‹ Hypnotisme suggestion psychothérapieChapitre 166 sur 235 · NÉVROSE CÉRÉBRO-GASTRIQUE · texte numérisé non relu

NÉVROSE CÉRÉBRO-GASTRIQUE

m'était pénible. J'évitais la société pour n'avoir pas la peine de parler et surtout de rassembler et de diriger mes idées qui ne m'obéissaient plus. Une tristesse noire et sans motifs raisonnables m'envahissait; j'étais préoccupé et inquiet sans savoir pourquoi. Je me prouvais que je ne devais pas l'être; mais le raisonnement n'y faisait rien. Je me désolais et m'irritais de voir mon cerveau me refuser ie service, mes idées devenir troubles. En lisant j'étais obligé de relire dix fois la même phrase sans arriver à l'entendre ; quand j'arrivais à la fin, j'avais oublié le commencement. Je ne pouvais m'appliquer ni penser à ce que je faisais, non parce que ma pensée s'attachait à un autre objet, mais parce qu'elle ne pouvait s'attacher à rien et était vide, par impuissance d'avoir aucune idée'nette. Je voyais souvent les choses présentes sous un angle bizarre. L'impression directe du présent n'existait pas pour moi et faisait place aux souvenirs et aux regrets du passé ou aux préoccupations de l'avenir. En face de personnes que je connaissais intimement, il me semblait parfois que je les voyais pour la première fois et qu'elles m'étaient inconnues. J'avais des moments d'absence où la mémoire et la volonté m'échappaient complètement, pendant lesquels je perdais la conscience et la maîtrise de moi-même. Je sortais de cet état comme assommé et il me semblait que je me réveillais d'un rêve pénible.

Et pourtant je luttais. Tantôt je recourais à des efforts énergiques et directs de la volonté, tantôt j'essayais de me persuader que tout cela n'existait que dans mon imagination; je tentais de me figurer que j'allais parfaitement bien ; je le disais et le répétais alors à qui voulait m'entend re. Mais plus je luttais et plus le mal physique empirait, comme si ma volonté et ma force se fussent épuisées dans cette lutte, au lieu de s'y affirmer. Ce déploiement d'énergie ne me conduisait qu'à un abattement plus profond. Et puis je m'impatientais et m'exaspérais de me voir dominé et chassé pour ainsi dire de moi-même par quelque chose d'étranger. Cet état de tristesse et de rêve était en contradiction trop violente avec mon caractère et ma tournure d'esprit : mes amis s'apercevaient bien de la morosité qui remplaçait mon enjouement optimiste d'autrefois. Je me mettais dans la tète que j'étais incapable de rien faire, que j'étais dépourvu de toute intelligence, que j'avais réussi dans les examens grâce à je ne sais quel hasard ; et cette idée m'humiliait et me faisait beaucoup souffrir. Quand le Dr Bernheim m'a proposé de m'endormir, j'ai refusé

tout d'abord, parce que je n'avais aucune confiance dans ce remède et je craignais de plus un ébranlement nerveux inutile. 11 me persuada pourtant et me ferma les yeux. J'éprouvai alors une impression assez compliquée ; je l'entendais fort bien me parler; j'avais ma pleine conscience, je cherchais à m'expliquer l'état dans lequel je me trouvais ; je me disais en moi-môme que je pourrais fort bien rouvrir les yeux si je le voulais ; mais quelque chose m'empêchait de le vouloir et de les rouvrir.

En me réveillant, je n'éprouvai à mon grand étonnement aucune lassitude, aucune fatigue, mais seulement un étrange besoin de rire : à tout-propos et sans propos j'avais des accès de gaieté *. Je me disais bien que cette gaieté devait être factice, mais je n'en restais pas moins gai et calme. La digestion se fit bien, c'est-à-dire qu'elle passa inaperçue.

Après les expériences suivantes, je me sentis de mieux en mieux au moral et au physique. Je dormais parfaitement sans interruption. La digestion continuait à ne plus me tourmenter. Encore quelques maux de tète et quelques renvois, mais qui s'atténuent de plus en plus. Il me semble que je parcours en sens inverse les phases successives de la maladie et que je suis revenu en quelques jours à la période de début, où je ne ressentais que quelques souffrances exclusivement physiques.

Au moral, j'éprouvais un sentiment de bien-être et de calme- Je me sens dans un état de quiétude, de lucidité et d'activité auquel je n'étais plus habitué. Je sens que j'ai repris possession de moi, de mon vrai moi. Je commence à travailler, je lis sans fatigue, et je rédige même quelques pages d'un travail.

Et pourtant je n'ai guère aidé moi-même à cette guérison. Je me suis laissé faire sans foi aucune. Dans les premiers jours même j'étais presque aussi vexé et humilié que content du succès. Je trouvais désagréable de voir une volonté autre que la mienne agir ainsi sur moi et réussir là où j'avais échoué. »

Cette observation a été rédigée par le malade, après la quatrième suggestion faite le 11 juin 1890. Pendant son sommeil provoqué la veille je lui avais suggéré d'avoir le lendemain l'idée d'écrire brièvement pour me la remettre une note sur sa

1 J'avais suggéré pendant le sommeil ce besoin de rire et cette gaieté. Le malade ne se souvenait que de la première partie de son sommeil; la seconde pendant laquelle j'avais fait cette suggestion avait été profonde, avec amnésie au réveil.

