AFFAIRE MEUNIER
Mlle J... c'était assurer à ses enfants une jeunesse protégée par les soins d'une seconde mère, et pour lui, c'était peut-être, grâce à la protection du capitaine, tout un avenir qui s'ouvrait dans la carrière de l'administration des douanes.
Seul, dans ses longues veillées, pendant ses embuscades, il pensait à tout cela; et cette pensée devint pour lui une véritable obsession. Il décida qu'il épouserait M[lc J... Il connaissait cette personne depuis longtemps : il avait eu l'occasion de se trouver avec elle dans différentes réunions; mais jamais, même alors qu'il était encore célibataire, celle-ci n'avait éveillé en Meunier la moindre passion. D'ailleurs, Mllc J... était très laide, rousse, petite, mal faite; lui, au contraire, très beau garçon, grand, mince, physionomie avenante. Et voilà que, subitement, Meunier se- déclare à lui-même qu'elle sera sa femme ! Il la lui faut y pour ses enfants et pour lui. Il écrit à M,lc J... et lui demande la permission d'aller la voir.
Il se rend à Amermont. Il reçoit bon accueil, et il revient chez lui heureux du succès de ses premières démarches. Mais on lui écrit qu'il ne faut pas qu'il renouvelle sa demande; Mllc J... lui fait remarquer qu'il n'est pas assez riche pour elle; qu'elle ne veut pas épouser un veuf avec deux enfants, et qu'elle ne veut pas quitter le pays, puisqu'elle y a une maison.
Meunier, cependant, tâche par ses prières, ses supplications, ses serments d'amour, de vaincre la résistance de Mllc J... Rien ne fait. Mais son idée fixe le poursuit, il ne peut plus la discuter, elle le tient tout entier : « Si vous me repoussez, dit-il, je viendrai me brûler la cervelle à vos pieds. »
Ici, commence la série des crimes épouvantables commis par Meunier.
11 n'est pas assez riche pour être agréé par MIlc J... Il le sera. Comment? En s'introduisant chez un vieux prêtre, curé de Xivry-Circourt, commune voisine, en assassinant lui et sa servante, en volant tout l'argent qu'il trouverait au presbytère et en incendiant ensuite cette maison pour faire disparaître les traces du crime. Les cadavres carbonisés de M. l'abbé Lalance et de sa domestique furent retrouvés dans les décombres.
Quelque temps après, Meunier se présentait chez Mllc J... avec un sac rempli d'or. « Je suis riche maintenant, Maria, s'écrie-t-il, je viens de faire un héritage, vous ne me repousserez plus. » Et cependant il fut encore évincé : « Non, répondit la jeune fille, comme douanier vous devez un jour quitter le pays, et moi je veux toujours demeurer dans notre maison. »
Quoi ! C'est maintenant la maison d'Amermont qui est un obstacle au mariage ? Meunier la fera disparaître. Quelques jours après, le feu s'y déclarait et la consumait.
Meunier écrit à Mllc J... pour lui dire combien il est attristé pour elle et sa famille de l'accident dont ils viennent d'être victimes, mais maintenant elle pourra le suivre, puisque rien ne la retient plus au pays. Mllc J... remercie Meunier des témoignages de sympathie qu'il lui donne. Elle lui écrit une lettre dans laquelle elle l'assure de toute l'estime qu'elle a pour lui, mais dans laquelle elle lui dit aussi que jamais sa mère ne donnera son consentement à un mariage avec un veuf, père de deux enfants...
Meunier se dit alors qu'il en supprimera un ! !...
Le 7 octobre, il annonce, en termes émus, à Mlle J... que son petit garçon Julien est mort. « Le malheur m'a frappé, moi aussi. Mon cher petit vient de succomber, d'un mal qui l'a foudroyé. Soyez à moi ! !... »
Que s'était-il passé ? Un soir, le petit, après avoir passé quelques jours chez des parents, était ramené à son père. Celui-ci était allé au-devant de lui, l'avait couvert de ses caresses et de ses embrassements ; le soir le père avait passé les heures, après souper, avec eux. Le lendemain matin, il était monté dans la chambre où Julien reposait; il avait soulevé l'enfant pendant son sommeil sur sa couchette, lui avait placé la tête sur le bord du lit en fer, avait fait pression et brisé la colonne vertébrale. Meunier plaça ensuite le petit dans une position qui put faire croire qu'il était mort étouffé ! Les obsèques de l'enfant eurent lieu sans qu'aucun doute pût s'élever sur les causes d'une mort aussi étrange!...
Et cependant, Mllc J... signifia à Meunier de n'avoir plus à s'adresser à elle ! Cette fois, tous ses crimes commis, il ne devait plus avoir d'espoir de devenir un jour le mari de Maria J..., ni le beau-frère d'un capitaine d'infanterie de marine, décoré à trente ans. C'est alors qu'il se rend compte de l'immensité de ses forfaits. L'amour inconscient qu'il avait éprouvé se transforme en haine implacable. Il lui faut du sang encore pour essuyer celui qu'il a versé. Il tuera Mllc J..., et se tuera ensuite. « Je suis bien malheureux, avait-il dit, mon autre petit mourra comme celui-ci ! » et en tenant ces propos, il allumait sa pipe aux cierges qui éclairaient dans la nuit le cadavre du petit que, quelques heures avant, il avait tué î
A l'audience, au récit de ces lamentables scènes, Meunier