HALLUCINATIONS A LONGUE ECHEANCE
elle pèle l'orange fictive, jette l'écorce, suce les tranches et continue à converser jusqu'à ce que je la rendorme de nouveau.
Voici maintenant un homme de trente-cinq ans, affecté d'ulcère de l'estomac. Je lui ai suggéré, il y a cinq jours, qu'il trouverait à la salle de conférence un sergent de son ancien régiment, que ce sergent l'accuserait de lui avoir volé une montre, qu'ils se battraient et que lui serait renversé.
L'homme arrive dans la salle ; il est un peu interloqué par la présence de tant de monde. Je le fais asseoir sur une chaise et je continue ma conférence. L'hallucination n'a pas lieu. Au bout de cinq minutes, j'essaie de l'évoquer. Je lui dis : « Qu'est-ce que vous regardez donc là? » — « Ah ! dit-il ! c'est un sergent de mon régiment. Je l'ai bien connu. Il dit que je lui ai volé sa montre. Je ne lui ai rien volé. » Il se lève, donne des coups de poing dans le vide et tout d'un coup tombe à terre comme assommé. Il faut que je l'aide à se relever : il ne voit plus le sergent qui est parti.
Voilà deux exemples d'hallucinations actives suggérées à longue échéance, réalisées chez l'une spontanément ; chez l'autre il a fallu donner l'impulsion à l'imagination qui couvait pour ainsi dire l'acte hallucinatoire, mais qui ne l'aurait pas laissé éclore sans cette impulsion.
L'hallucination suggérée peut être négative1. Tandis que l'hallucination positive crée une image sensorielle fictive, la négative supprime une image sensorielle réelle ; le sujet ne voit pas une personne, ne l'entend pas, ne la sent pas ; ce sont des hallucinations négatives, visuelles, auditives, tactiles. Voici Henriette endormie. Je lui dis : « A votre réveil vous ne me verrez pas, vous ne m'entendrez pas, car
1 De la suggestion et de ses applications à la thérapeutique, page 62 et suivantes.
Bernheim. — Hypnotisme, 2° édit. 9
je serai parti. » Au bout de dix miuutes, je la réveille et je l'interroge : elle ne me répond pas : je la pince, je la pique, je lui introduis une épingle dans le nez, j'applique la pointe d'un couteau devant la cornée ; je soulève ses jupes et sa chemise, elle ne sourcille pas, continuant sans affectation à converser avec les autres personnes. Je lui dis des injures. Elle continue à causer tranquillement ; je n'existe plus pour elle.
Cette hallucination négative n'existe que chez un assez petit nombre de bons somnambules.
Gomme M. Forel l'a très bien observé, toute hallucination positive s'accompagne d'hallucination négative et réciproquement ; car le sujet auquel je fais voir par exemple dans une chambre une grande place pleine de soldats effacera les objets réels existant dans la chambre, c'est-àdire les perceptions sensorielles réelles pour y substituer des images nouvelles fictives. De même le sujet devant lequel je me rends invisible, ne verra pas le vide à la place où je me trouve, mais il y verra une chose positive que son imagination lui suggérera, chaise, table, mur ; il créera une perception sensorielle positive remplaçant celle qui est neutraliée.
J'ai appelé hallucinations rétroactives1 des images souvenirs créés de toutes pièces dans le cerveau d'un sujet, ne correspondant à aucune réalité. M. Forel propose le mot de souvenirs illusoires rétroactifs ; ce mot comprend les illusions en même temps que les hallucinations. Ces images souvenirs fictifs peuvent être suggérés à beaucoup de sujets, soit clans l'état de sommeil ou quasi sommeil hypnotique, soit dans l'état de veille. J'ai rapporté de nombreuses observations de ce phénomène dans mon livre sur la suggestion ; nous l'avons signalé les premiers,
4 Voir De la suggestion et de ses applications à la thérapeutique, pages 232 et suivantes.
HALLUCINATIONS RETROACTIVES 131
M. Liégeois et moi. J'ai montré qu'on peut faire croire à certains sujets très suggestibles qu'ils ont vu tels événements, qu'ils ont été acteurs ou spectateurs de tel drame ; et la scène souvenir suggéré à l'état de veille ou de sommeil, se présente dans leur esprit, comme si elle avait réellement existé. J'ai montré comment un pareil souvenir peut donner lieu à un faux témoignage de bonne foi, et comment les juges d'instruction sont exposés à fabriquera leur insu de faux témoins, faisant ainsi de la suggestion sans le savoir.
