REVEIL DES SOUVENIRS LATENTS
qu'il voit, qn'il entend, qu'il sait ce qu'il fait ; il est dominé par des images, par des idées et impressions suggérées, par une crédulité exaltée, par une tendance à l'obéissance non réfrénée ou moins réfrénée par l'initiative engourdie. Ce n'est pas une inconscience ; c'est un autre état de conscience.
J'ai démontré aussi cette chose singulière : que les souvenirs des hallucinations négatives peuvent être réveillés comme les autres. Voilà Henriette, une somnambule que je mets en état d'hallucination négative. A son réveil, elle ne me voit pas, elle ne me sent pas, elle ne m'entend pas. Pendant que je la pique avec une épingle, pendant que je lui chatouille l'intérieur des narines avec une plume, pendaut que je lui corne dans l'oreille : « Vous êtes une mauvaise fille ; vous avez eu il y a quelque temps un enfant ; vous l'avez tué, etc. », elle continue tranquillement à converser, insensible à tout ce qui émane de moi. Elle est convaincue que je ne suis pas là. Je lui dis : « Henriette, vous allez vous rappeler tout ce que je vous ai dit et fait pendant que je n'y étais pas. » Elle répond : « Mais vous n'étiez pas là. » J'insiste ; je mets la main sur son front ; je dis : « Vous allez vous souvenir tout de même. » Elle se concentre un instant; les souvenirs renaissent; elle dit : « Tiens, j'ai rêvé! Ce n'est pas possible. Vous m'avez piquée, vous m'avez chatouillé le nez. — Et puis : — Ce n'est pas vrai ce que vous m'avez dit ! Je n'ai pas eu d'enfant. »
Donc, elle avait vu et entendu, alors qu'elle avait cru ne pas voir, ne pas entendre ; c'était une illusion négative.
J'ai montré que l'amaurose suggérée est un phénomène de même nature ; c'est une cécité psychique l. Le sujet voit ; mais l'esprit neutralise; l'œil physique voit, l'œil mental ne voit pas. Je le démontre ainsi : je suggère une cécité complète de l'œil gauche. Le sujet ne voit pas de cet œil ;
1 De la suggestion et de ses applications à la thérapeutique, 2° édition pages 66 et suivantes.
j'approche une épingle de la cornée, il ne sourcille pas. Si alors je place un prisme devant l'œil droit et devant ce prisme un objet quelconque, un crayon par exemple, le sujet voit deux crayons très nettement, les deux images également distinctes et correspondant très bien aux diverses positions que je donne au prisme. Le prisme déviant limage de l'œil droit, fait voir ainsi deux images ; si je fermais son œil gauche, ou si cet œil était affecté de cécité réelle, le sujet ne verrait qu'une seule image, celle de l'œil droit déviée par le prisme. Il en voit deux. Donc l'œil gauche voit. Le sujet se comporte comme s'il simulait (ce qu'on peut constater aussi avec l'appareil de Snellen) ; et cependant il ne simule pas ; il voit à son insu ; il voit quand l'imagination déroutée par le prisme ou l'appareil de Snellen n'efface pas l'image perçue.
Il en est de même pour la surdité suggérée. Le fait suivant le démontre. J'avais dit à Henriette endormie : « Quand vous serez réveillée ; vous serez sourde et vous ne pourrez plus parler. » Une demi-heure plus tard, j'avais oublié ma suggestion, je réveille Henriette ; elle tire la langue et fait signe qu'elle ne peut parler. Je l'appelle : « Venez ici ; je veux vous guérir. » Elle ne bouge pas. — Jïnsiste. — Elle reste sur sa chaise ; elle, si docile, refuse de se lever. Alors on me rappelle que je lui ai suggéré la surdité. Il rne suffit alors de dire : « Henriette, vous entendez de nouveau, » pour qu'immédiatement elle vint à moi, et me demandât par geste de la guérir de son mutisme. Donc elle m'avait entendu dire : « Vous entendez de nouveau. » La surdité était psychique et imaginaire, comme l'est la cécité suggérée, comme le sont l'anesthésie et la paralysie suggérées. Ainsi dans l'hallucination ou illusion négative, le sujet voit, entend, et sent; mais ne sait pas qu'il voit ou qu'il a vu, entendu et senti. On peut évoquer le souvenir de ce que le sujet a vu, alors qu'il n'a pas eu conscience de voir