DOUBLE PERSONNALITE
lité. On peut parler librement devant elle, sans qu'elle se formalise, elle rit, répond aux plaisanteries et ne s'en émeut pas. Une seconde après, dans sa condition normale, elle se fâcherait très sérieusement. Le curieux, c'est qu'avec un peu d'entraînement, je suis arrivé à la faire passer d'un état dans l'autre, successivement, un nombre indéterminé de fois en moins d'un quart d'heure, de sorte que l'on peut suivre une conversation entière comme avec deux personnes distinctes. En quelques secondes, les personnalités se succèdent sans qu'elles en aient la moindre conscience. Mme X... se double d'une Mmc Y..., et Mme X... et Y... soutiennent la conversation chacune pour leur compte comme si elles existaient séparément, l'une ignorant complètement l'existence de l'autre. Il en résulte une discussion à bâtons rompus souvent fort amusante. Chacune conserve nettement son indépendance et malgré le changement d'état ne perd pas le fil de la conversation, tout se suit et s'enchaîne sans lacune, sans la plus petite absence de mémoire et sans que le sujet manifeste le moindre étonnement. Ces transformations rapides et successives sont extrêmement saisissantes ».
Ces expériences sont faciles à répéter chez beaucoup de somnambules ; elles réalisent artificiellement ce qui se fait spontanément dans les faits relatés de double conscience ou double personnalité. La suggestion ne crée rien de nouveau, elle démontre les phénomènes psychologiques, tels qu'ils peuvent spontanément se produire.
Des suggestions criminelles peuvent-elles naître ou être provoquées à la faveur de l'état de conscience modifiée ? Cela ne me paraît pas douteux.
L'affaire Chambige qui a vivement ému l'opinion publique, il y a quelques années, s'explique, il me semble, à la lumière de ces faits.
Une jeune femme du meilleur monde et dune moralité parfaite, adorant son mari et ses enfants, recevait chez elle
un jeune homme, ami de sa famille, nommé Chambige. Un jour, on la trouve dans un pavillon isolé de son jardin, tuée par une balle, le corps souillé par un attentat. Chambige était à ses côtés, évanoui, blessé par un coup de pistolet. Revenu à lui, il raconta que la jeune femme, éperdument amoureuse, s'était donnée à lui à condition qu'ils ne survivraient ni l'un, ni l'autre, à son déshonneur. Il avait juré de la tuer et de se tuer ensuite.
Ce récit était-il vrai ? Chambige l'affirmait avec un grand accent de franchise qui a impressionné même ceux qui ne voulaient voir en lui qu'un vulgaire assassin. Beaucoup de personnes n'ont vu dans ce drame qu'un acte de folie amoureuse. On sait combien la passion peut égarer les natures les plus honnêtes.
Mon impression n'a pas été la même. Immédiatement avant ce drame terrible, alors que, suivant Chambige, le projet était convenu entre eux, la pauvre femme écrivait à je ne sais quelle personne de sa famille une lettre calme et sérieuse, elle y parlait de son intérieur, de ses enfants, même, je crois, de Chambige, en termes si simples, si naturels, qu'ils indiquaient une tranquillité d'esprit parfaite. La femme qui écrivait ainsi ne pouvait avoir conscience des événements qui se préparaient. Elle ne songeait ni à manquer à ses devoirs, ni à se faire tuer.
De l'avis de tous ceux qui l'ont connue, Mme Grille était la candeur même. Élevée dans des principes sévères de moralité dont sa famille lui donnait l'exemple, c'était la femme du devoir, dévouée à son mari et à ses enfants, douce, timide, bonne, affectueuse, nullement passionnée. Elle était suggestible. Un jour, en fixant une cuillère, elle était tombée en extase hypnotique. Comment donc expliquer ce drame mystérieux ? Chambige est-il un vulgaire assassin, doublé d'un imposteur, qui après avoir lâchement violé et assassiné cette femme qui lui refusait ses faveurs, aurait inventé cette histoire pour attacher son nom à un
AFFAIRE GHAMBIGE 197
roman conçu par son imagination malsaine et poser devant ses contemporains en héros de tragédie amoureuse ? Je ne le pense pas.
Chambige était, il est vrai, une imagination pervertie à l'école de ces jeunes décadents qui substituent les sensations au sentiment. Doué d'une intelligence vive, en imposant à ses camarades comme un esprit supérieur, pénétré lui-même de sa supériorité, avec cela peu ou point de sens moral, Chambige avait soif de sensations et buvait sans scrupules à toutes les sources qui pouvaient l'assouvir. Mais il paraissait avoir la franchise de ses convictions ; il raconta le drame avec une apparence de vérité et de sincérité, il produisit devant le jury, non l'impression d'un imposteur qui viole, tue et calomnie une femme innocente, mais l'impression d'un homme franc, sans cœur et sans préjugés, étranger à toute sensibilité morale, suivant avec audace les impulsions de ses suggestions instinctives.
Il vit Mme Grille : il désira la posséder. Habitué à dominer parce qu'il avait de l'intelligence, de la volonté et de la décision, il ne tarda pas à prendre sur cet esprit faible un ascendant étrange. La pauvre femme l'aimait-elle? Ou était-elle seulement dominée et fascinée par lui ? Eu sa présence, elle ressentait je ne sais quel malaise indéfinissable, une vague terreur. De même qu'un jour, en regardant une cuillère, elle était tombée en extase hypnotique, de même, en présence de Chambige, troublée profondément par son regard, ses allures, ses déclarations peutêtre, elle tombait en extase somnambulique, elle perdait sa personnalité, elle était en condition seconde. Chambige agissait vivement sur cette imagination facile, lui imposait à son insu cette nouvelle conscience, à la faveur de laquelle la suggestibilité s'exaltait. Alors il lui suggérait une passion malsaine, il lui suggérait de l'excitation sensuelle ; la raison alors chez elle faisait défaut, la capacité de résistance était insuffisante. Chambige faisait de la suggestion
sans le savoir, il pouvait croire qu'elle l'aimait de bonne foi, il ne savait pas que cette folie amoureuse suggestive n'existait peut-être que dans cet état de conscience nouveau, que son ascendant provoquait sur cette imagination délirante. L'être conscient normal ne l'aimait peut-être pas ou pouvait résister à l'impulsion, l'être subconscient faussé l'aimait et ne pouvait résister.
Revenue à sa conscience normale, Mmc Grille ne se souvenait de rien. Ainsi, le matin du crime, quand elle écrivait sa lettre, elle ne savait pas ce qui allait se passer, son esprit était calme. Un instant après, la présence seule de Chambige a pu la suggestionner, il l'entraîne au pavillon; dans son imagination est une passion folle, dans ses sens une excitation irrésistible. Si la pauvre femme a fait promettre à son séducteur de la tuer, pour qu'elle ne survécût pas à son déshonneur, c'est le sens moral persistant encore dans son nouvel état de conscience, comme une suggestion ancienne, native ou par éducation, qui ne pouvait être détruite ; c'est sa vraie conscience morale indestructible qui pouvait être dominée, mais non éteinte, dans son état somnambulique.
Cette interprétation que j'ai donnée des faits, concordante avec toutes les données de l'observation et de l'expérimentation, dissipe les obscurités de ce procès. Quand on a vu avec quelle facilité certains sujets, par une impression vive, sont mis dans un état de conscience nouveau et n'en conservent pas le souvenir, cette explication s'impose à l'esprit.