SUGGESTIONNES SANS CONVICTION
tanées, par exemple dans le rêve naturel? Quelquefois nous savons que nous rêvons. Ou bien, sans le savoir précisément, nous rêvons d'une façon passive : notre vraie conscience subsiste à côté de la conscience faussée. On subit les actes les plus terrifiants, on est en plein naufrage, on est condamné à mort, on monte à l'échafaud, on voit tuer ses parents et amis les plus chers, et cela sans ressentir aucuneémotion. Le cœur ne bat pas plus vite, la respiration n'est pas accélérée ; ou reste indifférent au drame dont on est acteur, comme s'il s'agissait d'un autre soi-même. Le sentiment de notre identité est plus fort que celui de l'hallucination qui frappe nos sens sans atteindre le fonds moral de notre être. Dans ce cas, comme chez certains suggestionnés à l'état de veille, c'est une comédie qui se joue en nous et par nous, dont nous sommes les acteurs plus ou moins convaincus.
Voici donc un premier fait d'observation. Les actes exécutés par suggestion ne le sont pas toujours avec conviction ; le sujet n'est pas identifié avec le personnage qu'il joue.
Un second fait est celui-ci : Beaucoup de sujets résistent aux suggestions qu'on veut leur imposer : car c'est une erreur de croire que tout hypnotisé appartient corps et âme à son hypnotiseur, que c'est uq automate pur, sans volonté, sans résistance, sans initiative, taillable et malléable à volonté, à la merci de l'opérateur. Il en est qui conservent beaucoup de volonté pour certaines choses, qui n'accomplissent que les suggestions qui leur sont agréables ou indifférentes. Voici un très suggestible; je le rends analgésique, je le contracture, je le paralyse, je l'halluciné. Je lui ordonne de voler une montre : il refuse ; il ne veut pas voler. J'ai beau insister, lui suggérer qu'il n'a pas de scrupules, qu'il est malhonnête, etc. Je ne parviens pas à briser sa résistance. Voici une jeune fille à laquelle j'ai suggéré de dormir ; elle dort en apparence. Je lui suggère
d'être insensible et de ne rien sentir de tout ce que je lui ferai. Alors je la pique avec une épingle, j'enfonce celle-ci dans son nez, je chatouille la muqueuse oculaire ; elle ne manifeste rien. Je relève sa robe pour la découvrir. Immédiatement elle rougit et réagit ; son instinct de pudeur se révolte, comme si elle était éveillée. Quelquefois elle ouvre les yeux et se réveille, comme désbypnotisée par l'impression morale ressentie.
D'autres, après une résistance plus ou moins prolongée, après avoir lutté quelque temps contre la suggestion, finissent par céder. Entre l'obéissance passive, automatique, comme impulsive, et la résistance inéluctable tous les degrés intermédiaires existent.
M. Liébeault ne considère pas tous les suggestibles comme aptes à réaliser des actions criminelles : « Ce sont seulement les dormeurs somnambules profonds, chez lesquels a disparu toute initiative et toute activité sensible et intellectuelle. Ceux-là, impuissants à faire effort pour sentir, remuer, discuter et agir, sont de toute nécessité impuissants à résister aux méchantes tentations. Ne trouve pas qui veut un somnambule au plus haut degré de concentration d'esprit; je n'ai rencontré que 4 à 5 sujets sur 100 parmi ceux que j'ai soumis à l'hypnotisation, sujets par l'intermédiaire desquels on aurait pu sûrement faire commettre les crimes les plus épouvantables et que l'on n'exécute que dans certains états de folie. »
C'est sur des sujets de ce genre choisis à Ta clinique de M. Liébeault que M. Liégeois a fait et réussi ses mémorables expériences.
