question en la regardant. Sa physionomie change d'expression : un souvenir s'y reflète ; elle rougit et dit : i Je n'ose pas le dire. » — J'insiste : î Dites-le ï — « J'ai été battue, j me dit-elle à voix basse — « Par qui ? — « Par un ouvrier. » — « Pourquoi ? j — Silence: elle est honteuse et ne veut avouer. — « Allons, dites-le-moi ? » Elle me dit dans l'oreille : «t Je n'ai pas voulu aller avec lui. » Je la regarde sévèrement : « Henriette ! Vous mentez ! vous voulez nous induire en erreur. Pourquoi vous a-t-il battue ? » Elle pâlit, devient confuse, se met à pleurer en se couvrant la figure : «t Dites-moi ce que vous avez fait hier ? * — « J'ai voulu lui voler sa montre, i — « Et puis ?» « On m'a emmenée à la police ! » La pauvre fille est suffoquée de honte. J'efface le souvenir en disant : i Vous ne vous rappelez plus rien. » L'hallucination rétroactive est éteinte.
Sans doute il s'agit d'une personne très suggestible et dont l'imagination, entraînée par de nombreuses hypnotisations, transforme avec éclat les idées qui y naissent eu images. Mais les criminels par suggestion sont aussi très suggestibles. Ces expériences ne sont-elles pas grosses de réflexions et d'enseignements ?
Dans les deux exemples de procès criminels que j'ai relatés, il s'agit de sujets dépourvus de sens moral, offrant un
AFFAIRE CIIAMBIGE
terraiD favorable aux suggestions criminelles. On trouverait aisément des exemples depersonnes honnêtes quelasuggeslion a poussé à des actes contraires à leur vraie nature. L'alïaire Chambige est encore présente à tous les esprits: elle a vivement ému l'opinion et les débats n'ont pas éclairci le mystère.
Unejeune femme du meilleur monde et d'une moralité parfaite, adorant son mari et ses enfants, recevait chez elle un jeune homme, ami de sa famille, Chambige. Un jour, on la trouve dans un pavillon isolé de son jardin, nue, tuée par une balle, le corps souillé par un attentat. Chambige était à ses côtés, évanoui, blessé par un coup de pistolet. Revenu à lui, il raconta que la jeune femme, éperdument amoureuse, s'était donnée à lui à condition qu'ils ne survivraient ni l'un ni l'autre à son déshonneur. Il avait juré de la tuer et de se tuer ensuite.
Ce récit était-il vrai? Chambige l'afTirmait avec un grand accent de franchise, qui a impressionné même ceux qui ne voulaient voir en lui qu'un vulgaire assassin. Beaucoup de personnes n'ont vu dans ce drame qu'un acte de folie amoureuse. On sait combien la passion peut égarer les natures les plus honnêtes.
Mon impression n'a pas été la même. Immédiatement avant ce drame terrible, alors que, suivant Chambige, le projet était convenu entre eux, la pauvre femme écrivait à je ne sais quelle personne de sa famille une lettre calme et sereine, elle y parlait de son intérieur, de ses enfants, même, je crois, de Chambige, en termes si simples, si naturels, qu'ils indiquaient une tranquillité d'esprit parfaite. La femme qui écrivait ainsi ne pouvait avoir conscience des événements qui se préparaient. Elle ne songeait ni à manquer à ses devoirs, ni à se faire tuer.
De l'avis de tous ceux qui l'ont connue, M'™ Grille était la candeur même. Elevée dans des principes sévères de moralité dont sa famille lui donnait l'exemple, c'était la femme
du devoir dévouée à son mari et à ses enfants, douce, timide, bonne, affectueuse, nullement passionnée. Elle était suggestible : un jour, en fixant une cuillère, elle était tombée en extase hypnotique. Elle n'aimait pas Cliambige : elle le craignait. Je tiens ce détail de quelqu'un qui était lié avec sa famille, qui la connaissait fort bien elle-même, ainsi que son mari.
Comment expliquer ce drame mystérieux? Chambige est-il un vulgaire assassin doublé d'un imposteur qui, après avoir lâchement violé et assassiné cette femme qui lui refusait ses faveurs, aurait inventé cette histoire pour attacher son nom à un roman conçu par son imagination malsaine, et poser devant ses contemporains en héros de tragédie amoureuse? Je ne le crois pas non plus.
Chambige était, il est vrai, une imagination pervertie à l'école de ces jeunes psychologues décadents qui substituent la sensation au sentiment. Doué d'une intelligence vive, en imposant à ses camarades comme un esprit supérieur, pénétré lui-même de sa supériorité, avec cela, peu ou point de sens moral, Chambige avait soif de sensations et buvait sans scrupules à toutes les sources qui pouvait assouvir cette soif. Mais Chambige paraissait avoir la franchise de ses convictions : il raconte la scène avec une apparence de vérité et de sincérité : il produisit devant le jury non l'impression d'un imposteur qui viole, tue et calomnie une femme innocente, mais l'impression d'un homme franc, sans cœur et sans préjugés, étranger à toute sensibilité morale, suivant avec audace les impulsions de ses suggestions instinctives.
