CHAPITRE XII
Des faux témoignages de bonne foi. — Exemples d'hallucinations rétro-actives ou souvenirs illusoires créés par suggestion ou développés par auto-suggestion.
La justice peut être égarée par de faux témoignages. Mais tous les faux témoignages ne sont pas l'œuvre de faussaires. Les suggestibles mentent parfois parce qu'ils sont les premiers dupes de leur imagination. Ils ajoutent à la vérité de leur propre cru ou en retranchent. Ce que l'imagination mue par l'intérêt, l'impression du moment, l'interrogatoire, leur suggère, ils le prennent pour des réalités. Une rixe se passe dans la rue, à laquelle six témoins assistent. Interrogez-les séparément, il est rare que les témoignages concordent ; chacun, de bonne foi, pourra travestir les faits avec les yeux de son imagination. Il est possible aussi que l'interrogatoire, dirigé dans un sens ou dans un autre, crée dans l'esprit des suggestibles des souvenirs illusoires qui s'imposent comme si c'était arrivé ; certains sujets ajoutent ainsi du faux au vrai et ne savent plus démêler la vérité vécue d'avec la vérité créée ou falsifiée par leur imagination.
Ceci n'est pas une vue de l'esprit. J'ai démontré expérimentalement qu'on peut créer chez tous les sujets très suggestibles, très hallucinables, des hallucinations rétroactives, ou souvenirs illusoires de faits qui n'ont jamais existé.
Ces souvenirs, on les crée par simple affirmation, à
l'état de veille. Je dis à tel sujet : « Je vous ai rencontré hier, à neuf heures, dans telle rue ; on vous avait volé votre portemonnaie ; vous êtes allé faire votre déclaration à la police, etc., etc. » Le sujet est d'abord étonûé et nie. J'insiste : après quelques instants de concentration il peut être convaincu, raconte le fait dans tous ses détails, avec une sincérité parfaite, est disposée prêter serment devant la justice ; l'hallucination rétro-active s'impose à lui comme une vérité.
J'ai relaté longuement une série d'expériences de ce genre1. On est effrayé de la facilité avec laquelle elles se réalisent chez beaucoup de personnes.
C'est le fameux procès de Tisza-Eslar en Hongrie qui m'a donné l'idée de ces expériences 2.
Le Dr Motet1 a relaté quelques faits de faux témoignages des enfants devant la justice. Je rappelle le suivant :
Lasègue racontait qu'un jour il avait eu à intervenir dans une affaire grave : un négociant chemisier est appelé chez un juge d'instruction sous l'inculpation d'attentat à la pudeur sur un enfant de dix ans. Il proteste en termes indignés : il affirme qu'il n'a pas quitté sa maison de commerce à l'heure où aurait été commis l'attentat dont on l'accuse. Voici comment avait pris naissance cette fable : l'enfant avait fait l'école buissonnière et il était rentré à la maison, longtemps après l'heure habituelle. A son arrivée, sa mère, inquiète, lui demande d'où il vient; il balbutie; elle le presse de questions; elle s'imagine qu'il a pu être victime d'un attentat à la pudeur ; et lancée sur cette piste, on ne sait pourquoi, elle interroge en ce sens ; elle prépare à son fils les réponses, et, quand le père arrive, c'est elle qui,
1 De la suggestion et de ses applications à la thérapeutique, 2* éd., p. 232.
2 Ibid., p. 236.
3 Revue de Vhypnotisme, 1887.