AFFAIRE JANE WEISS
Le même jour, elle écrit à sa grand'mère : « J'ai été souffrante ces jours-ci, j'avais une hallucination atroce; ma mignonne ayant très froid, je me figurais qu'elle était morte, etc. Hier samedi, j'ai obtenu qu'on me fasse revenir à la prison et j'ai retrouvé ma petite. » Le juge d'instruction constata lui-même à la prison cette illusion dans laquelle vivait l'accusée. Le lendemain, le procureur et le juge se rendirent ensemble à la prison et constatèrent la persistance du même phénomène. Les vêtements de la petite Berthe étaient étalés sur un lit et c'est là que la mère voyait son enfant endormi.
On sait que Mme Weiss fut condamnée à vingt ans de travaux forcés. Elle implora le pardon de son mari, qui le refusa. Rentrée dans sa prison, elle se suicida en absorbant de la strychnine.
« Malgré tout, dit M. Tardes, il est impossible de ne pas voir dans ce suicide l'explication de son àme, la révélation de son énergie, de sa sincérité, de ses souffrances, et la fatalité des sentiments tout puissants qui l'ont poussée au crime. »
Impulsivité extrême, sensibilité nerveuse excessive, sens moral faible, telle était cette malheureuse femme. Elle se donne à dix-sept ans, sans aimer, parce qu'elle a besoin de tendresse ; elle adore son enfant et son cerveau s'égare quand elle l'a perdu. Mais cette exaltation de sensibilié affectueuse, de passion folle et amoureuse, ces élans irrésistiblement impétueux d'une âme à l'excès impressionnable, s'alliaient, chez cette femme déséquilibrée, à une grande faiblesse de sens moral. L'idée criminelle ne trouva pas un frein suffisant.
La suggestion n'implique pas toujours un suggestionneur.
Le mécanisme psychologique du crime est le même, si l'idée vient du sujet lui-même, d'origine inconnue ou apportée par les événements du monde extérieur, suggérée parles accidents de la vie, s'il y a auto-suggestion. D'où
Beknhmm. — Hypnotisme, 2e édit. 12
que vienne l'idée, certains cerveaux ne peuvent résister à son empire.
L'observation suivante présente un grand intérêt; le défenseur, M. de Nicéville, qui a plaidé pour l'accusé, avec beaucoup de talent et de conviction, a bien voulu rédiger pour moi les détails de cette affaire :
Meunier avait perdu sa mère dès son jeune âge; il avait été élevé par son père, un très brave homme, qui avait donné à son enfant les plus sages conseils et les meilleurs exemples.
De quinze à vingt-cinq ans. Meunier fut employé comme ouvrier aux forges de Gorcy. Durant ces dix années, il se fît remarquer par la régularité de sa conduite, ses goûts simples, honnêtes, ne fréquentant pas les cabarets et recherchant la compagnie des jeunes gens de bonnes mœurs.
En 1880, il entre dans l'administration des douanes. 11 se marie en 1881. De ce mariage sont nés deux enfants. Il était en 1890 préposé des douanes à Landres (Meurthe-et-Moselle).
Dans le pays, on citait Meunier comme le modèle des pères de famille. Dès que son service était terminé, il rentrait chez lui, donnait tous ses soins à sa femme atteinte d'une maladie à laquelle elle devait bientôt succomber et n'avait d'autres joies que déjouer avec ses enfants ou de les emmener promener avec lui. Dans son service, il était parfaitement noté; les renseignements fournis par ses chefs sur son compte sont parfaits.
Quelques jours avant sa mort, sa femme sentant sa fin prochaine dit aux personnes qui l'entouraient : « Oh ! il a été bien bon pour moi, sans lui je serais morte depuis longtemps ! » et puis elle recommanda à son mari les petits enfants qui, le lendemain, n'avaient plus de mère !
À qui les confier? Son service l'obligeait à être jour et nuit hors de chez lui ; et cependant il ne pouvait abandonner ses enfants tout seuls à la maison ; ses frères et sœurs étaient pauvres; ils ne pouvaient les prendre avec eux et augmenter leurs charges de famille. Il fallait absolument qu'il se remariât On lui parle d'une fille du pays, Mlle J..., qui appartenait à une honorable famille, qui avait un peu de bien, entre autres une maison à Amermont, laquelle avait été restaurée il y avait peu de temps. Mllc J... avait un frère dans l'armée, capitaine d'infanterie de marine, décoré, officier de grand avenir. Épouser