NEVROPATHIE CEREBRALE 471

maladie, en insistant sur l'état psychique avant et après le traitement. Au réveil il ne se souvenait de rien. Le 13 il m'apporte cette note : il se rappela le 12 au matin que je la lui avais demandée, mais croyait que je lui en avais parlé à l'état de veille.

Il s'agit d'un homme de vingt-sept ans, remarquablement intelligent, ancien élève de l'École normale supérieure, agrégé et professeur de l'Université. Voici maintenant comment j'ai procédé pour pénétrer dans son domaine psychique.

Le malade est venu me consulter en mai; il m'exposa le récit de sa maladie, ses troubles psychiques et gastriques. Je l'examinai : c'est un jeune homme bien constitué, d'un tempérament nerveux, mais sans nervosisme apparent, sans maladies antérieures. Je constatai tous les organes en bon état sauf une dilatation notable de l'estomac clapotant jusqu'à l'ombilic. Cependant malgré ses digestions laborieuses, il n'était pas habituellement constipé et ne vomissait pas : je conclus que la dilatation de l'estomac était dominée par un état nerveux et que la digestion en somme, quoique lente, se faisait, puisque les selles étaient régulières. Les migraines du début, les vomissements survenant à jours fixes comme par une sorte d'auto-suggestion, les douleurs de tète, les sensations d'excitation et de faiblesse des membres, les névralgies intercostales accompagnant dès le début les troubles digestifs, tout cela me fît penser que la neurasthénie dominait la scène. La dilatation d'estomac entretenait la neurasthénie psychique dont elle était issue.

Je ne parlai pas au malade de suggestion, ne voulant pas risquer une intervention à laquelle son esprit pouvait ne pas être préparé.

J'appelai son attention sur son estomac dilaté, je lui expliquai que la dyspepsie consécutive à cette dilatation pouvait être cause de toutes les manifestations nerveuses, je lui prescrivis un régime convenable ; il devait revenir me voir, après trois semaines de ce régime.

Il revint le 5 juin; les digestions étaient meilleures; il avait moins de renvois, moins de lourdeur d'estomac ; mais l'état cérébral restait le même. Il me donna de nouveaux détails sur cet état et me dit entre autres qu'il lui arrivait d'avoir des absences, de perdre conscience. Ainsi un jour, dit-il, il était sorti par la porte du jardin et se trouva au bout d'un certain temps dans la forêt sans savoir comment il y était arrivé,

ayant complètement perdu le souvenir de ce qui s'était passé depuis le moment où il quittait le jardin et celui-ci où il revint à lui dans la forêt.

Cette circonstance me donna l'éveil. Je sais par expérience qu'on peut toujours réveiller Je souvenir des faits oubliés qui se sont passés dans un autre état de conscience, tel que celui de l'hystérie, celui du somnambulisme provoqué ou spontané.

Je dis alors au malade : « Vous croyez que vous avez eu une absence, que vous avez été inconscient. Je vais vous démontrer que cela n'était pas, que vous aviez votre conscience.

« Et pour vous le démontrer, je vais réveiller dans votre esprit le souvenir de tout ce que vous avez fait pendant cette promenade en apparence inconsciente. Tenez ! vous allez vous rappeler. » Ainsi je procède toujours avec succès pour réveiller les souvenirs en apparence éteints de l'état somnambulique. Je mets la main sur son front, je concentre son attention, j'affirme qu'il va se souvenir.

Et en effet, au bout de deux minutes, il dit : « Ah ! oui ! j'ai longé la rivière, j'ai rencontré un homme à qui j'ai parlé, je me suis assis sur un banc, etc. », évoquant ainsi tous les incidents de sa promenade et tous les phénomènes de conscience engourdis.

Il fut grandement surpris de ce fait. Je conclus du succès de cette expérience à sa grande suggestibilité, et à son aptitude à être mis dans un autre état de conscience, favorable à la suggestion.

Je profitais de l'impression produite pour lui dire : « Vous voyez que vous n'avez pas d'absence. Votre maladie est une névrose psychique. Je pense qu'elle est justiciable de la suggestion. » 11 eut un moment d'hésitation. Je lui expliquai que la suggestion n'est qu'un traitement moral, que le sommeil provoqué n'a pour but que de rendre ce traitement plus efficace, en dégageant le cerveau de toute préoccupation, de toute obsession pour le rendre à lui-même et y faire pénétrer des impressions physiologiques. Il se laissa convaincre; je le mis facilement en sommeil profond. Je lui fis la suggestion de façon à être compris par lui, lui expliquant que le cerveau débarrassé de toutes ses sensations, et obsessions, il retrouverait toute son activité : la maladie de l'estomac était elle-même une névrose; la suggestion modifiant l'état nerveux de l'estomac facilitera la digestion, etc. Au réveil, il fut tout étonné de se sentir bien à son aise.

Page 1