« Ce qui a trompé, ajoute M. Liébeault, les expérimentateurs qui ont admis l'impossibilité de faire réaliser des crimes, c'est le choix peu réfléchi qu'ils ont fait de ceux auxquels ils ont voulu les imposer. Aussi ne faut-il pas s'étonner s'ils ont rencontré dans ceux-ci des sujets désobéissants aux ordres donnés, du moment que ceux ci
RESISTANCE AUX SUGGESTIONS loi
étaient contraires à leurs principes moraux ou à leurs intérêts... Et encore ces dormeurs auraient-ils peut-être cédé à leurs injonctions, si elles avaient été insinuées dans leur esprit avec art et insistance *. »
ce Des faits que l'observation nous fournit, dit Delbœuf, on peut donc inférer que l'hypnotisé conserve une part suffisante d'intelligence, déraison, de liberté, je souligne le mot, pour se défendre de réaliser des actes inconciliables avec son caractère et ses mœurs2. »
M. Delbœuf aurait raison si, au lieu de dire l'hypnotisé, il disait certains hypnotisés. Il a eu tort de généraliser. Sans doute, les faits que je viens de relater doivent engager à ne pas prendre à la lettre tous les crimes réalisés par suggestion expérimentale ; tous les crimes de laboratoire ne sont pas de vrais crimes ; tous les suggestibles ne sont pas aptes à perpétrer des crimes sérieux. Mais le vrai crime aussi n'est pas à la portée de tout le monde. N'est pas criminel qui veut.
Si les faits précédents montrent que tous les sujets ne sont pas justiciables des suggestions criminelles, ceux que je vais exposer montrent que certains le sont. Si beaucoup savent résister aux suggestions désagréables, si d'autres accomplissent l'acte suggéré comme des comédiens qui jouent leur rôle, il en est qui n'ont aucun pouvoir de résistance, il en est qui sont identifiés avec leur rôle. La conscience fausse domine chez eux et annihile la conscience vraie. Ceux-ci agissent avec conviction ; ils pleurent de vraies larmes ; leur figure exprime une émotion vraie ; ils croient que c'est arrivé ; ils vont au crime.
Voici une jeune fille honnête ; je lui suggère le sommeil et l'insensibilité. Elle ne sent rien de ce que je lui fais. Elle, je
1 Liébeault. Suggestions criminelles hypnotiques. Revue de r hypnotisme 1895, p. 289.
2 Delbœuf. L'hypnose et les suggestions criminelles. Revue de V hypnotisme 1895, p. 266.
puis la découvrir, la déshabiller, sans aucune protestation, sans que la face trahisse la moindre rougeur. Joue-t-ellela comédie ? Jouait-elle la comédie, la jeune fille endormie qui, prenant M. Liébault pour son confesseur, lui confessa ses peccadilles ?
Voici une expérience faite par M. Auguste Voisin l. « Nous avons suggéré à une femme, pendant le sommeil provoqué, d'aller, à son réveil, s'emparer d'un couteau véritable et d'aller en frapper un mannequin couché dans un lit. Ce mannequin affublé d'une robe et coiffé d'un bonnet simulait à s'y méprendre une femme, couchée. En outre, nous lui avons intimé fermement l'ordre de ne dire à personne l'action qu'elle allait commettre et surtout de ne pas dévoiler que c'était nous qui lui avions commandé cet acte. A son réveil, elle se dirige rapidement vers la table, saisit larme et, s'approchant brusquement du lit, elle frappa la femme couchée d'un grand coup de couteau, machinalement, sans la moindre expression sur le visage, agissant comme si elle était mue par un ressort. Elle attendit un instant, puis revint à sa place, et ne parut se souvenir de rien.
« Cependant, au bout de trois jours, nous revoyons notre sujet : la malade était triste, sombre, le visage pâli, les traits tirés comme à la suite de grands chagrins et de longues veillées. « Depuis trois nuits, dit-elle avec anxiété, je ne dors plus ; j'ai d'affreux cauchemars, je crois voir une femme qui me poursuit sans cesse et m'accuse de l'avoir assassinée. Je ne puis me débarrasser de cette horrible obsession. » Mise de nouveau dans le sommeil hypnotique, nous lui demandons s'il était vrai qu'elle avait assassiné et qui lui avait ordonné ce crime. Elle nous répondit qu'en effet elle avait assassiné et que c'était nous-même l'instigateur du crime. Nous lui disons alors que toute cette histoire
1 Revue de l'hypnotisme 1894, p. 216.
CRIMES EXPERIMENTAUX 153
de crime n'était qu'une plaisanterie, que la femme n'était qu'un mannequin, et que désormais ses nuits seraient calmes et sans cauchemars, sans la vision de l'assassinée. Cette suggestion se réalisa ; elle reprit sa physionomie tranquille ; son sommeil redevint paisible, sans nouvelles visions terrifiantes.
