NEVROSE DU BRAS DROIT
que la plante du pied devient dure comme la corne et qu'il ne sent plus la douleur.
Je lui fais dire pendant l'hypnose qu'il peut trotter et frapper le sol du pied sans aucune sensibilité.
15. — Le malade n'a pas eu la moindre douleur dans la journée.
Je répète la suggestion de la même façon en faisant marcher le malade et concentrant vivement son attention sur l'absence complète de sensibilité plantaire.
Du 17 au 22 mai, la suggestion est suspendue. Le malade continue à aller très bien. La suggestion n'est plus faite que tous les deux ou trois jours.
A partir du 26 mai, elle est suspendue. Le malade est tout heureux. Il affirme spontanément qu'il marche et court, sur des cailloux même, sans éprouver la moindre sensation : il n'a plus la moindre fatigue dans les jambes. Autant il se plaignait auparavant et même après les premières séances de suggestion, découragé et croyant que rien n'y ferait, autant il marche maintenant avec assurance, confiant en sa guérison.
Observation LVIIL — Douleur avec impotence fonctionnelle complète du membre supérieur droit depuis cinq semaines. — Insuccès de toutes les médications. — Guérison complète en trois séances de suggestion hypnotique.
Louise S..., âgée de vingt-cinq ans, de Bischwiller (Alsace), vient me consulter le 21 juin 1890, pour une douleur avec impotence fonctionnelle au bras droit. Elle a eu pour la première fois cette douleur il y a deux ans, survenue sans cause, occupant l'épaule et tout le membre, continue avec excerbations lancinantes assez intenses pour l'empêcher souvent de dormir. Elle ne put se servir du bras : souvent quand elle portait un objet, elle ressentait une douleur lancinante s'irradiant le long du bord externe de l'avant-bras et du bras et laissait tomber l'objet. Quand elle voulait coudre, la douleur commençait au niveau du médius et se propageait en ligne droite jusqu'à fépaule, elle ne pouvait pas écrire. Elle porta son bras en écharpe pendant six mois.
Elle vint consulter le professeur Joly à la clinique de Strasbourg et y fut traitée par l'électrisation continuée pendant cinq à six mois, des injections sous-cutanées, des douches. Au
bout de six mois, les douleurs disparurent; pendant leur décroissance, elle ressentit des éblouissements avec élancements douloureux des deux yeux qui durèrent un an. Le professeur Laqueur, de Strasbourg, constata que c'était simplement nerveux, dit-elle.
Actuellement, elle est de nouveau reprise depuis cinq semaines de la même douleur au bras qu'elle porte en écharpe. Les douleurs sont intenses, elle passe ses nuits à gémir et ne dort que fort peu. Elle ne peut pas s'habiller seule, elle ne peut pas se peigner, ni écrire. Les médecins, après avoir essayé toute espèce de traitement, ont parlé d'injections de morphine. Avant de s'y soumettre, elle a voulu venir me consulter.
Elle n'a jamais eu de maladies nerveuses, ni autres ; elle est impressionnable ; elle est d'habitude réglée toutes les cinq à sept semaines et a souvent le premier jour de son époque des crampes abdominales s'irradiant a la gorge avec constriction et impossibilité de manger. Elle n'a jamais eu de crise d'hystérie.
État actuel. — Constitution bonne, tempérament mixte. On ne constate aucun trouble du côté des organes. La sensibilité est partout normale. Pas d'anesthésie. Pas d'ovarialgie.
Le bras est bien conformé, la main et l'avant-bras présentent tous les mouvements, mais elle ne peut écarter le bras du tronc qu'à une très faible distance. Quand on essaie de l'écarter davantage, sa face se contracte douloureusement. Il n'y a pas d'hyperesthésie cutanée, mais la pression musculaire est douloureuse dans l'avant-bras, le bras, l'épaule, la fosse sous-épineuse; il n'y a pas de localisation douloureuse sur le trajet des nerfs. La malade ne peut écrire ; elle ne peut pousser l'aiguille du dynamomètre.
