CHAPITRE XX
Nous avons, dans un aperçu historique rapide, montré que dès la plus haute antiquité, chez tous les peuples, la suggestion thérapeutique était pratiquée consciemment ou inconsciemment par les prêtres, les charlatans, les magiciens. Envisagée d'un point de vue général, la suggestion a dominé toute lhistoire de l'humanité. Depuis le péché originel suggéré à Eve par le serpent et à Adam par Eve, jusqu'aux grandes guerres engendrées par le fanatisme religieux et politique, jusqu'aux horreurs sanglantes de la Révolution et de la Commune, la suggestion a joué un rôle. Tantôt une idée noble et généreuse circule dans les masses et met tous les cœurs à l'unisson : nobles, prêtres, ouvriers, bourgeois, tous fraternisent sur l'autel de la Patrie; les uns apportent leurs privilèges, les autres leur sang et leur travail. C'est la fête de la Fédération. Tantôt, des idées de haine, de méfiance, de trahison, sont répandues par des tribuns populaires : les masses suggestionnées pour le mal deviennent féroces ; c'est l'anarchie, c'est la violence, ce sont les orgies meurtrières de la Terreur ! Le peuple est ange ou démon, parce qu'il est suggestible.
Nous avons défini la suggestion dans le sens le plus large : l'acte par lequel une idée est introduite dans le cerveau et acceptée par lui.
L'idée arrive au cerveau par un des cinq sens, ou par les sensations internes, musculaires ou viscérales. Chaque
cerveau transforme l'impression en idée, suivant son individualité psychique; car, à côté de l'impression première, qui est le germe, il y a l'élaboration de cette impression; c'est le terrain psychique qui la féconde. Autant de cerveaux, autant de suggestibilités diverses par des impressions identiques.
Toute idée suggérée et acceptée tend à se faire acte ; c'est la loi psychologique fondamentale qui domine toute la doctrine de la suggestion, loi de l'idéo-dynamisme. L'idée devient sensation (douleur, démangeaison, froid, etc.), image (hallucination, rêve), sensation viscérale (coliques, vomissements, etc.), acte et mouvement (phénomènes du cumberlandisme, actes divers delà vie).
Le médecin utilise la suggestion dans un but thérapeutique ; car le cerveau, actionné par l'idée, actionne à son tour les nerfs qui doivent réaliser cette idée ; il peut, par des phénomènes de dynamogénie ou d'inhibition, exalter ou modérer les fonctions organiques, dans un sens utile à la guérison des malades. En effet, le cerveau commande tous les organes, toutes les fonctions. Chaque point de l'organisme a son aboutissant dans une cellule cérébrale, qui est son primum movens. Les sécrétions, les excrétions, la nutrition, la respiration, la circulation sont sous la domination directe du centre encéphalique.
Pour que l'idée devienne suggestion, il faut qu'elle soit acceptée par le cerveau. Elle l'est dans une certaine mesure, grâce à la crédivité inhérente à l'esprit humain. Mais à l'état normal, celle-ci est limitée ; la crédivité qui fait la suggestion, et l'automatisme cérébral qui transforme l'idée en acte sont modérés par les facultés supérieures du cerveau, l'attention, le jugement, qui constituent le contrôle cérébral. Tout ce qui supprime le contrôle cérébral renforce la crédivité et exalte l'automatisme cérébral, c'est-àdire l'aptitude à transformer l'idée en acte. Tel est le sommeil naturel qui, engourdissant les facultés de raison,
laisse l'imagination maîtresse ; alors, les impressions arrivant au sensorium sont acceptées et deviennent images, c'est-à-dire rêves, hallucinations.
Nous avons vu que divers moyens, accidentels ou provoqués, peuvent renforcer la crédivité, et, facilitant la suggestion, être utilisés dans un but thérapeutique. Telle est la suggestion religieuse (guérisons miraculeuses) ; telle est la suggestion médicamenteuse (guérison par le protoxyde d'hydrogène, les pilules de mie de pain, etc.), telle est la suggestion instrumentale (électrothérapie, hydrothérapie, métallothérapie, suspension, etc.).
Nous avons défini l'hypnose : un état psychique particulier, normal chez quelques-uns, susceptible d'être provoqué, qui met en activité ou exalte à des degrés divers la suggestibilité, c'est-à-dire l'aptitude à être influente par une idée et à la réaliser. L'état dit hypnotique n'est autre chose qu'un état de suggestibilité exaltée ; nous avons vu que cet état peut être produit avec ou sans sommeil.
