‹ Hypnotisme suggestion psychothérapieChapitre 59 sur 235 · AMNÉSIE AU REVEIL · texte numérisé non relu

AMNÉSIE AU REVEIL

ment complaisant. Je citerai comme exemple une jeune fille tuberculeuse qui, à la suite de la mort de sa sœur, avait perdu l'appétit, la gaieté, le sommeil, et de plus avait souvent des crises de syncope, disaient ses parents, mais qui étaient en réalité des crises de sommeil hystérique. On me lamena ; j'arrivai à la mettre rapidement en sommeil profond, sans hallucination, mais avec catalepsie, analgésie, automatisme rotatoire ; et au réveil amnésie à peu près complète, pour le moment. En très peu de séances, l'appétit et le sommeil spontané étaient revenus ; le résultat était incontestable, au grand étonnement du médecin ordinaire qui l'attribuait à sa médication. La jeune fille le laissait avec malice dans cette erreur et me le racontait avec une satisfaction trèsgrande. Après huit jours de ce traitement cependant, la jeune fille cessa de revenir à ma consultation. Quelques mois plus tard, le père vint me voir et me dit : « Cela vous étonne que ma jeune fille ait cessé de venir chez vous. Elle m'a dit qu'elle ne dormait pas, qu'elle se rappelait tout (le souvenir éteint immédiatement après la séance se réveillait plus tard) et qu'elle rougissait de vous avoir induit en erreur. » C'était une douce et honnête personne, ce Cependant, ajouta le père, je suis convaincu qu'elle était influencée ! Car vous lui aviez dit pendant l'hypnose qu'elle se rendormirait spontanément après les deux repas, pendant vingt minutes. Et en effet, après le repas, elle était prise de sommeil. »

Chez d'autres, l'amnésie paraît complète et durable.

11 en est de même pour les rêves du sommeil normal, Tantôt nous nous les rappelons dès notre réveil ; tantôt ils ne renaissent dans notre souvenir qu'au bout d'un certain temps, réveillés par une circonstance fortuite donnant lieu à une association d'idées ; tantôt au contraire ils restent lettre morte et nous croyons n'avoir pas rêvé.

Une mère me racontait récemment que son enfant entendait pendant le sommeil tout ce qui se disait autour de lui ;

l'enfant paraît cependant inerte et indifférent. Le lendemain, il rapporte toute la conversation tenue autour de lui, alors que cependant il avait conscience de dormir profondément.

Chez beaucoup de sujets qui ont eu plus ou moins l'apparence du sommeil, après suggestion, la question se pose : A-t-il réellement dormi ou non ? Cette question nous importe peu, et il est difficile de la résoudre, puisque nous ne savons pas en réalité ce qu'est le sommeil. Il en est .certainement, je l'ai dit, qui ont eu un vrai sommeil ; d'autres n'en ont que l'apparence et l'illusion ; d'autres en ont l'illusion, sans en avoir l'apparence ; d'autres en ont l'apparence, mais n'ont pas l'idée d'avoir dormi. La seule chose que nous sachions, c'est que l'esprit et l'organisme ont obéi à certaines suggestions avec ou sans sommeil. J'ajoute que, à la suite d'une hallucination ou d'un acte suggérés à l'état de veille, le même phénomène d'amnésie consécutive peut se réaliser ou ne pas se réaliser, dans les mêmes conditions que si la suggestion est faite à l'état de sommeil.

Comment expliquer l'amnésie, au réveil du sommeil spontané ou provoqué ou après une simple suggestion ? J'ai signalé l'explication de M. Liébeault. Pendant le sommeil ou l'état de suggestion, toute l'activité nerveuse est concentrée vers les centres où siègent les facultés d'imagination ; l'étage supérieur du cerveau où siègent les facultés d'attention est engourdi ; les sens ne fournissent plus d'impression au sensorium ; la périphérie est inerte. Toute la lumière nerveuse (si l'on peut dire ainsi), accumulée vers le centre et disponible pour lui, est projetée sur les images et impressions suggérées à l'imagination. Aussi ces images, ces impressions sont plus nettes et plus vives qu'à l'état de veille ; le cerveau peut élaborer à la faveur de cet influx nerveux, concentré sur un objet, un travail qu'il ne pouvait réaliser à l'état de veille. On s'endort avec l'idée d'un pro-

