ERREURS DUES A LA SUGGESTION MEDICALE
L'appétit est bon; mais quand il a mangé, il sent que la nourriture ne passe pas bien, bien qu'il n'ait ni renvois, ni aigreurs; il accuse toujours une certaine douleur épigastrique et les coliques le prennent cinq à dix minutes après les repas.
Tels sont les renseignements fournis par le malade. Avant de procéder à l'examen objectif, l'idée première qui se présentait à l'esprit était celle d'un ulcère de l'estomac ou du duodénum qui a pu verser son sang dans l'intestin. Notre chef de clinique et notre interne inclinaient vers ce diagnostic. Pour le confirmer, nous interrogeons la région épigastrique où le malade accuse de la douleur et nous cherchons la douleur xiphoïdienne caractéristique de l'ulcère rond.
On sait en effet, que l'ulcère rond donne lieu dans cette région a une douleur intense, nettement circonscrite, réveillée par la pression, à laquelle peut correspondre une douleur rachialgique dans le point correspondant. Le ventre est plat. En l'explorant, on détermine à 3 centimètres au-dessous de l'appendice xiphoïde une douleur vive que nous délimitons, exactement avec le crayon dermographique et qui couvre un espace circulaire du diamètre d'une pièce de 2 francs, douleur aiguë lancinante. Explorant ensuite le rachis, de haut en bas, aussitôt que je presse l'apophyse épineuse vis-à-vis la douleur épigastrique, le malade accuse une sensibilité très vive. Tous les autres points de l'abdomen et du dos sont indolores à la pression.
L'examen direct confirmait donc le diagnostic : digestion difficile, coliques cinq à dix minutes après le repas, mélœnar point douloureux xiphoïdien et rachidien. Il semblait rationnel d'admettre que le sang était fourni par un ulcère rond gastrique ou duodénal.
Les élèves étaient convaincus. Alors, je priai le malade de se coucher sur le côté pour examiner l'anus. Et on voyait à l'entrée du rectum un bourrelet hémorrhoïdal, comme une noisette, avec un orifice recouvert d'un caillot. C'est l'hémorrhoïde, ce n'était pas l'estomac, ni le duodénum qui avait fourni le sang.
Achevons l'observation. Le malade accusait outre la douleur xiphoïdienne et rachidienne un autre point douloureux, une sensation de piqûre à l'extrémité de la onzième côte gauche, à la pression et quand il respire. Une potion thébaïque avec un régime convenable (lait, riz, œufs), arrête la diarrhée dès le premier jour. Le 1er mai, la douleur épigastrique et celle de
l'extrémité de la onzième côte gauche persistent; le point rachïalgique a disparu. J'endors facilement le malade en sommeil profond avec amnésie au réveil. Le 2 mai, la douleur xiphoïdienne a disparu par suggestion de la veille ; le point thoracique seul persiste. Une nouvelle suggestion l'enlève. Le lendemain, 3 mai, le malade, complètement guéri de ses points, de sa diarrhée, et digérant bien, demande sa sortie.
Il s'agissait donc de simples coliques intestinales avec diarrhée liées à une hémorrhoïde ; il n'y avait pas d'ulcère Pourquoi donc la douleur trompeuse si caractéristique de l'ulcère rond ? Pourquoi ? Je l'avais produite, je l'avais suggérée consciemment devant les élèves. C'était pour leur instruction; pour leur éviter de faire cette même suggestion inconsciemment. Je voyais que j'avais affaire à un sujet impressionnable ; tous les malades qui ont perdu du sang, qui sont anémiques, sont impressionnables ; le point douloureux thoracique (l'examen de la poitrine démontrait une respiration parfaite) accusait cette impressionnabilité nerveuse; et l'on sait que les névralgies se greffent souvent sur l'anémie.
Avant d'explorer la région sous -xiphoïdienne avec méthode, j'avais rapidement palpé l'abdomen et constaté qu'il n'était pas sensible. J'eus l'idée alors de créer de toutes pièces cette douleur ; je montrai la région précise où l'ulcère de l'estomac localise sa douleur, et je dis : nous allons voir si elle existe. Le malade en effet la sentit très nettement comme je l'avais décrite ; son cerveau, influencé par l'idée émise, projeta sur la région indiquée la douleur que je suggérai. Je créai de même la douleur rachidienne. Ce que j'ai suggéré consciemment, j'aurais pu le suggérer inconsciemment. Certainement je ne savais pas alors qu'il y avait une hémorrhoïde donnant la clef du diagnostic. Mais je ne croyais pas à un ulcère rond, en raison de la qualité de sang pur, qui n'existe pas d'ordinaire quand le sang a traversé tout le tube intestinal ; le sang est alors en partie