Je l'hypnotise facilement le samedi 21 ; elle entre en sommeil profond avec amnésie au réveil. Je lui suggère la disparition de la douleur, la restauration de la force musculaire, la possibilité de lever son bras et de s'en servir, j'imprime quelques mouvements au bras, je fais quelques frictions. Au réveil, elle se sent beaucoup mieux, la douleur est bien moindre, n'existe plus à l'avant-bras, encore légère au bras et à l'épaule ; elle élève facilement et spontanément son bras jusqu'à l'horizontale. Elle pousse l'aiguille du dynamomètre jusqu'à 20.
Elle revient me voir le 24. L'amélioration s'est maintenue. Elle a dormi toutes les nuits, ce qu'elle n'avait pu faire ; elle a pu travailler, n'accusant plus que de l'endolorissement au bras
MONOPLEGIE DOULOUREUSE 519
et à l'épaule. Elle a pu écrire, s'habiller, se peigner, coudre, ce qu'elle ne faisait plus depuis cinq semaines.
Je l'hypnotise de nouveau. Après une première séance, elle n'accuse plus aucune douleur dans le bras, mais encore de la sensibilité douloureuse vers l'épaule. Je la rendors immédiatement pendant trois minutes et je suggère la disparition de cette sensibilité. Après ce nouveau sommeil, elle déclare ne plus rien ressentir et lève ce bras verticalement en l'air, comme l'autre.
26. — N'accuse qu'une sensibilité douloureuse vers l'épine de l'omoplate et vers la fosse sous-épineuse ; le reste de l'épaule et le bras sont dégagés. Elle dort bien et se sert de son bras. Après suggestion elle ne sent plus l'endolorissement qu'elle sentait encore dans la région sous-scapulaire.
3 juillet. — Elle revient à ma consultation. Depuis quatre ou cinq jours, elle a de nouveau une sensation douloureuse dans le bras qui ne l'empêche cependant pas de travailler. Elle dort bien. C'est peu de chose. A la pression, sensibilité dans le biceps qui disparait après suggestion.
A partir de ce jour, la guérison est complète et se maintient.
Il s'agit d'une névrose douloureuse du bras qui une première fois a duré plus de six mois, malgré Télectrisation et tous les moyens énergiques employés. Cette même névrose, existant de nouveau depuis cinq semaines avec impotence fonctionnelle du membre, fut guérie rapidement en quelques jours par la suggestion. N'y-a-t'il pas lieu de penser que l'électrisation eût réussi aussi, si on l'avait accompagnée d'une dose suffisante de suggestion? Cette observation rappelle plusieurs de nos cas de névrose traumatique : le traumatisme seul fait défaut.
Observation L1X. — Douleur et crampes dans le membre inférieur gauche depuis trois ans. — Impotence fonctionnelle du membre. — Guérison passagère par suggestion.
A. M..., âgée de soixante-douze ans, entre à l'hôpital le 22 avril 1890, pour des douleurs avec crampes dans le membre inférieur
droit qui l'empêchent de marcher. Déjà, l'année dernière, elle a passé deux mois au service pour ces douleurs. Elles ont commencé sans cause connue il y a trois ans, à l'aine, à la hanche, au genou, sans localisation précise. Depuis deux ans, elle marche difficilement; depuis quinze mois elle ne peut marcher qu'en s'aidant d'une crosse à droite et d'un bâton à gauche. Au repos, elle a surtout des crampes dans la jambe, en extension ; pendant la marche, ces crampes se passent un peu ; mais ce sont alors des élancements.
Il y a quatre semaines, elle, a perdu son mari de l'influenza : elle-même a été prise il y a six semaines ; la maladie fut caractérisée par de la toux, des épistaxis chaque matin pendant un quart d'heure, une sensation de faiblesse dans les membres, de l'anorexie ; l'appétit est resté faible depuis. Elle a gardé le lit pendant quinze jours. La malade a toujours été nerveuse, sujette, dit-elle, à de grandes colères ; elle avait des mouvements nerveux dans les bras, pas de boule, ni de constriction à la gorge, jamais de crise d'hystérie, pas d'autres maladies.
Constitution bonne ; la malade est bien conservée pour son âge. La respiration est assez bonne; emphysème sénile assez prononcé: le cœur bat normalement; la digestion est assez bonne.
