‹ I pupazziChapitre 2 sur 95 · A MON LECTEUR · texte numérisé non relu

A MON LECTEUR

En 1863, j'étais homme de lettres, aujourd'hui je suis montreur de marionnettes.

Comme homme de lettres — journaliste si vous voulez — on ne me fit jamais l'honneur de m'attacher spécialement à un journal, on ne me confia jamais ni une chronique ni des échos ; je fus toujours dans les tirailleurs.

Cela 'me valut de ne jamais prêter serment. On n'en demande pas aux mercenaires.

Mais, n'ayant jamais inspiré assez de confiance pour être chargé d'un mandat quelconque, il en est résulté que malgré mon activité — me permettra-t-on d'ajouter : et mon intelligence? —je n'ai pu prendre un

I PUI'AZZl

pied suffisant dans la petile presse parisienne pour y vivre convenablement.

Un livre par-ci, une pièce par-là, un article à droite , une chanson à* gauche, tout cela vous fait bien recevoir compagnon dans le bâtiment, mais ne vous aide pas beaucoup à nourrir votre petite famille.

Ces réflexions me poursuivaient depuis longtemps et sans l'avouer cependant, — car à Paris, dans \o monde des lettres, si Ton viEst pas, il faut Paraiir< , — j'étais profondément découragé.

Où écrire ? — Que faire ? — Où aller ?

Dans un petit journal parisien, quand on n'est pas indispensable on est» inutile.

Un nom ! Comment cela s'acquiert-il ?

Aux uns cela vient par héritage, les autres l'ont la veille de leur mort, le plus grand nombre le jour de leur enterrement.

Dans ces pensées, je regardais mon petit garçon malade qui dormait péniblement dans son berceau, et les larmes me venaient aux yeux en songeant que ce petit être innocent comptait sur moi; que j'étais son

protecteur; que sa santé, sa vie, dépendaient de mon courage, de ma force, de mon intelligence ; et ce bonheur immense d'être père, bonheur envié partant d'autres, se mélangeait d'amertume devant mon impuissance et mon découragement.

Triste et abattu, je découpais des images pour l'amuser à son réveil !

Je découpais des images! Amère raillerie! C'étaient les charges des illustrations contemporaines que Carjat avait faites pour son journal, le Boulevard.

C'étaient : Méry, Monselet, Oct. Feurllet, de Villcmessant, Jules Janin, A. Dumas, et d'autres plus ou moins célèbres, — tous connus ! — Des Noms !

Quand les images furent découpées, — à quoi pensais-je ? je n'en sais rien ! — je pris un carton et collai dessus la première charge qui me tomba sous la main , H. de Villemessant, je crois.

Quand ce fut fait, je jetai un regard sur le lit du petit garçon qui dormait encore, et j'aperçus des débris de jouets, un cheval brisé, une voiture sans roues, un polichinelle déchiré, et comme je ne pouvais pas

renouveler ces trésors de l'enfance, l'idée me vint de remplacer, de mon mieux, le marchand de jouets d'enfants.

La seule pensée que j'allais faire une surprise à mon petit Lucien, à son réveil, me donna du courage, je pris un couteau , des ciseaux, des couleurs, des ficelles, et au bout d'une heure !...

On put vous voir, cher monsieur de Villemessant, agiter votre rasoir avec autant d'habileté que vous cultivez l'anecdote.

Au jour, au petit jour, l'enfant se réveilla et jeta sur moi un de ces regards dans lesquels les pères voient des anges.

De fait, sur la terre, il n'y en a que dans ces yeuxlà!

— « Petit père — puis une pause — je t'aime ! » — puis V adorable regard !

Eh ! comment aurais-je fait si j'avais été chargé de contrôler les mœurs et les toilettes de mesdemoiselles Telle ou Telle, ou les turpitudes littéraires de celui-ci ou de celui-là?

Le petit fantôme de mon enfant se serait dressé

1 PUPAZZ1

entre eux et moi, et en entendant ces mots : « Petit père, je t'aime ! » j'aurais pardonné toutes ses fautes à . l'humanité !

n faut être bien dégagé des choses humaines pour dire son fait à l'humanité.

Ce jour-là, je travaillai comme un forçat ; toutes les charges du Boulevard y passèrent et une quinzaine au moins fut collée sur bois, peinte et machinée.

Ce dernier mot nécessite une explication. 'Mes machinatians feraient sourire un ingénieur par leur simplicité, comme elles ont fait sourire des gens du monde par Jeur ingéniosité.