Voici une expérience faite à la clinique. Je trouve un malade endormi ; c'est un suggestible, atteint de myélite chronique, qui a été souvent hypnotisé, hallucinable avec amnésie au réveil. Je le prends dans son sommeil naturel et je lui dis : « Je sais bien pourquoi vous dormez maintenant ! Vous n'avez pas dormi cette nuit. Votre voisin du numéro 6 ne vous a pas laissé dormir; il toussait, il chantait, et puis il a ouvert la fenêtre ; ensuite il s'est mis à arranger le feu, faisant un ramage tel que tous les malades se sont éveillés. »
Plusieurs minutes après, je le réveille. Il se frotte les yeux, croit s'être réveillé spontanément et n'a souvenir de rien. Alors je lui dis : «Vous dormez donc toute la journée? — Non, me dit-il, mais je n'ai pas dormi cette nuit. — Pourquoi ? — Le 6 était malade ; il étouffait, se plaignait ; je ne sais pas ce qu'il faisait, il chantait aussi, comme en délire. Et puis il a ouvert la fenêtre ; et il est allé arranger le feu. — C'est vrai, vous l'avez entendu ? Bien sûr ! — Toute la salle l'a entendu. »
Alors je fais travailler son imagination sur ce thème et je crée de nouveaux souvenirs à l'état de veille. « Et les autres malades n'ont rien dit ? Qu'est-ce que le 4 a dit ? — Le 4 lui a dit de fermer la fenêtre et de ne pas faire tant de vacarme. Alors ils se sont dit de gros mots : le 4 s'est levé, s'est avancé vers lui et ils se sont battus. — Et la sœur était
là ? — La sœur n'a pas pu les faire taire. — Alors le Directeur est venu ? Vous l'avez vu en robe de chambre bleue ! — Il avait sa robe de chambre, et leur a dit qu'il les mettrait tous deux à la porte aujourd'hui. — Ce n'est pas vrai, tout cela, vous l'avez rêvé ! — Je n'ai pas rêvé, puisque j'étais bien éveillé ! Tous les autres malades peuvent vous le dire. » J'interroge successivement les autres malades de la salle, tous éveillés. Sur quatorze, sept avaient entendu et vu ; ils étaient convaincus que c'était arrivé ; la scène était présente devant leurs yeux. Ces sept étaient des suggestibles qui avaient déjà été hypnotisés. Un paralytique général sans délire, dont l'intelligence assez bien conservée, mais dépourvue de malice, excluait toute idée de simulation, me raconta de sa voix lente et monotone ce qui s'était passé : « Vous l'avez entendu dire, dis-je, mais vous ne l'avez pas vu ? — J'ai très bien vu, dit-il, je ne dormais pas. — Quelle heure était-il ? — « Il était entre minuit et une heure. — Qu'est-ce qui a commencé ? — C'est le 6 qui a fait du bruit et ouvert la fenêtre. — Vous avez vu le directeur ? — M. le Directeur est venu, en robe de chambre. Il est venu au lit du 6 et a dit qu'il les mettrait tous les deux à la porte. »
Un autre, me raconta tous les propos échangés entre les deux malades, avec un luxe de détails et une ingénuité qu'on aurait jurée la vérité vraie. Le malade du numéro 4, qui était censé avoir déterminé tout ce vacarme, moins suggestible que les autres, ne se souvenait de rien ; l'hallucination rétroactive n'avait pas réussi chez lui. Je répète l'expérience sous une autre forme : Voici trois sujets émanant d'une autre salle qui n'ont pas assisté à la scène précédente. Je les endors : l'un est affecté de dilatation d'estomac ; l'autre d'emphysème pulmonaire ; le troisième est convalescent de fièvre typhoïde ; aucun n'a eu de manifestations nerveuses : ce sont des suggestibles, ce ne sont pas des hystériques. Je