Nous avons déjà décrit les divers procédés employés pour actionner cette suggestibilité exaltée ou état dit hypnotique, et nous avons conclu que tous se réduisent en réalité à un seul : la suggestion. Impressionner le sujet par la parole, le geste ou une pratique quelconque, de façon à faire pénétrer dans son cerveau l'idée qu'on veut réaliser. Le sommeil n'est pas nécessaire à la suggestion , mais il peut être bon de chercher à l'obtenir, car il facilite les autres suggestions, en exaltant la suggestibilité.
Après avoir défini l'hypnose et la suggestion, après avoir cherché à donner de ces termes une conception théorique aussi nette que possible, nous avons abordé le champ expérimental et démontré les principaux phénomènes que la suggestiou peut produire. Nous avons étudié les suggestions de motilité; la catalepsie n'est autre chose que l'attitude passive des membres, due à l'absence d'initiative intellectuelle; nous avons vu des paralysies, des contrac-
tures, des mouvements suggérés. Nous avons réalisé des suggestions de sensibilité : anesthésie, analgésie, hypéresthésie, illusions sensitives et sensorielles ; nous avons créé des images sensorielles : hallucinations visuelles, acoustiques, olfactives, complexes; nous avons suggéré des actes, des vols, des assassinats ; nous avons réveillé des passions bonnes et mauvaises ; nous avons insisté sur le phénomène des suggestions post-hypnotiques, immédiates ou à longue échéance ; nous avons assisté à des hallucinations négatives ; nous avons créé des souvenirs fictifs et fait des faux témoins de bonne foi.
Cette idée s'impose à nous, combien notre pauvre raison humaine, dont nous sommes si fiers, est fragile, et combien nous tous sommes suggestibles, hallucinables, automates à nos heures.
Nous avons établi une classification schématique des divers degrés de l'état dit hypnotique, depuis l'engourdissement simple jusqu'au somnambulisme avec hallucinabilité et amnésie au réveil. Et, cependant, l'automatisme n'est pas complet ; l'homme n'est jamais automate : la conscience est toujours présente; les souvenirs de l'état dit hypnotique peuvent toujours être réveillés; c'est une conscience modifiée par la prédominance des facultés d'imagination sur les facultés de raison engourdies ; c'est un état physiologique tel qu'il existe normalement, sous l'influence des émotions suggestives, d'une idée impérieuse ou dans le sommeil naturel.
Ces expériences si intéressantes ont soulevé les questions les plus graves que l'homme puisse se poser. Les grands problèmes du libre arbitre, de la responsabilité morale se sont dressés devant nous. Quelle est la part de la suggestion expérimentale, de la suggestibilité héréditaire, native, de la suggestion par l'éducation, par le milieu, par les lectures, par les incidents de la vie, sur nos actes? Quelle est la part du libre arbitre dans le crime?
J'ai exposé mes doutes. Et nous avons conclu, avec humilité, que pour juger les autres et souvent nous-mêmes, les éléments d'appréciation nous font souvent défaut, que la justice humaine n'est pas toujours la vraie justice!
Nous avons consacré plusieurs chapitres à l'étude de l'hystérie éclairée par la doctrine de la suggestion. Nous avons établi que la suggestibilité est un fait général, une propriété de l'esprit humain, qu'elle n'est pas dévolue aux névropathes seuls, que l'état dit hypnotique n'est pas un symptôme de l'hystérie. Nous avons montré que l'hystérie est souvent éminemment suggestible, que la succession des phases qui constituent ce qu'on appelle la grande hystérie n'offre pas spontanément la régularité que l'école de la Salpêtrière lui a assignée; que cette évolution régulière est l'effet d'une culture suggestive, que beaucoup de phénomènes hystériques, l'ovarialgie, les zones hystérogènes, les troubles de sensibilité, la tympanite, la provocation et l'inhibition des crises, obéissent à la suggestion. Nous avons vu combien la suggestion médicale consciente ou inconsciente peut intervenir dans l'examen des malades, créer des manifestations d'origine psychique et dérouter le diagnostic.
Ces considérations nous ont ramené sur le domaine de la médecine pratique ; nous avons abordé la suggestion thérapeutique, la psychothérapeutique suggestive.
