GASSNER
supérieure à celle du démon serait le seul agent de sa guérison future. I la fit ensuite asseoir sur une chaise vis-à-vis et il lui adressa ces paroles (Emilie comprenait le latin).
« Præcipio tibi in nomine Jesu, ut minister Christi et ecclesiæ, veniat agitatio brachiorum quam antecedenter habuisti. » Emilie commenca à trembler des mains.
« Agitentur brachia tali paroxysmo qualem antecedenter habuisti. » Elle retomba vers la chaise, et toute défaillante elle tendit les deux bras.
« Cesset paroxysmus; » soudain elle se leva de sa chaise et parut saine et de bonne humeur.
« Paroxysmus veniat iterum vehementius, ut ante fuit et quidem per totum corpus; » l'accès recommença. Les pieds se levèrent jusqu'à la hauteur de la table; les doigts et les bras se raidirent; deux hommes forts se trouvèrent hors d'état de lui plier les bras. Les yeux étaient ouverts, mais contournés, etc.
« Cesset paroxysmus in momento. » Emilie reprit aussi-: tôt sa santé et sa bonne humeur.
« Tremat ista creatura in toto corpore. » Le tremblement devint universel.
« Habeat angustias circa cor.» Emilie leva les épaules et tendit les bras, tourna les veux d’une manière effrayante, sa bouche se tordit, son cou s’enfla.
« Sit quasi mortua. » Le visage contracta une pâleur de mort, la bouche s’ouvrit largement, les yeux demeurèrent sans regard, un râlement se fit entendre ; le pouls battit si lentement que le chirurgien le sentit à peine.
& Modo iterum ad se redeat, ad statum suum; » aussitôt elle recouvra ses sens etse mit à rire.
« Sit irata omnibus præsentibus; » elle entra en colère contre tous ceux qui étaient présents.
«Surgat de sella et aufugiat;» après une petite pause, elle se leva de sa chaise et alla vers la porte.
« Sit melancholica, tristissima, fleat; » elle sanglota; les pleurs coulèrent de ses veux.
« Apertis oculis nihil videat ; » les yeux grands ouverts, elle répondit à la demande sur ce qu’elle voyait : « Je ne vois rien, » etc.
Pour terminer, Gassner passa à l’exorcisme de guérison. Il donna quelques instructions à Emilie sur ce qu’elle aurait à faire pour se guérir elle-même dorénavent, car il avait le pouvoir de communiquer ce don à ses malades. Il quitta enfin Emilie en déclarant à toute l'assistance que tout ce qui venait de se passer s'était accompli par la seule puissance de Dieu et ne tendait qu’à glorifier et à confirmer la vérité de l'Évangile.
On voit que l’hystérie obéissait comme aujourd'hui à la sugsestion ; Gassner pouvait produire à son gré tous les phénomènes et toutes les phases de la grande hystérie, comme la Salpêtrière les décrit aujourd'hui.
