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RESISTANCE A L'ENTRAINEMENT

L'anorexie nerveuse persistait encore. Je m'étais contenté de suggérer l'appétit et la possibilité de manger, mais sans faire l'entraînement actif semblable à celui que j'avais fait pour rétablir la marche, sans l'obliger à manger devant moi, de façon à faire son éducation progressivement. Elle quitte Nancy, ne conservant plus que cette inappétence nerveuse qui dura encore plus d'un an et finit par céder, grâce aux efforts considérables que la malade, sur mon invitation répétée oralement et par lettre, fit dans ce but.

La guérison est aujourd'hui parfaite. La malade marche, court, voyage, mange et n'a plus eu depuis la moindre trouble nerveux. La santé est restée parfaite jusqu'à ce jour.

Je n'ajoute aucun commentaire.

L'entraînement psychique ne réussit pas toujours ; l'autosuggestion consciente ou inconsciente peut entraver son action ou restaurer la perturbation fonctionnelle. Signalons deux exemples.

ObservatioxC VIL — Douleurs neurasthéniques. Paraplégie psychique. — Guérison passagère par entraînement actif. — Rechute par autosuggestion.

Thérèse C..., âgée de dix-huit ans, entre dans mon service le 1er janvier 1895. Depuis trois ans, elle se plaint de douleurs lancinantes très vives dans les cuisses, dans les jambes et les pieds. Les douleurs l'empêchaient de dormir et rendent la marche très pénible et difficile. Il y a un an les douleurs ont gagné également les membres supérieurs ; elle peut cependant se livrer à des travaux d'aiguille. Elle vient du service de mon collègue Spillmann, où elle a passé trois mois et demi. Divers traitements ont été appliqués : douches, suspension, électricité. Après deux séances de suspension, elle a pu marcher seule pendant un jour ; puis l'impotence a reparu, défiant toute médication.

La malade présente des signes physiques de dégénérescence. Elle est peu développée pour son âge, le front est bas et projeté en arrière, les oreilles larges et écartées de la tète, la face peu expressive. L'intelligence est moyenne.

Bernheim. — Hypnotisme, 2e édit. 42

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Les fonctions cardiaque et respiratoire sont normales, sauf quelques battements de cœur accusés par la malade. La digestion est bonne, mais l'appétit est très diminué. Insomnie : deux à trois heures seulement de repos par nuit; les avant-bras et les mains, les genoux, les jambes et les pieds sont gonflés, bleuâtres et froids. Il n'existe aucune paralysie ; tous les mouvements des mains, des jambes et des orteils peuvent être exécutés, mais avec une certaine lenteur. Il n'y a aucune sensation de fourmillement; analgésie généralisée : la pointe d'une épingle est perçue partout, mais sans aucune douleur. Les réflexes patellaires paraissent légèrement exagérés.

La malade se tient debout, la tête très penchée en avant; elle prétend ne pas pouvoir la redresser complètement. Lorsqu'on la relève, elle prend l'attitude normale ; mais dès qu'on l'abandonne, elle la laisse retomber en avant.

La marche est impossible sans le secours d'une chaise qui lui sert d'appui. Pour avancer, la malade traîne les pieds sur le sol, sans lever les jambes et sans fléchir les pieds. Depuis le mois d'octobre dernier, elle ne peut plus marcher sans chaise, auparavant elle pouvait marcher difficilement, mais sans appui.

Dès le 2 janvier, la malade est soumise à l'entraînement suggestif à l'état de veille. Chaque jour, on l'oblige à marcher en la tenant par la main et en la stimulant par le geste et la voix. Elle oppose une grande résistance, se raidit, penche son corps en arrière, pleure, demande à quitter l'hôpital. Cependant malgré sa mauvaise volonté elle arrive à se tenir toute seule, et à faire quelques pas, lentement, en hésitant.

L'amélioration s'accentue les jours suivants. Le 7 janvier elle reste levée pendant la plus grande partie de la journée et se promène dans la salle et la cour de l'hôpital.

Le 8 janvier, idem : la malade marche, mais ne peut pas courir, elle tient toujours la tête penchée en avant. Elle se plaint encore de douleurs et d'insomnie ; elle n'a que deux heures de sommeil la nuit, malgré la suggestion.

10 janvier. La malade marche bien, elle conserve toujours une tendance à traîner les pieds, tendance qu'une vive stimulation arrive à combattre. Cette nuit et les suivantes, grâce à la suggestion, la malade dort cinq heures la nuit, mais les sensations douloureuses persistent.

