HALLUCINATIONS HYPNOTIQUES
et perçu le goût du vin. L'action a été passive. — Le second porte sa main armée du verre fictif à une certaine hauteur au-dessus de la bouche, mais s’arrête là et ne fait aucun mouvement de dégustation. — Le troisième porte le verre à la bouche, l'incline, avale, vous voyez ses mouvements
de déglutition ; sa langue frotte contre les lèvres pour
absorber les dernières gouttes du liquide ; il remet le verre sur la table. L’hallucination est conçue et réalisée avec une vérité saisissante. Enfin vous avez vu des sujets qui, invités à boire un verre de vin, portent la main automatiquement vers la bouche, et la laissent indéfiniment là; interrogés, ils disent n’avoir rien bu; l’hallucination n’a pas réussi. La volonté y était ; elle à fait le mouvement automatique. mais l’image ne s’est pas réalisée ; l’hallucinabilité n’existait pas.
La suggestion ne réalise pas ce qu’elle veut; elle réalise ce que l'organe psychique sur lequel elle travaille peut réaliser. Chaque sujet imprime le cachet de son individualité aux conceptions de son imagination. Figurez-vous un rôle de comédie que vous faites jouer à plusieurs personnes successivement, chacune le jouera à sa façon avec plus ou moins d'éclat et de vérité.
Voici une femme de quarante ans, entrée hier seulement à la clinique, pour une influenza sur son déclin. C’est une artiste dramatique, impressionnable comme les artistes en cénéral. Elle accusait encore quelques douleurs vers la tempe: je lui ai proposé hier de les enlever par suggestion et de guérir en même temps l’insomnie dont elle se plaignait depuis douze jours. « Vous ne pourrez pas m’endor-
\ mir, dit-elle. Je suis trop vieille. — Vous! dis-je, vous
êtes très facile à endormir, comme toutes les personnes impressionnables. Tenez! je mets la main sur votre front et vous allez dormir. » Immédiatement ses yeux se ferment, elle dort. — « Et maintenant je vous enlève le mal de tête; vous dormirez cette nuit. Tenez, vous ne sentez plus votre
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main. » Je provoque la catalepsie, l’analgésie. «Maintenant, vous êtes au théâtre; vous chantez! » La malade chante; puis elle se met à causer avecses voisins, avec le régisseur, et évoque spontanément un rêve très animé dont le point de départ est la suggestion donnée, et dont la suite est développée spontanément par son imagination. A son réveil, amnésie complète. La douleur de tête avait disparu.
Aujourd'hui, je l’hypnotise pour la seconde fois, je lui dis qu’elle va dormir, sans même la regarder ni la toucher. Instantanément elle s'endort. « Et maintenant elle va jouer sur la scène; elle est très bonne comédienne, avec beaucoup d'expression. » Elle se lève, sa face s’anime, exprime l’épouvante; elle débite une phrase d’un drame, avec sentiment, avec passion, d’une voix vibrante: la respiration est haletante, l’œil est hagard! Actrice, elle s’identifie avec son rôle.— Je lui dis : « Maintenant vous êtes un jeune homme, un gandin, mauvais sujet. » Immédiatement elle change de personnalité, revêt l'allure d’un jeune homme, fait geste d'allumer une cigarette, marche en se dandinant, rencontre une jeune fille fictive, lui conte fleurette avec un petit air badin de suffisance, de jactance, d’une vérité parfaite. — Maintenant, lui dis-je : » Vous êtes à l’église; tout est sombre; la sainte Vierge vous apparaît; elle vous parle. » Elle tombe à genoux, sa tête se renverse ; sa face exprime l’extase. Puis elle pleure abondamment. « Vous êtes une sainte, » dis-je. Et sa figure apparaît transformée, superbe, sublime, illuminée par le sentiment divin qui l'anime.
Je la réveille. Tout souvenir est effacé. Elle croit avoir dormi tranquillement sur sa chaise. Telle est l’hallucination active avec changement de personnalité réalisée à la perfection par une personne qui conçoit son rôle et le vit réellement. C’est une femme intelligente qui a le sentiment artistique très développé. « Je sens vivement, dit-elle; et cependant je n’ai pas abordé franchement la carrière dra-