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blême à résoudre, d'une question à élucider et dont la solution échappait aux recherches ; on se réveille parfois avec la solution trouvée. La conscience du travail cérébral accompli est effacée, comme toutes les impressions, actes, idées, images du sommeil profond. Pourquoi ? Parce qu'au réveil, toute l'activité nerveuse concentrée, toute la lumière nerveuse accumulée se diffuse de nouveau dans tout l'organisme ; les facultés de raison, les organes sensoriels l'appellent à eux pour recevoir et contrôler les impressions du monde extérieur et celles fournies par l'organisme ; les images du sommeil ne sont plus assez éclairées au réveil pour être conscientes ; elles le redeviennent lorsque la même concentration se reproduisant crée de nouveau le même état de conscience.

Il est curieux de voir avec quelle facilité les souvenirs apparaissent et disparaissent chez certains sujets. Voyez ce sujet : Je lui dis : « Fermez les yeux. » Immédiatement ses yeux se ferment et il est dans l'état de conscience qui constitue la suggestibilité exaltée ou l'état hypnotique. Je lui dis : « Comment vous appelez-vous ? Quel âge avezvous ? Est-ce vrai que vous avez volé et fait un mois de prison ? Vous êtes un gredin ! etc. » — Le sujet me répond successivement a chacune de ces questions que je fais impressionnantes à dessein. Pendant qu'il me répond, je dis brusquement : « Ouvrez les yeux. » Il les ouvre. « Qu'estce que je vous ai dit? » — « Vous ne m'avez rien dit. » Il ne se souvient de rien. — « Fermez les yeux. » Il les ferme. « Qu'est-ce que je vous ai dit? » Il me répète tout ce que j'ai dit. — « Ouvrez les yeux. » Il ne sait plus rien.

Chez d'autres somnambules je démontre le même phénomène. J'ai beau leur dire en état hypnotique des choses qui sont de nature à produire une impression profonde. Les yeux ouverts, tout est évaporé ! L'image cesse d'être éclairée : elle est invisible à la conscience, à l'œil mental.

J'ai cherché à interpréter par ce mécanisnfe le phéno-

mène des suggestions à longue échéance1 ; je pense que le sujet auquel ou suggère un acte qui doit se réaliser dans plusieurs semaines, ne reste pas tout ce temps sans s'en souvenir ; mais que le souvenir renaît chaque fois que le sujet se concentre, chaque fois que son attention n'est pas appelée au dehors par ses sens ; car les somnambules susceptibles de recevoir des suggestions à longue échéance, sont somnambules, comme je dis, sans artifice de préparation ; ils réalisent spontanément ce que nous démontrons chez eux ; ils passent avec une extrême facilité d'un état de conscience à l'autre. Quand leur cerveau n'est pas sollicité par les impressions extérieures ou par l'initiative active des facultés d'attention, ils se concentrent et retombent dans l'état de conscience dans lequel les souvenirs de l'état hypnotique sont présents ; ils y pensent sans cesse, ils attendent l'échéance suggérée, ils savent que le phénomène doit se produire. Quand je leur parle, la concentration n'existe plus ; l'attention diffuse la lumière au dehors, le souvenir de la suggestion est éteint. Quand celle-ci est accomplie, le somnambule n'ayant plus le souvenir de ce qu'il avait pensé dans l'autre état de conscience, croit de bonne foi que le phénomène s'est réalisé, sans qu'il ait su qu'il devait se produire. C'est un fait de double conscience semblable à celui delà fameuse Félida du Dr Azam. L'explication que je donne de l'amnésie au réveil ne me paraît cependant pas complètement satisfaisante. Voici une personne que je suggestionne les yeux ouverts; elle est en rapport avec tout le monde. Je la fais travailler, elle tricote fictivement. En même temps je lui parle, je lui fais raconter les détails de sa maladie ; pendant ce temps je lui fais voir des choses imaginaires : un chien qui veut lécher sa main ; je lui fais avaler une tranche d'orange. Je cherche

1 Je ne fais que résumer succinctement ici mes idées sur l'amnésie. Pour bien les comprendre, le lecteur devra lire dans mon livre : De la suggestion et ses applications à la thérapeutique les pages 203-223.