(( Cette expérience, ajoute M. Voisin, prouve que notre sujet qui a accompli, par suggestion, un acte criminel expérimental, n'était nullement convaincu qu'il s'agissait d'une plaisanterie, qu'il a su au contraire conserver un vague souvenir d'un acte grave, commis par lui-même, acte dont la gravité l'obsédait et le faisait souffrir cruellement. Cette souffrance, cette anxiété qui a suivi l'accomplissement de la suggestion criminelle sont la meilleure preuve de la sincérité du sujet. »
Voici une autre expérience due à M. Albert Bonjean (V hypnotisme, ses rapports'avec le droit et la thérapeutique, Paris 1890).
Un jour, nous disons à Mlle P ... : « Mme M... a un superbe bracelet. Un quart d'heure après être réveillée, vous prendrez ce bracelet et vous le cacherez dans une de vos poches. » Le vol se commet dans les conditions prescrites. Mlle P... ayant été se rasseoir, Mme M... s'écrie : « Tiens c'est drôle, je ne trouve plus mon bracelet. Je l'avais pourtant quand je suis venue. » Puis elle fait mine de chercher un peu partout, sans rien trouver, naturellement. La compagnie s'étonne; on regarde sous la table, on examine les meubles, on secoue les tapis. En fin de compte, quelqu'un propose de se fouiller. Quand Mlle P..., qui trouvait tout cela très singulier, mais qui de la meilleure grâce fit comme tout le monde, constata la présence sur elle du bracelet disparu, elle pâlit affreusement et se mit à fondre en larmes, s'écriant tout éperdue : « Je ne suis pas une voleuse, savez-vous ! Si j'avais le bijou en poche, c'est que quelqu'un l'y a mis. »
Il fallut assez de temps pour calmer ce désespoir très sincère. On attribua la mésaventure à une mystification imaginée par un des plus joyeux convives. Tous intervinrent pour affirmer qu'il n'en était pas autrement et l'incident fut clos de cette manière. « Mlle P... est l'honnêteté incarnée, et nous la savons incapable, non seulement d'improbité, mais encore de la plus légère incorrection. »
Ce qui est vrai pour la suggestion provoquée l'est aussi pour l'autosuggestion, celle qui se Eait dans le sommeil par exemple. Si, comme nous l'avons dit, certains rêves sont vus, sans être vécus, s'ils n'atteignent pas le fonds moral de notre être, si le sentiment de notre identité persiste à travers les divagations des songes, n'est-il pas d'autres rêves où nous ne sommes plus nous-mêmes, où nous sommes incarnés, corps et âme, dans le personnage que l'imagination nous impose? Un assassin se jette sur nous, nous tombons clans un précipice. Quelle épouvante ! Le pouls s'accélère, la respiration devient haletante, la face pale, anxieuse, des cris de terreur, des gémissements plaintifs s'échappent. Et on se réveille, sortant d'un terrible cauchemar, avec un soupir de soulagement ! Voilà un rêve vécu. Et le rêve peut être tellement vécu qu'il devient somnambulique ; le rêveur se lève, va, travaille, se livre à des actes divers, dangereux pour lui, dangereux quelquefois pour les autres. Ce n'est certes pas une comédie. Un somnambule d'une parfaite moralité, dit A. Maury, peut dans sa rie somnambulique devenir un criminel.
Voici quelques faits relatés par M. Liébeault :
« On lit dans Brillât-Savarin que le prieur d'un couvent nommé Dom Duhaguet n'échappa à la mort que parce qu'il n'était pas encore couché lorsqu'un des religieux, étant dans un accès de somnambulisme, vint percer son lit de trois grands coups de couteau. Il avait rêvé que Dom Duhaguet venait de tuer sa mère et que l'ombre sanglante de celle-ci lui était apparue pour demander vengeance.