On constate un point douloureux intense à la pression du quatrième espace intercostal sur la ligne parasternale des deux côtés. La cuisse et la jambe droite, ainsi que l'aine et la région lombaire sont partout douloureuses à la pression; ces douleurs n'ont pas de localisation précise; on peut les localiser à volonté sur n'importe quel point. 11 est facile, d'ailleurs, chez elle, de provoquer des douleurs rien qu'en les cherchant sur toutes les régions. En touchant, par exemple, la région xiphoïdienne et lui demandant si elle a mal, elle y accuse une douleur intense, lancinante qu'elle compare à des coups de canif. En disant aux élèves que cette douleur occupe ordinairement une zone de l'étendue d'une pièce de deux francs, je délimite au crayon dermographique cette zone très nette qui manifeste une douleur aiguë. Dans le point vis-à-vis de la région vertébrale, je crée, rien qu'en la cherchant, une aire douloureuse analogue. En disant ensuite devant les élèves que cette douleur est habituellement réveillée par la digestion, elle affirme, en effet, que, un quart d'heure après les repas, elle sent dans ces deux endroits des élancements douloureux.
NÉVROSE DOULOUREUSE D'UNE JAMBE h2ï
La malade peut se lever facilement de son lit ; la jambe gauche va bien ; si elle marche en se tenant après le lit, la jambe droite n'est pas fléchie, et appuie surtout sur le bord externe du pied. Au bout de quelque temps de marche, la jambe aussi devient raide.
La jambe droite est alors absolument raide ; on peut mouvoir les articulations de la hanche et du coup-de-pied ; mais le genou est rigide, et le membre contracture en extension. Si j'affirme à la malade qu'elle peut fléchir le genou, la contracture se résout et elle plie la jambe presque à angle droit. J'arrive, sans endormir la malade, par entraînement suggestif à l'état de veille, à la faire marcher seule, sans crosse, ni canne, en boitant un peu de la jambe droite. Je lui fais faire ainsi une vingtaine de pas. Elle dit que chez elle, elle marchait autrefois en se tenant contre les meubles, mais depuis sept semaines, elle ne pouvait plus faire cela sans crosse, ni bâton. J'affirme qu'elle marchera sans douleur.
25 avril. — Hier matin, à 11 heures, la malade a été reprise de douleur vive depuis le tiers antérieur du pied gauche jusqu'au milieu de la jambe; elle n'a pas essayé de marcher. En même temps, élancements dans la partie postérieure du mollet et du genou. Hier soir, de 5 heures à 5 heures et demie, elle a eu, dit-elle, une douleur d'estomac très vive qu'elle indique à l'épigastre et dans le dos (au niveau des zones suggestionnées). Pendant la nuit, la douleur a été moins vive. Elle dit avoir aussi quelquefois des crampes dans la main gauche. La pression détermine des douleurs dans toutes les régions. Le point xiphoïdien est très sensible à la pression; la malade contracte douloureusement ses traits quand on la presse à ce niveau.
J'essaie l'hypnose ; la malade n'arrive qu'à de l'engourdissement; je tiens les yeux clos, j'affirme la disparition des douleurs, je la laisse en disant qu'elle va dormir spontanément. Elle reste les yeux clos, les rouvre de temps en temps, puis les referme, comme en somnolence.
26. — La malade est très tenace dans ses impressions. Cependant elle n'a plus eu de crampes ; elle a un peu marché avec sa canne. Elle a encore des douleurs, mais moins fortes au creux épigastrique et dans le dos. En touchant le ventre» aussitôt qu'on arrive sur le point xiphoïdien, elle accuse des élancements ; de même au point symétrique du rachis. Si on presse un peu fort, elle a une secousse convulsive douloureuse.
Elle éprouve spontanément une douleur un quart d'heure après chaque repas. Suggestion.
27. — La journée a été bonne ; mais la nuit elle a été réveillée souvent par des douleurs insupportables vers le rachis et le sternum. Suggestion.
