‹ Hystérie - pithiatisme et troubles nerveuxChapitre 2 sur 61 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

HiSTORIQUE

Il nous paraît inutile, étant donné le but que nous visons, de faire un historique complet de l'hystérie et de reproduire ce qu'on peut trouver à cet égard dans la plupart des Traités de Médecine.

Nous nous bornerons à rappeler les idées qui avaient cours il y a vingt-cinq ou trente ans et celles qui ont été adoptées ultérieurement par le plus grand nombre des neurologistes, surtout à la suite des discussions sur « la revision de l'hystérie » qui ont eu lieu, en 1908, à la Société de Neurologie de Paris [47] l.

Les faits observés depuis le début de la guerre ont-ils confirmé « la conception moderne de l'hystérie » ? Doivent-ils, au contraire, comme certains l'ont pensé, nous ramener en partie à « la conception ancienne »?

Pour être en mesure de se former une opinion sur cette question, il est, avant tout, indispensable de connaître, dans ce qu'elles ont d'essentiel, ces deux manières de comprendre l'hystérie. Nous allons les exposer brièvement, sans omettre cependant les détails nécessaires pour bien montrer en quoi elles se distinguent l'une de l'autre.

1. A l'index bibliographique nous avons donné la liste des publications principales concernant les questions qui sont traitées dans ce livre. Toutes sont numérotées, ce qui permet, au moyen de chiffres intercalés dans le texte, d'en donner l'indication précise.

CONCEPTION ANCIENNE DE L'HYSTÉRIE

D'après cette doctrine, l'hystérie se manifeste par deux ordres de troubles : les uns permanents, les stigmates; les autres, susceptibles, il est vrai, de durer fort longtemps, mais ordinairement transitoires, pouvant être provoqués ou supprimés par des manœuvres externes ou des causes purement psychiques, s'associant ou se substituant les uns aux autres, se présentant sous les aspects les plus variés; ces deux catégories d'accidents ne déterminant pas d'ailleurs de désordres graves dans la nutrition générale et dans l'état mental.

Parmi les troubles hystériques, quelques-uns ont un aspect qui leur est propre et qui permet à l'observateur d'en reconnaître la nature sans qu'il ait besoin de tenir compte des symptômes qui peuvent les accompagner et des circonstances dans lesquelles ils ont pris naissance. En voici des exemples.

La grande attaque avec ses quatre périodes : période épileptoïde, période des contorsions et des grands mouvements, période des attitudes passionnelles et période du délire, quelle que soit l'idée qu'on se fasse de son mécanisme, est caractéristique; aucune autre affection que l'hystérie ne donne lieu à de pareils troubles. Beaucoup plus communes que la grande attaque sont les « petites attaques », formes frustes de la précédente et dont les variétés sont pour ainsi dire innombrables. Généralement faciles à reconnaître à première vue, elles peuvent pourtant être confondues, à ne considérer que la forme des mouvements, avec le morbus sacer; elles se succèdent parfois sans discontinuité et constituent une sorte d'état de mal hystérique comparable à l'état de mal épileptique. Toutefois, quelles qu'aient été sa forme, sa durée et son intensité, l'attaque n'a aucune conséquence grave. Malgré les grands mouvements et les contorsions qui étonnent et effraient les profanes, elle ne fait guère courir le risque de blessures ou de contusions sérieuses, comme la crise épileptique. On ne la voit jamais se développer pendant le sommeil, déterminer une émission involontaire d'urine, des ecchymoses sous-conjonctivales, des piquetés hémorragiques

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sous-cutanés. Elle n'est pas suivie d'une longue phase d'abattement, de torpeur : le sujet en sort à peine courbaturé et recouvre aussitôt toute sa lucidité. L'état de mal hystérique enfin, même quand il se prolonge, ne provoque pas l'élévation de température si commune dans l'état de mal épileptique.

Dans Vhémiplégie hystérique, le mode de déambulation, décrit par Todd, a un cachet spécial qui la fait reconnaître à première inspection. « La malade, dit l'éminent clinicien anglais, traîne après elle le membre paralysé comme s'il s'agissait d'une pièce de matière inanimée et n'exécute aucun acte de circumduction, ne fait aucun effort d'aucune sorte pour le détacher du sol ; pendant qu'elle marche, le pied balaye le sol. Gela, je pense, ajoutet-il, est caractéristique de la paralysie hystérique. »

L'hémiplégie hystérique, comme d'ailleurs toutes les autres paralysies de même espèce, peut rester stable, immuable dans son aspect symptomatique pendant des mois et même des années, ce qui n'a jamais lieu dans les paralysies organiques qui ne restent pas fixes, depuis le début jusqu'à la fin, mais qui évoluent.

La monoplégie brachiale hystéro-traumatique, observée d'abord par Charcot chez l'homme et décrite par lui dans des Leçons mémorables, est identique à celle qu'il a pu reproduire par suggestion hypnotique. Un de ses attributs consiste en ce fait qu'elle s'accompagne d'une anesthésie du membre supérieur « en gigot » avec léger empiétement sur le thorax en avant et en arrière.