La suggestion ne s'adresse pas directement à la lésion, mais au trouble fonctionnel : elle peut, en tant que l'état organique le permet, calmer la douleur, restaurer le sommeil et l'appétit, augmenter la force motrice, rétablir la sensibilité et le mouvement perdus, supprimer les spasmes, les crampes, l'angoisse nerveuse, régulariser les fonctions diverses. Les agents thérapeutiques de la matière médicale n'ont pas d'ailleurs plus que la suggestion une action spécifique contre la lésion; ils sont, comme elle, symptomatiques. La fonction fait l'organe; la restauration fonc-
tionnelle peut faire la restauration organique. De nombreux exemples ont établi la puissance de la suggestion comme agent thérapeutique; des hystéries, des contractures d'origine psychique, des paralysies fonctionnelles, des névroses diverses, des douleurs rhumatismales, des arthralgies, des névralgies, des gastralgies, des troubles liés à des lésions organiques, dyspepsie, diarrhée, ténesme, coliques, oppression, céphalalgie, vertiges, titubations, etc., ont été plus ou moins rapidement guéris ou amendés par la psychothérapeutique suggestive. Nous avons vu quel rôle le système nerveux et l'élément psychique jouent dans toutes les maladies. Le trouble fonctionnel peut dépasser le champ de la lésion organique; il peut lui survivre : la suggestion restaure ce qui peut être restauré. Elle ne fait pas de miracles; elle guérit conformément aux lois de la biologie qui régissent l'organisme humain.
La suggestion doit être variée pour être adaptée à chaque individualité ; ce n'est pas la parole de l'opérateur, c'est le cerveau de l'opéré qui fait la guérison. J'ai montré les insuccès à côté des succès; j'ai cherché loyalement à dégager la vérité.
La suggestion, telle que nous la pratiquons, dans un but thérapeutique, présente-t-elle un danger quelconque? On le dit : l'hypnotisme fait de l'hystérie, l'hypnotisme fait de l'aliénation mentale. Mais ceux-là seuls le disent qui n'ont pas l'idée exacte de ce que c'est que la suggestion, qui substituent leur idée préconçue à l'observation des faits, qui, sans avoir vu et observé, tranchent la question du haut de leur incompétence. Voici, par exemple, ce que disait un de nos maîtres, M. Germain Sée, aussi instruit sur bien des choses que peu éclairé sur celle-ci. « Toutes ces merveilles suggestives et surtout les procédés hypnotiques ne manquent pourtant pas de présenter des inconvénients graves : le ministre de la Guerre a agi avec vigueur et sagacité en interdisant ces pratiques aux médecins militaires,
notre armée deviendrait hystérique. La même proscription devrait s'étendre aux pratiques de ce genre chezlesenfants, qu'on rend fous ou idiots en les hypnotisant sous prétexte de faire changer le caractère.
« Pour les candidats à l'hystérie, Gilles delà Tourette, de l'école de la Salpêtrière, déclare que l'hypnotisme ne manque pas de révéler les stigmates et de provoquer une manifestation de la maladie : c'est augmenter le contingent de l'hystérie; quant aux hystériques avérés si on parvient à transférer une contracture ou une paralysie, c'est pour mieux la loger ailleurs ou la remplacer par une attaque sérieuse. On fait ainsi sortir du corps le diable pour le livrer à Belzébuth qui y reste.
« Passons à un sujet plus sérieux, etc. (Médecine Moderne, n°U, 1890). »
Et voilà la question tranchée !
Chose singulière! Il y a nombre d'années, je m'en souviens, quand une pratique plus sanglante que l'hypnotisme, l'ovariotomie fit son entrée dans la chirurgie moderne, il se trouva à la Société de chirurgie d'éminents professeurs qui dirent : « Cette opération rentre dans l'attribution de l'exécuteur des hautes œuvres. » Aujourd'hui l'ovariotomie n'a plus d'ennemis. Que dis-je ? On allait, il n'y a pas longtemps, jusqu'à ovariotomiser les hystériques sous prétexte de les guérir. Aucune voix ne s'élève contre ces pratiques et on jette l'anathème à l'inoffensive suggestion qui guérit l'hystérie !
J'en appelle aux nombreux élèves et confrères qui depuis de longues années m'ont fait l'honneur de suivre ma clinique. Si vous avez vu un seul fait qui atteste un inconvénient sérieux de la méthode suggestive bien appliquée, dites-le ! J'ai vu bien des névroses guéries, je n'en ai vu aucune provoquée par la suggestion! J'ai vu bien des intelligences restaurées et rendues à elles-mêmes, je n'en ai vu aucune affaiblie par la suggestion ! Sans doute, elle ne
prémunit pas contre toutes les affections nerveuses éventuelles. Parmi les nombreux névropathes qui réclament ce traitement, il est, par exemple, des candidats à l'aliénation mentale, que la suggestion ne prévient, ni ne guérit. Parmi ces névropathes, ii y en a de prédestinés chez qui plus tard peut éclater le germe natif et latent de maladies cérébro-spinales ou de l'aliénation mentale. Attribuer à la suggestion ce qui est dû à l'innéité, c'est commettre une erreur clinique contre laquelle proteste ma longue expérience. Parmi les névropathes traités par le bromure, la valériane, il en est aussi, et en aussi grand nombre, qui un jour ou l'autre paient leur tribut au vice originel de leur organisation ; Accusera-t-on la valériane, le bromure, l'hydrothérapie de faire de l'hystérie, de faire de la folie? Ni M. le Dr Liébault (de Nancy), ni MM. Dumontpallier, Déjerine, Auguste Voisin, Bérillon (à Paris), ni MM. Fontan et Ségard (à Toulon), ni le Drde SchrenckNotzing (de Munich), ni le professeur Forel (de Zurich), ni le Dr Ladame de Genève, ni le professeur Kraft-Ebing (de Vienne), ni le professeur Hirt (de Breslau), ni le Dr Tukey de (Londres), ni les DIS Van Renterghem et Van Eden (d'Amsterdam), ni le Dr Moll (de Berlin), ni le Dr Wetterstrand (de Stockholm), ni tant d'autres qui suivent les errements de notre école et font de la suggestion thérapeutique, n'ont vu sur des milliers de sujets le moindre inconvénient sérieux en résulter1.