28. — La journée a été bonne : la digestion a été pénible ; depuis six semaines il en serait ainsi ; cependant elle n'a pas eu de douleurs en mangeant. La nuit elle a dormi assez mal ; douleur dans la jambe sans crampes. (Teinture éthérée de valériane dix gouttes dans de l'eau de mélisse 100 grammes à prendre le soir ; potion suggestive qui produira le sommeil toute la nuit). — Suggestion : le malade arrive au sommeil profond sans souvenir au réveil; je la'laisse dormir spontanément une heure.
29. — La malade s'est levée hier; elle a marché une demiheure en s'appuyant ; n'a eu que quelques douleurs fugitives ; n'a plus eu d'élancements douloureux dans l'estomac. Elle a pris sa potion sans résultat et n'a dormi que deux à trois heures. Quand on remue le pied, elle accuse une douleur dans toute la jambe ; le troisième métatarsien est aujourd'hui particulièrement sensible. — Suggestion vigoureuse pour affirmer à la malade que la douleur doit disparaître complètement.
.30. — La malade dit qu'elle n*a pas aussi bien dormi depuis trois mois, de 7 heures du soir jusqu'à 5 heures du matin; depuis quinze mois, elle n'a pas marché aussi bien qu'hier. J'évite de lui parler de sa douleur épigastrique et dorsale et de sa digestion pour ne pas appeler son attention sur ces régions; je me contente de lui dire qu'elle n'a plus mal. Il suffirait de l'interroger et de lui demander si elle a mal pour que l'autosuggestion réveille des sensations douloureuses. Je continue ce système les jours suivants; j'explore quelquefois ces régions en lui disant à l'avance et lui démontrant qu'elles ne sont plus douloureuses.
1er mai. — La malade est souriante aujourd'hui ; elle n'a plus de douleurs dans la jambe ; elle n'a plus eu de crampes depuis la première suggestion. Elle a pu monter et descendre les escaliers en se servant d'un bâton. Depuis plus d'un an, elle ne pouvait plus le faire qu'en se traînant à quatre pattes.
2. — A beaucoup marché hier et assez facilement avec une canne; n'a senti qu'une légère douleur le soir; elle est descendue dans la cour sans crosse ni canne, et a pu faire plusieurs fois, à pas lents, le tour du jardin, boitant encore légèrement
MONOPLEGIE CRURALE DOULOUREUSE 523
de la jambe droite. Elle a bien dormi la nuit. Les digestions sont bonnes. Continuation de la suggestion.
3. — Continue à marcher sans douleur. N'accuse qu'une certaine sensation de raideur et de faiblesse dans la jambe droite. L'amélioration continue. Le 8 mai, elle a douze petites selles diarrhéiques ; elle réclame une purge, parce que, dit-elle, elle a l'habitude d'en prendre une tous les ans ; elle prend, le 9 au matin, 30 grammes de sulfate de soude, a quelques coliques et quinze selles dans la journée. Elle a encore de petites coliques le 11 et le 12, la diarrhée s'arrête; les sensations de coliques cèdent à la suggestion.
Le 15, elle ne se plaint plus de rien; elle marche bien, boitant un peu et se dandinant légèrement, surtout vers le côté droit ; elle n'a plus aucune douleur ; la démarche est toujours assez lente.
La malade est sortie en ville plusieurs fois ; dans son entourage, on a été étonné de la voir marcher seule.
1er juin. — La malade est encore dans la salle, elle n'a plus eu la moindre douleur dans la jambe, continue à marcher seule encore lentement; la jambe gauche est moins faible. Il n'y a plus de douleur épigastrique ni dorsale, mais une certaine oppression due a l'emphysème.
La malade est envoyée au service des convalescents, où je la perds de vue. Là, abandonnée à elle-même, elle se concentre de nouveau dans ses sensations ; elle recommence à se plaindre de sa jambe; son attention s'y porte, elle n'a plus de crampes, mais des douleurs. Au mois de juillet, je la rencontre avec sa crosse et son bâton, ne semblant pas se rappeler qu'elle a pu marcher sans douleur et sans crosse.
Pour obtenir une guérison permanente, il faudrait une suggestion et un entraînement suggestif prolongé pendant un temps trop long, et peut-être indéfini ; car la malade a des tendances hypocondriaques, et, si on la laisse aller à ses propres sensations, elle retombe toujours dans ses impressions auto-suggestives.