Le moyen est naïf et primitif; il complète dune façon grotesque l'idée que le texte ébauche.

— Qu'est-ce que celui-là? me disait l'enfant,

— C'est de Villemessant.

— Pourquoi a-t-il un rasoir à la main ?

Là était l'obstacle ! -=- En effet, je ne pouvais pas

I PUPAZZl

dire à ce moutard de cinq ans et demi que ce rasoir était l'attribut de Figaro, que Figaro était un barbier d'esprit, que M. de Villemessant avait pris son nom pour en faire le titre d'un journal satirique, et que, de même que Mercure a un caducée, Figaro doit avoir un rasoir.

Dans le monde, j'ai trouvé beaucoup de gens plm âgés qui ne s'expliquaient pas le rasoir, et qui pourtant avaient été rasés par lui.

— Et celui-là avec tous ses manteaux?

— C'est Méry!

— Méry! il a donc froid?

— Toujours!

•* Pourquoi?

— Pourquoi? L'éternel Pourquoi des enfants! Et de fait, pourquoi Méry a-t-il toujours froid ? Je ne le lui ai jamais demandé.

— Oh ! en voici un qui est bien drôle ! N. A. D. A. R. Na... dar...Nadar!

— C'est un photographe! qui a un bel enfantcomme toi.

— Pourquoi monte-t il en ballon?

1 PUPAZZl

Que voulez-vous répondre à cette question-là? — Je ne sais pas plus que lui pourquoi?

— Mon père, ce cuisinier? comment s'appelle-t-il?

— Rossini !

— Ah ! qu'est-ce qu'il a dans sa casserole ?

— Du macaroni.

— C'est bien bon! Oh! le drôle de cuisinier!

. — Ne dis pas cela, c'est un grand musicien.

— Pourquoi alors est-il habillé en cuisinier?

Du coup, j'y renonce! Une. plaisanterie, si mauvaise qu'elle soit, ne s'explique pas, pas plus qu'un bon mot ou un calembour. Je suis tombé par l'enfance !

Je compris alors qu'il fallait expliquer d'une façon quelconque mon épigramme animée et mettre, pour ainsi dire, une légende au-dessous de la caricature.

Je fisquelques vers qui expliquèrent les mouvements / ou les travestissements de mes illustres sujets.

A l'un un sonnet, à l'autre une chanson ; à celui-ci un distique; celui-là n'eut qu'un bout de prose; tel autre eut de mauvais latin,

Je cherchai autant que possible à compléter dans le

lVi I PUPAZZI

texte la ressemblance qui pouvait manquer dans le dessin.

Et vice versa. — Somme toute, quand il manquait une corde à la lyre, le crayon la remplaçait; et si par hasard, la mine de plomb se cassait, la lyre s'efforçait de vibrer davantage.

Comme je l'ai dit, ces premiers dessins étaient de Carjat; j'en choisis un ou deux de Duraniieau.

Il était donc permis à la poésie d'être inférieure.

Sur ces entrefaites, l'enfant se rétablit, je cachai les pantins dans une armoire, et me mis de nouveau en chasse i !

i Les lecteurs qui n'ont point connu intimement la plupart des gens de lettres sans fortune comprendront difficilement ce que je veux dire. Qu'ils se reportent alors au livre de Jules Vallès, les réfractâmes, ou qu'ils lisent seulement les articles quotidiens du nouveau chroniqueur de V Evénement. — Lui et moi, dans ces drames mystérieux pouvons dire : Et q*o-umparx magna fui.

I PUPAZZI il

Oh! cette chasse! cette chasse effrayante à l'article, au vaudeville, au drame, au livre!

La chasse à la combinaison.

On parle des exploits des tueurs de lions ! Misère! à côté des luttes dont je parle. Le lion tue ouest tué ; le drame est en un acte.

L'autre chasse a un intérêt bien plus grand. Ce n'est pas la Mort que l'on cherche, c'est la Vie. Le projectile dont on se sert, c'est l'Intelligence. Mais la chose terrible, c'est que ce projectile est comme certaines allumettes chimiques : il n'y en a qu'une de bonne dans la boîte.

On vous reconnaît toutes les qualités, mais il vous en manque toujours une dont on aurait besoin ; vous pouvez allervous promener avec les autres !