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ainsi à mettre en activité tous ses sens, à diffuser l'influx nerveux sur tous les organes sensoriels et sur ses facultés d'attention; je cherche à empêcher la concentration nerveuse sur un seul objet, en multipliant les points sur lesquels doit se disséminer Faction psychique. Je la réveille, elle ne se souvient de rien.

Il y a plus. L'amnésie des hypnotisés peut s'étendre à une période plus ou moins longue qui a précédé l'hypnose i ; fait que j'ai signalé sous le nom d'amnésie rétroactive.

A leur réveil, certains sujets non seulement n'ont pas conservé le souvenir de ce qui s'est passé pendant leur sommeil, ils ne se rappellent pas que je leur ai parlé, ni même qu'ils m'ont vu dans la matinée. Voici un malade endormi. Je le réveille. Il se frotte les yeux et regarde d'un air étonné autour de lui. « Comment cela se fait-il ? Je me croyais dans mon lit. » 11 ne se souvient pas de s'être levé, de s'être habillé, d'être venu dans mon cabinet, d'y avoir été suggestionné. Il se rappelle m'avoir vu à la visite du matin dans la salle ; puis ses souvenirs s'arrêtent-là ; il croit s'être endormi dans son lit.

Evidemment cette amnésie rétroactive, étendue à la veille préexistante, n'est susceptible d'aucune interprétation. On peut seulement citer des faits analogues se produisant naturellement à la suite de perturbations psychiques intenses. Ainsi on voit des personnes qui à la suite d'une fièvre typhoïde ont oublié non seulement ce qui s'est passé pendant la période de stupeur ou de délire, mais encore ce qui s'est passé pendant les premiers jours, alors que l'intelligence et la conscience étaient conservées. Ainsi on voit des sujets qui, à la suite d'un accès de délire alcoolique, ne se rappellent pas qu'ils ont fait des excès de boisson, ni aucune des circonstances qui ont précédé l'ivresse. Ainsi encore

1 Ce fait est signalé par Chambard (article Somnambulisme, in. Die t. eneyelop. des sciences médicales) .

certains criminels impulsifs disent de bonne foi ne pas se souvenir d'avoir perpétré le crime, ni de ce qu'ils ont fait antérieurement au crime.

Voilà les faits : il faut se contenter de les observer, sans chercher à les interpréter : le domaine de la psychologie est trop obscur pour que nous comprenions tous les mystères qu'il recèle. C'est déjà quelque chose de les constater. L'amnésie du sommeil provoqué n'est d'ailleurs jamais absolue ; les souvenirs sont latents ; ils ne sont pas éteints. J'ai établi ce fait que lorsqu'on dit à un sujet en somnambulisme et habitué à avoir l'amnésie au sommeil : « Quand vous vous réveillerez, vous vous souviendrez de tout ce qui s'est passé, » le sujet réveillé se souvient de tout. Il en est qui peuvent spontanément se faire cette suggestion. Une dame fort intelligente, que je mettais en sommeil profond, ne se rappelait habituellement rien au réveil ; j'avais avec elle, pendant qu'elle dormait, ou croyait dormir, de longues conversations, absolument comme avec une personne éveillée. Rien ne restait dans sa mémoire. Un jour, étant réveillée, elle me dit : « Je me rappelle que je dois vous dire telle et telle chose. Au moment où nous en avons parlé pendant le sommeil, je me suis dit : il faut que je me rappelle ceci quand je serai éveillée. » Et ce souvenir seul, qu'elle s'était suggéré, était conservé.

J'ai établi cet autre fait, inconnu avant moi. Quand les souvenirs de l'état somnambulique paraissent complètement effacés et que le sujet ne peut les retrouver spontanément, il suffit de lui dire : « Vous aller vous rappeler tout ce qui s'est passé. » Si le sujet ne trouve pas tout de suite, je mets la main sur mon front et je dis : « Vous allez vous souvenir. » Au bout d'un certain temps le sujet, s'étant concentré en lui-même, se rappelle tout et raconte avec une précision parfaite tout, absolument tout ce qui s'est passé. Preuve que la conscience n'était pas abolie, que le somnambule n'agit jamais comme un automate inconscient,

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