La suggestion guérit souvent, soulage lorsqu'elle ne guérit pas, est inofiensive lorsqu'elle ne peut soulager.
En dépit des accusations incompétentes des uns, de la routine et du parti pris des autres qui craignent de s'intéresser à cette étude, qui ne peuvent se dégager de leurs conceptions à priori, ou qui n'osent braver le discrédit
1 Ces objections d'ailleurs ne peuvent plus viser ma pratique suggestive actuelle dégagée, comme on l'a vu, de toute manœuvre dite hypnotique.
Bernheim. — Hypnotisme, 2e édit. 43
séculaire qui s'attache encore malgré tout à ce mot de magnétisme que l'Académie avait conspué, faute d'avoir su reconnaître la bonne graine dans l'ivraie, malgré tout, la psychothérapeutique suggestive fait son chemin, comme toutes les vérités. J'en reçois tous les jours de nombreux témoignages qui me consolent de bien des sourires dédaigneux.
« Je proteste, dit M. le professeur Ewald, contre la qualification de médicale donnée à la pratique de l'hypnotisme. Pour qu'un traitement soit médical, il faut un art médical, une science médicale. Mais ce que le premier pâtre, le premier savetier savent faire, pourvu qu'il aient assez de confiance en eux-mêmes, cela ne saurait mériter le nom de traitement médical. »
Autant dire que l'application d'un vésicatoire, l'administration d'un lavement, la compression d'une blessure pour arrêter une hémorrhagie ne constituent pas des traitements médicaux.
Je crois avoir démontré d'ailleurs, dans les pages qui précèdent, que la suggestion thérapeutique est un art et une science qui exigent une expérience longue, et des notions de médecine et de psychologie profondes.
La doctrine de la suggestion et ses nombreuses applications constituent une des grandes conquêtes scientifiques du siècle. A cette découverte qui émane de l'école de Nancy se rattache un nom qui vivra dans la reconnaissance des hommes; c'est le nom d'un médecin modeste et d'un homme de bien, j'ai nommé le Dr Liébeault.
Depuis que ceci était écrit dans ma première édition, un progrès s'est accompli : la suggestion n'a plus d'adversaires militants. Il n'y a plus d'hostilité systématique. Mais peu de médecins s'en occupent ; la question n'est pas entrée dans l'enseignement classique ; sa grande importance est méconnue. Les générations médicales actuelles vont avec raison vers les études bactériologiques et sérothéra-
piques. Les recherches de laboratoire ne sollicitent pas les esprits dans le domaine psychique. On étudie avec ardeur les propriétés physico-chimiques, physiologiques et biologiques de l'organisme humain ; on oublie trop ses propriétés psychologiques et leur rôle dans la genèse, et l'évolution des manifestations morbides.
Une autre cause de l'indifférence médicale est que la question est toujours mal posée. Les livres classiques décrivent toujours l'hypnotisme de la Salpêtrière : ce mot se trouve associé à celui d'hystérie; il sonne mal dans l'oreille des praticiens ; il représente encore quelque chose de mystérieux, d'étrange, de difficile à manier. On laisse volontiers ces pratiques à des spécialistes ; on n'ose pas s'aventurer dans ce domaine ; et on n'a pas appris à manier la suggestion.
J'ai essayé depuis le début de mes études de dégager la suggestion médicale de la fausse conception que les idées d'hypnotisme et même de sommeil lui avaient attribuée, et de la réduire à ce qu'elle est en réalité : l'étude du dynamisme psychique dans la maladie et son utilisation en thérapeutique.
Puisse cette nouvelle édition dans laquelle mon idée directrice, progressivement mûrie par vingt ans d'expérience, se dégage peut être plus nettement, plus affranchie des anciens errements, apporter une contribution efficace à la véritié scientifique !
Avant-propos.