Dans Yhémispasme glosso-labié, dont on doit la connaissance à Charcot, Brissaud et P. Marie, le spasme, comme sa dénomination l'indique, peut se limiter à la langue et aux lèvres, mais parfois aussi il atteint simultanément l'orbiculaire palpébral, le peaucier et les muscles du cou. Le crochet que forme la langue, les secousses intermittentes des muscles contractures lui donnent un aspect presque pathognomonique.

L'astasie-abasie, étudiée particulièrement par Charcot, par Richer et par Blocq [9 ] , qui a donné ce nom au syndrome en question , consiste en une dissociation singulière des fonctions motrices des membres inférieurs. Dans le décubitus, dans la position assise, le malade peut mouvoir ses membres aisément, sans que rien ne décèle une perturbation quelconque. Il est encore capable de

marcher à quatre pattes, de sauter, de courir, de grimper. Mais il n'est pas en mesure de se tenir debout ou de marcher normalement ; tantôt ces deux fonctions sont abolies ou affaiblies (forme paralytique ou parétique), tantôt elles sont troublées par des mouvements anormaux (forme ataxique, choréiforme, trépidante). Ce mode de dissociation des fonctions motrices des membres inférieurs appartient en propre à l'hystérie.

Gharcot, présentant dans ses Leçons du mardi une femme atteinte de mutisme hystérique, s'exprime ainsi : « Non seulement il lui est devenu impossible d'articuler un mot soit à voix haute soit à voix basse, mais elle est incapable encore d'émettre, malgré tous ses efforts, un son, un bruit laryngé quelconque. À la vérité, elle aura encore un moyen de communiquer avec nous, la mimique qui est restée fort intelligente et aussi, ce qui vaut mieux, l'écriture ; car si l'aphasie motrice, silencieuse, règne ici d'une façon absolue, la faculté de s'exprimer à l'aide de l'écriture est, par un contraste frappant, demeurée, ainsi que vous allez le reconnaître dans un instant, parfaitement indemne.... Messieurs, rien qu'à entendre la rapide énumération des quelques traits que je viens de relever à l'instant, ceux d'entre vous qui sont au courant de notre enseignement des trois dernières années ont immédiatement compris que c'est le mutisme hystérique qui est en jeu. Nulle part ailleurs, en effet, vous ne rencontrerez réuni cet ensemble de symptômes caractéristiques. »

Nous emprunterons encore aux Leçons du mardi de Charcot le passage suivant : « Rythme et cadence, voilà un caractère propre à nombre de phénomènes hystériques et bien des fois j'ai saisi l'occasion de vous le faire remarquer. Dans la chorée rythmée, en particulier, il est si accentué qu'un maître de ballet pourrait noter et écrire les mouvements étranges souvent fort complexes qu'exécutent les malades lorsqu'ils sont sous le coup de leurs accès. Il y a là, comme il est dit dans Hamlet, « de la méthode, bien que ce soit de la folie ».... La toux, les mugissements, les aboiements hystériques se prêtent naturellement aux mêmes considérations.

« Je crois bien qu'on peut affirmer que tout bâillement se reproduisant à des intervalles réguliers, comme cela se voit dans notre cas, est un phénomène hystérique. »

CONCEPTION ANCIENNE DE L'HYSTERIE

Mais si l'hystérie se traduit souvent par des accidents qu'elle est seule en mesure d'engendrer, elle serait aussi susceptible de prendre les traits d'affections diverses, voire de maladies organiques.

Elle serait capable de produire des troubles de motilité, indiscernables, à considérer seulement leurs caractères intrinsèques, de ceux que déterminent les altérations cérébrales ou médullaires.

« La grande hystérie convulsive, écrivait autrefois Brissaudfl], est une affection dans laquelle les troubles fonctionnels du faisceau pyramidal jouent un rôle capital, et nous aurions pu reproduire des observations de contracture hystérique permanente tout à fait comparables à des observations de contracture hémiplégique ou paraplégique. »

Les réflexes tendineux, disait Richer [21], sont le plus souvent exaltés, et la paralysie revêt tous les caractères de la paralysie spasmodique; parmi ces caractères, les plus importants sont l'exagération des réflexes tendineux et la trépidation épileptoïde par le redressement de la pointe du pied.

« Le caractère spasmodique de la paralysie hystérique peut être plus ou moins accusé depuis la simple exaltation des réflexes tendineux jusqu'à la trépidation épileptoïde la plus prononcée. C'est ainsi que, par degrés insensibles, la paralysie peut se transformer en contracture, et il nous â été donné d'observer dans l'hystérie des cas de paraplégie spasmodique revêtant peu à peu tous les caractères de la contracture permanente des extrémités inférieures et présentant avec le tabès dorsal spasmodique dû à une lésion organique les analogies les plus complètes. C'est là une circonstance qui peut rendre le diagnostic fort embarrassant. »

L'hystérie serait en état de donner naissance à des lésions superficielles ou profondes et à des troubles de toutes sortes : à des érythèmes, des phlyctènes, des bulles, des hémorragies, des ulcérations et même à des gangrènes de la peau, à de l'œdème sous-cutané, — à des paralysies laryngées, du spasme glottique, de l'œdème de la glotte, des congestions pulmonaires, des hémoptysies, — à des ulcérations gastriques, des hématémèses, du mehena, — à de l'anime, des hématuries, de Talbuminerie, — à de l'angine de poitrine, de la tachycardie ou de la brachycardie, — à une hyperthermie, parfois très élevée.