L'insomnie reparaît le 15 janvier et résiste à la suggestion ainsi que les douleurs.

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Le 21 février, la malade marche très bien, sans aucune difficulté, elle tient la tête droite, avec un peu de raideur. Elle refuse toujours de courir spontanément ; mais on peut la faire courir très vite, en la tirant après soi par la main.

Malgré ce résultat obtenu, la malade est aigrie, de mauvaise humeur, comme si on lui avait fait violence ; on l'a guérie malgré elle. Elle demande sa sortie.

Je prédis aux élèves que, selon toute probabilité, la guérison ne se maintiendra pas, qu'elle rentrerait à l'hôpital, mais dans un autre service, malade comme avant. C'est ce qui arrive en effet. Après avoir bien marché pendant quelque temps chez elle tout en se plaignant sans cesse de ses douleurs, elle est retombée peu à peu dans son inertie et rentre au service de mon collègue dans le même état qu'avant le 1er janvier 1895, c'est-à-dire qu'elle ne peut s'avancer que péniblement en s'appuyant sur une chaise. Elle passe la journée couchée dans son lit ou assise dans un fauteuil, se plaignant de ses souffrances. En été elle fît une saison à Plombières ; mais revint plus impotente que jamais; ne se levant même plus et gardant le lit constamment.

Il s'agit donc d'une paraplégie psychique greffée sur des douleurs neurasthéniques. L'impotence fonctionnelle s'est développée peu à peu ; l'inhibition produite d'abord par la douleur a été entretenue par une auto-suggestion instinctive enracinée, créant comme une volonté négative, que ne pouvaient dominer l'idée et l'intérêt de la guérison.

L'entraînement actif a restauré la fonction ; la malade qui traînait les pieds sur le sol et marchait appuyée sur une chaise, a pu en peu de jours marcher seule et sans appui, levant les pieds. Mais alors même qu'elle marchait, on voyait qu'elle le faisait à contre-cœur; elle restait défiante et irritée, comme si on lui avait rendu un mauvais service ; elle n'y mettait rien du sien ; elle ne voulait pas marcher vite et il fallait la pousser ou l'entraîner pour la sortir malgré elle de cette inertie morale. Elle subissait, sans l'accepter, la dynamogénie psychique que nous lui imposions. Aussi, à peine soustraite à notre influence, et elle s'y déroba

volontairement, elle retomba dans son auto-suggestion et refit inconsciemment son ancienne paraplégie. Celle-ci était devenue centrale. Il y avait dans ce cerveau une résistance morale à la guérison ; il était passif, figé sur les impressions pathologiques, incapable d'aucun effort spontané pour les combattre. Aussi la suggestion vocale simple, même hypnotique, n'a pu enlever les douleurs, ni produire le sommeil de la nuit ; c'est que le traitement psychique de ces symptômes n'est pas justiciable d'un entraînement actif ; il faut que l'initiative du sujet vienne en aide à la suggestion médicale, pour l'accepter et faire l'inhibition. Notre malade n'avait pas d'initiative. La paralysie, au contraire, rebelle aussi à la suggestion simple, était justiciable d'une dynamogénie active faite par une autre personne; on pouvait faire lever la malade, l'entraîner, la faire marcher, substituer son initiative personnelle à celle absente de la malade.

Pour la guérir, pour corriger cette raideur cérébrale inhibitoire, il aurait fallu conserver la malade plus longtemps, continuer à la faire marcher et créer peu à peu de nouvelles impressions, de nouvelles habitudes qui eussent fini sans doute par prendre racine et leur adapter aussi l'état d'esprit : un entraînement prolongé l'eût guéri définitivement.

Observation résumée G VIII. — Impotence fonctionnelle par douleur neurasthénique de la cuisse droite. Guérison par entraînement actif. Rechute par auto- suggestion.

Mme H..., âgée de cinquante-six ans, me consulta en juin 1896 pour une douleur de la cuisse droite qu'elle avait depuis quinze ans et qui la condamnait à une impotence fonctionnelle presque absolue. Elle pouvait bien se lever et circuler un peu dans sa chambre ; mais il lui était impossible de la quitter. Aussitôt qu'elle marchait, moins d'une minute après s'être mise en route, sa douleur devenait excessive et l'empêchait de conti-

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nuer. Il y a quelques années, après avoir essayé tous les traitements, électricité, hydrothérapie, massage, etc., elle s'était adressée à un chirurgien qui, songeant à une névrite, avait pratiqué une résection nerveuse sans résultat et avait fini pa'r conclure à une névrose.