Gassner était contemporain et compatriote de Mesmer. La doctrine de Mesmer n’est pas nouvelle; elle est contenue tout entière dans la philosophie et la théosophie du xvi° et du xvu° siècle; elle est inspirée par les livres de Paracelse, de Van Helmont, de Robert Fludd, de Maxwell, du Père Kircher et autres. Jusqu'en 1716, Mesmer chercha sa voie : il fit des expériences avec l’aimant artificiel comme moyen curatil dans les maladies nerveuses. Ce n'était pas nouveau. L'analogie supposée entre le magnétisme minéral et le magnétisme animal avait engagé les médecins à rechercher dans l’aimant naturel et artificiel des propriétés curatives. Déjà Paracelse avait traité par les aimants beaucoup de maladies, les hémorragies, les hystéries, les convulsions. Du temps du père Kircher au xvu® siècle on faisait divers appareils aimantés, anneaux, bracelets, colliers, qui portés sur les diverses régions du corps calmaient les douleurs et diverses maladies nerveuses. Au siècle dernier, le père Hell, astronome de Vienne, fa-
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briqua des aimants artificiels et les appliqua sous forme d’armature au traitement des spasmes, des convulsions, des paralysies ‘. L'abbé Lenoble établit en 1771 à Paris un dépôt d’aimants plus puissants encore et très efficaces contre diverses maladies. La Société royale de médecine nomma une commission chargée de vérifier l'exactitude de ses assertions; le rapport d’Andry et Thouret conclut à l’action réelle et efficace de ces aimants contre les troubles nerveux de nature diverse. Mesmer fit quelques expériences avec le père Hell: mais il quitta bientôt le terre à terre du magnétisme minéral et porta ses aspirations théoriques et pratiques vers le magnétisme céleste. Il observa d’abord que la matière magnétique, analogue au fluide électrique, se propage comme lui par des corps intermédiaires. « L’acier n’est pas la seule substance qui y soit propre, dit-il : j'ai rendu magnétiques du papier, du pain, de la soie, du cuir, des pierres, du verre, l’eau, des hommes, des chiens, tout ce que je touchais, au point que ces substances produisaient sur les malades les mêmes effets que l’aimant. J'ai rempli des flacons de matière magnétique de la même façon qu’on le pratique avec le fluide électrique. » L’académie de Berlin n'ayant pas accepté sa découverte, il rompit avec le magnétisme minéral. C’est un fluide universel, moyen d’une influence mutuelle entre les corps célestes, la terre et les corps animés, susceptible de flux et de reflux. La nature offre dans ce magnétisme un moyen universel de guérir et de préserver les hommes. Toutes ces élucubrations obscures n'étaient pas nouvelles. L'application seule fut nouvelle. Avant Mesmer, les magnétiseurs ne savaient diriger l'esprit vital ou le fluide universel mystérieux qu'en préparant des amulettes, des mumies, des talismans, des sachets, des boites magiques ; c'était la médecine magnétique du sympathéisme. Mesmer inventa les attouchements, les manipu-
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Luttre à un médecin étranger sur les cures magnétiques. Vienne, 1772.
29 IYPNOTISME, SUGGESTION, PSYCHOTHÉRAPIE
lations, les baquets magnétiques ; c'était un appareil plus complexe, plus suggestif peut-être.
Nous arrivons aux temps modernes. Le magnétisme animal n’eut qu'un mérite qui n'appartient pas à Mesmer : c’est d’avoir donné naissance à la découverte du somnambulisme provoqué. L'abbé Faria ! dégagea le premier, en 1819, ce phénomène des langes de la magie et de la chimère qui en obscurcissaient la nature et montra que tout est dansl’imagination du sujet. La doctrine était vraie, mais le personnage avait des allures mystiques. Le magnétisme resta discrédité; il renaquit avec Braïd, et devint avec lui une doctrine scientifique, sous le nom d’hypnotisme, réduit à ce’qu'il est réellement : un sommeil provoqué avec exaltation de la suggestibilité. Maïs la vérité n’est pas encore complètement mise à jour; Braid? applique l’hypnotisme au traitement des malades, mais il procède, pour obtenir des effets curatifs, par manipulations. Il faut arriver jusqu'à nos jours, jusqu’au D'Liébeault, pour trouver la doctrine de la suggestion thérapeutique franchement et définitivement établie. Les anciennes et ridicules pratiques du magnétisme animal, les pratiques de l’hypnotisme moderne constituent des moyens propres à augmenter la suggestibilité et à permettre à la suggestion verbale d’intervenir efficacement dans un but thérapeutique.
Telles sont, rapidement entrevues, les origines inconscientes de la médecine suggestive moderne.
Depuis que le monde existe, elle était pratiquée, associée aux pratiques les plus grossières de l'ignorance, du charlatanisme, de la superstition, enfouie comme l'or dans une gangue épaisse. Elle était dans les procédés occultes de la magie ancienne; elle est encore dans ceux de la magie des peuples sauvages; elle était dans la médecine sacerdo-
1Faria. De la cause du sommeil lucide. Paris, 1819. *Braid, Neurypnologie, trad. française, 1883.