L'hystérie occuperait ainsi un domaine extrêmement vaste, dont les limites ne sauraient être fixées.

L'hystérie, disait déjà Sydenham, « imite presque toutes les maladies qui arrivent au genre humain; car, dans quelque partie du corps qu'elle se rencontre, elle produit aussitôt les symptômes qui sont propres à celte partie. Et si le médecin n'a pas beaucoup de sagacité et d'expérience, il se trompera aisément et attribuera à une maladie essentielle et propre à telle ou telle partie des symptômes qui dépendent uniquement de l'affection hystérique. »

C'est une sorte de Protée; c'est « la grande simulatrice ».

Comment donc remontera la source d'accidents nerveux quand ceux-ci revêtent la même apparence, qu'ils soient d'origine organique ou hystérique?

La recherche des stigmates permet alors, disait-on, de résoudre la question. Ces stigmates qui, il est vrai, ne sont pas constants (Charcot, Pitres) constituent des phénomènes révélateurs de l'hystérie. Outre leur fixité, ils se développent d'habitude à l'insu du malade. Ce sont : l'anesthésie du fond de la gorge; l'hémianesthésie sensitivo-sensorielle consistant, quand elle est bien développée, en une abolition des divers modes de la sensibilité générale, une diminution unilatérale de l'acuité des sens spéciaux, en particulier de la vision, avec rétrécissement concentrique du champ visuel, diplopie ou polyopie monoculaire, et une dyschromatopsie qui, contrairement à celle qu'on observe dans le tabès et dans l'alcoolisme, porterait sur le bleu et sur le violet, tandis que la perception du rouge resterait normale; mentionnons encore parmi les stigmates les divers points douloureux, tel le clou hystérique de la tête.

Pour ce qui concerne l'étiologie, Y hérédité névropathique constitue le facteur essentiel et constant de l'hystérie, mais ses manifestations peuvent avoir des agents provocateurs variés : ce sont les diverses intoxications et infections, les traumatismes et les influences d'ordre psychique.

L'imagination, la suggestion (Charcot, Bernheim, Janet, Strùmpell), les « représentations mentales » (Mœbius) jouent un rôle important dans la genèse des accidents hystériques; « dépendent on idea », dit Russel Reynolds. Voici quel serait, d'après Charcot, le mécanisme habituel de l'hystéro -traumatisme :

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un individu, prédisposé à l'hystérie, reçoit, par exemple, un choc sur l'épaule, insuffisant d'ailleurs à provoquer une lésion appréciable. Cependant, quoiqu'il continue à se servir de son bras, l'idée d'impotence motrice se présente à son esprit; elle grossit progressivement pendant une période plus ou moins longue (phase de méditation) et linit par s'extérioriser sous forme de monoplégie brachiale.

Mais si la suggestion, sous forme d'auto ou d'hétéro-suggestion est de première importance, la part de l'émotion serait généralement capitale : elle prépare le terrain; elle aurait même la puissance de créer des désordres hystériques sans que la conscience fût avertie de leur développement, sans que la volonté pût intervenir pour y mettre obstacle.

Les stigmates permanents, en particulier, seraient, dans certains cas au moins, indépendants de la suggestion et quelquesuns des accidents hystériques seraient explicables par un mécanisme d'ordre physiologique.

Telle était la manière dont on concevait généralement l'hystérie il y a un quart de siècle, ce qui ne veut pas dire, bien entendu, que l'accord fût complet sur tous les points. On se rappelle les discussions qui eurent lieu entre l'École de la Salpêtrière et l'École de Nancy, et qui portaient principalement, il est vrai, sur l'hypnotisme. Pour ce qui concerne l'hystérie à proprement parler, la pathogénie de la grande attaque avec ses quatre périodes était surtout l'objet de controverses; certains la considéraient comme une expression spontanée de la névrose, se constituant sans que la suggestion intervienne; pour d'autres, au contraire, pour Bernheim, elle représentait une création artificielle dont le médecin était en grande partie l'artisan.

Pitres faisait des réserves sur le mécanisme d'ordre psychique invoqué par Gharcot dans la genèse de la monoplégie brachiale traumatique. « L'hypothèse est séduisante, écrivait-il. Elle explique d'une façon assez satisfaisante l'apparition tardive de la plupart des paralysies hystéro-traumatiques, mais elle ne s'adapte pas facilement à tous les cas. »

Les dimensions que doit avoir ce livre nous interdisent d'entrer dans plus de détails à ce sujet.

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