Mmo H... était forte, bien constituée, sans maladie antérieure, sans crise ni autre manifestation hystérique, pleine d'effusion, pleurant facilement. Elle venait chez moi en voiture, ne pouvant sortir à pied ; elle entrait dans mon cabinet en boitant. Je constatai que la motilité était normale, ainsi que la force musculaire, que la douleur n'affectait pas un trajet nerveux déterminé, que outre la région douloureuse vers le milieu de la face postérieure de la cuisse, on pouvait provoquer de l'hyperesthésie ad libitum par pression de la peau et affirmation.

Je commençai par toucher la région douloureuse en suggérant à la malade que la douleur disparaissait et qu'elle allait marcher facilement. Après avoir continué cette suggestion pendant quelque temps avec frictions loco dolenti, je fis marcher la malade en continuant à lui affirmer qu'elle pouvait marcher sans douleur. Elle marcha, en effet, grâce à la confiance que je lui donnai ; mais on lisait sur sa figure le travail d'auto-suggestion qui tendait à régénérer la douleur. Après quelques séances, la malade put faire sans aucune douleur une demi-heure à pied. Au bout de ce temps-là seulement, la fatiguedouloureuse se manifestait.

Quinze jours plus tard, la malade paraissait guérie, marchant très bien une demi-heure matin et soir; mais il était manifeste que l'obsession psychique douloureuse la hantait encore. A chaque visite, elle me demandait au moins vingt fois si elle était bien guérie, si la douleur ne reviendrait pas, si j'étais bien sûr qu'il n'y avait aucune lésion : on sentait que le cerveau était toujours pris par la peur et obsédé par l'idée de la douleur. Cette peur ne put être complètement déracinée.

Aussi, après avoir été complètement exempte de douleurs pendant une dizaine de jours, la malade revint me dire que hier et aujourd'hui elle n'avait pu marcher, ayant eu une douleur atroce dans la cuisse. Une nouvelle suggestion ramena rapidement le calme et la suppression de la sensation douloureuse.

Après un mois de séjour, la malade marchait très bien, sans aucune douleur, comme elle n'avait pas marché depuis une quinzaine d'années. Mais je doutai de la guérison définitive.

car si j'avais enlevé le phénomène douloureux et l'impotence fonctionnelle qu'il déterminait, je n'avais pu détruire la pensée fixe qui tendait à la faire renaître. En effet, quelques semaines après son séjour à Paris, elle m'écrivait que malheureusement, après un bien-être de quelques jours, la douleur avait fait sa réapparition.

Un entraînement psychique prolongé pendant des mois pourrait-il amener la cure complète ? Ou bien l'idée étaitelle trop fixe, trop enracinée, trop automatisée dans le cerveau pour pouvoir être détruite.

Dans ce cas, la malade était docile ; elle n'opposait aucune résistance morale à la suggestion ; elle l'acceptait avec reconnaissance et la réclamait sans cesse. Mais le cerveau avait conservé l'impression de la douleur qu'il régénérait facilement ; il l'avait inscrite, si je puis dire, en caractères indélébiles. La douleur est devenue obsession douloureuse ; la névrose est devenue psychose.

Je pourrais multiplier ces observations, car les faits de ce genre sont très fréquents. Celles que j'ai relatées suffisent à montrer que toutes les impotences fonctionnelles, toutes les paralysies dites nerveuses, hystériques, psychiques, etc., ne relèvent pas du même mécanisme pathogénique.

Dans une première catégorie de faits, c'est une simple faiblesse musculaire , sans lésion notable, telle qu'elle existe à la suite d'une maladie prolongée, après un long séjour au lit. Cette faiblesse est exagérée.par l'impressionnabilité nerveuse du sujet, qui, trompé par ses sensations exaltées, croit ne pas pouvoir marcher.

Dans ce cas il suffit de faire marcher le malade en lui donnant confiance, en le tenant par les mains d'abord, puis, à mesure qu'il prend de l'assurance, en le laissant aller seul, pour arriver en peu de jours à restaurer la fonction.

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Dans une seconde catégorie, c'est une lésion réelle, spinale ou névrite, qui fait une parésie ou une paraplégie partielle, laquelle est transformée par le sensorium en paraplégie totale. Ici l'entraînement suggestif rétablit la fonction dans la mesure du possible, ne laissant subsister de la paralysie que ce qui est de cause organique, supprimant ce qui est dynamiquement surajouté ; il fait le diagnostic en même temps que la thérapeutique.