Il vit M'"'' Grille : il désira la posséder. Habitué à dominer parce qu'il avait de l'intelligence, de la volonté et de la décision, il ne tarda pas à prendre sur cet esprit faible un ascendant étrange. Cette pauvre femme ne l'aimait pas ; mais elle était dominée et fascinée par lui. En sa présence, elle ressentait je ne sais quel malaise indéfinissable, une
AFFAIRE CHAMBIGE ^'^^
vague terreur. De môme qu'un jour, regardant une cuillère, elle était tombée en extase hypnotique, de môme en présence de Chambige, troublée profondément par son regard, ses allures, peut-être ses déclarations, elle tombait en extase somnambulique ; elle perdait sa personnalité ; elle était en condition seconde. Chambige agissait vivement sur cette imagination facile, lui imposait une autre conscience. Alors elle était suggestible : il lui suggérait une passion malsaine : il lui suggérait une excitation sensuelle ; les facultés de raison avaient abdiqué : elle ne pouvait résister. Chambige faisait de la suggestion sans le savoir : il. pouvait croire qu'elle l'aimait de bonne foi ; il ne savait pas que cette folie amoureuse suggestive n'existait qu'à la faveur d'un état de conscience nouveau que son ascendant provoquait à son insu sur cette imagination délirante. L'être conscient normal ne l'aimait pas : l'être subscouscient faussé l'aimait.
Revenue à sa conscience normale, M""' Grille ne] se souvenait de rien. Ainsi le matin du crime, quand la pauvre victime écrivait sa lettre, elle ne savait pas ce qui allait se passer : son esprit était calme. Un instant après, Chambige a pu la suggestionner, l'entraîner au pavillon, implanter dans son imagination une passion folle, dans ses sens une excitation irrésistible. Si la pauvre femme a fait promettre à son séducteur de la tuer pour ne pas survivre à son déshonneur, c'est le sens moral survivant dans son nouvel état de conscience comme une suggestion ancienne, héréditaire ou par éducation, qui ne pouvait être déracinée : c'est sa vraie conscience morale indestructible qui pouvait être dominée, mais non éteinte dans son état somnambulique. Mais la suggestion possède son être physique et moral : la passion suggérée l'emporte, irrésistible. Ce n'est plus ellemême !
Telle me paraît être, éclairée par la doctrine de la suggestion, comme je la conçois, la psychologie de ce drame
mystérieux ! Il la connaissait bien, l'honnête homme qui lui a donné son nom quand il disait: Vivante ou consciente, elle n'eût jamais été à lui !
On sait avec quelle facilité chez certains sujets se constitue spontanément ce second état, qui n'est autre chose qu'un état de somnambulisme ou de vie somnarabulique. Ce qui caractérise le somnambulisme, je ne cesse de vous le dire, ce n'est pas le sommeil ; il y a une veille somnambulique : la conscience existe ; mais c'est un autre état de conscience dans lequel les facultés de raison sont amoindries ou absentes, et les facultés d'imagination, l'automatisme idéo-dynamique, dominent la scène. Le sujet n'est plus lui-même.
Voyez la somnambule Félida, si bien étudiée par le D'' Azam. Dans son état normal, le caractère est sérieux, triste. Félida se préoccupe de son état maladif : la parole est rare, les sentiments affectifs peu développés, au moins en apparence ; la volonté est très arrêtée ; le travail acharné ; il y a indilïérence pour tout ce qui n'est pas en rapport avec le mal dont elle souffre. Dans le second état, le caractère est vif, gai, enjoué; la physionomie estmobile et souriante. Toutes les facultés paraissent plus développées ; l'imagination et les sentiments affectifs sont surexcités ; la volonté est moins arrêtée. Dans cet état, Félida se laisse séduire par un homme qui l'a épousée depuis; elle devient grosse et parle de sa situation sans inquiétude et sans tristesse, tandis que quelque temps après, se trouvant dans l'état de condition première, elle éprouve, quand on lui apprend sa grossesse qu'elle ignorait alors, une commotion nerveuse avec crises convulsives.
Rappelons encore le cas signalé par le D"" Bellanger • :
' Bellanger. Le magnétisme et chimères de cette science occulte, par le D' Bellanger, Paris, 1854, chap. xi, p. 207 et 293.- Observ. relatée par Gilles de la Tourette dans son livre : De l'Hi/pnoHsme et des étais analogues.