Dans une troisième catégorie, c'est une émotion ou une auto-suggestion, sensation douloureuse, qui fait inhibition. Un sujet a des douleurs musculaires, articulaires, nerveuses dans une jambe : ces douleurs ont disparu ; mais l'impression en persiste dans le sensorium à l'état de souvenir ou à l'état de peur, et cette impression devient paralysante, quand le sujet veut se lever. Tantôt cette impression crée une douleur nerveuse psychique qui empêche les mouvements de la marche ; tantôt elle crée une angoisse nerveuse qui envahit le sujet aussitôt qu'il se sent debout.

Enfin, comme chez la malade de la dernière observation, il existe un quatrième mécanisme de paralysie psychique. Il n'y avait chez cette malade ni douleur, ni peur, ni même sentiment de faiblesse exagérée l'empêchant de marcher. Elle disait : « Je n'ai pas peur ; je me dis quelquefois : je dois pouvoir marcher, je ne me sens pas faible, et cependant je ramasse en vain toute mon énergie; je ne peux pas)>. Le mécanisme de cette forme de paralysie qui n'a été décrite nulle part, est celui de Tanorexie nerveuse. Il semble y avoir, comme je l'ai dit, quelque chose qui fait inhibition à la volonté. Un obstacle dynamique s'interpose entre la cellule psychique et le nerf moteur, faisant pour ainsi dire contre-suggestion à l'idée de marcher. Cet obstacle ne peut être rompu, nous l'avons vu, que par une dynamogénie psychique prolongée.

Je crois que beaucoup de faits qualifiés du nom bizarre d'astasie-abasie ne sont en réalité que des impotences fonc-

tionnelles psychiques rentrant dans une de ces catégories; je n'ai jamais observé d'astasie-abasie réelle.

En présence des cas de ce genre, les médecins se contentent habituellement de diaguostiquer paralysie nerveuse ou hystérique ; ils prescrivent du bromure, des glycéro-phosphates, du massage, de l'électricité et de l'hydrothérapie. Ils oublient que l'organisme n'a pas que des propriétés physiques, chimiques, biologiques, mais aussi des propriétés psychiques, que l'esprit est pour quelque chose dans les manifestations morbides, qu'il est tout dans ces paralysies, et qu'on les guérit souvent avec une grande facilité, en agissant sur l'esprit, en obligeant le cerveau à faire l'acte idéomoteur qu'il se refusait à faire de sa propre initiative. Le dynamisme psychique fait des maladies de toutes pièces, ajoute des troubles fonctionnels aux maladies existantes ou survit à celles-ci. Le dynamisme psychique sollicité par l'intervention médicale peut guérir le mal qu'il a fait; il est souvent réalisé par le médecin à son insu, qui croit faire de la médication organique alors qu'il en fait de la psychique. La balnéothérapie, l'hydrothérapie, l'électrothérapie, etc., doivent une partie de leurs succès à la foi qui sauve. L'une de nos malades, qui ne pouvait plus marcher à cause de tiraillements douloureux dans la région ovarienne, eut la bonne fortune de tomber entre les mains d'un médecin qui incrimina la constipation et l'envoya à Kissingen ; la malade, à la suite de cette cure, faisait quatre kilomètres à pied, et le médecin bien avisé put dire : naturammorborum ostendunt curationes. La suite montra cependant que Kissingen n'avait eu qu'une vertu suggestive passagère.

La foi seule ne suffit pas toujours; le cerveau actionné par la foi simple n'a pas assez d'initiative pour réaliser l'acte curatif. Nos malades avaient beau être pénétrés de l'idée qu'ils pouvaient marcher sans douleur. On leur eût

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suggéré cette idée, même en sommeil profond ; une fois réveillés, ils eussent en vain essayé de marcher. Mais en ajoutant l'action à la parole, en les faisant marcher, en obligeant leur cerveau à prendre l'initiative qu'il ne pouvait prendre spontanément, en leur apprenant à dominer les sensations inhibitoires et à les neutraliser, je fais l'éducation rationnelle de la volonté l et je restaure la fonction perdue, par cette médication psychique active.

1 L'éducation rationnelle de la volonté, son emploi thérapeutique par le D* Paul-Emile Lévy. Paris, Félix Alcan, 1898.

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