Cette chasse! Mais elle est horrible et cruelle! Songez qu'on voit et qu'on touche le gibier et qu'on a l'arme, — et qu'on frappe... et que l'arme s'émousse... — et qu'on tire et que la balle s'aplatit, — et qu'on lutte corps à corps et que le gibier s'évanouit comme un fantôme !

i*2 I PUPAZZI

Assez s'appesantir sur ces tristesses, l'heure n'est pas loin où je dus prendre un parli. .

Un jour, M. de G..., un de mes bons amis, m'invita à diner ; je devais trouver là, Garjat, Loiseau, — Monselet peut-être?... et quelques autres amis.

Sachant très-bien que ce dîner était de la catégorie de ceux qu'on ne peut rendre de la même manière, je voulus, le soir même, essayer de montrer ma reconnaissance à mon amphitryon.

Le cas était grave : c'était ou doubler ma detle ou l'alléger de moitié...

Bref, j'avais apporté avec moi mes pantins au nombre de douze ou quinze, et j'avais annoncé une surprise pour le dessert.

Une surprise? — quel effroi !

Une surprise annoncée, les trois quarts du temps, est une maladresse ; — en admettant qu'à un certain

i pupazzf 13

point de vue, elle soit une habileté, elle est le plus souvent un ennui.

L'ennui se tolère comme bien d'autres choses mais n'en est pas plus estimé pour cela.

Pendant tout le repas, on parla de la surprise ; cela me mettait dans une gêne assez grande, quoique je fisse bonne contenance.

L^esprit français allait son train :

— Qu'est-ce que cette sauce? disait l!un.

— Une sauce à la surprise !

— Ce vin est exquis !

— Je crois bien ! Il est de Tannée de la surprise, — comme on disait: de Tannée de la omète, 184 1 !

Allez donc lutter avec de pareils railleurs !

Pas un de ceux-là n'eût voulu me chagriner, car j'eusse montré la moindre tristesse que chacun se fût efforcé de diriger sa gaieté d'un autre côté.

Mais cet assaut de plaisanteries me surexcita au contraire. Quand la conversation se portait d'un autre côté, par un mol, je tâchais de la ramener dans mon sentier, — sentier facile et doux puisque je donnais

la réplique el me prêtais volontiers à leur verve bouffonne.

Au dessert je quittai la table.

— Vous êtes malade ? me demanda l'amphitryon.

— As-tu besoin de quelqu'un?

— C'est l'émotion !

Je vidai ma coupe de Champagne et lançai avec affectation ces mots :

— Je vais préparer la surprise !

Là-dessus, je sortis au milieu de rires, d'cxclamations et de toasts bouffons !

En deux minutes, tout fut prêt. Un drap blanc masquait l'ouverture de la salle à manger, à mi-hauleur. Je me trouvais caché derrière avec mes pantins.

— Ouvrez la porte ! criai-je On ouvrit la porte.

— Allez! l'ouverture!

Ils ( ntonuùrcnl aussitôt un chant baroque qui ne

I PUPAZZI ift

rappelait nullement les exécutions des orphéonistes, mais qui avait bien son petit cachet de barbarie ; quand tout à coup, l'un d'eux, lassé, cria : « au rideau ! » et comme il n'y avait pas de rideau, je compris qu'on avait assez de mélodie et qu'on demandait autre chose : je fis alors paraître mon premier sujet.

C'était Théodore de Banville, vêtu à l'antique, d'après la charge d'Etienne Carjat, et d'une main assez naïvement machinée, faisant vibrer sa lyre.

Voici ce que je lui faisais dire, en pastichant grossièrement sa manière de versifier et en imitant sa voix tant bien que mal.

Athéniens ! ardents bohèmes ! mes amis !

Voyez dans quel état Etienne nous a mis?

gloire! affront que rien n'efface î Les nymphes blondes qui devancent Diane au 6ois, En entendant mon luth céleste ou mon hautbois,

Ne voleront plus sur ma trace !

Éros! l'enfant Éros loin de nous s'enfuira, Dans les touffes de lis l'ingrat se cachera,

Évitant nos mines grotesques !

mes amis ! mon cœur, mon cœur est ulcéré I Mais si Carjat le veut, oui, je me vengerai

Dans mes Odes funambulesques!

1t> I PUPAZZl

On rit et ce fut tout!

Du reste, je n'en voulais pas plus, mais si vous saviez, lecteur, comme le rire est loin du bravo ?

Le rire peut être complaisant, nerveux, machinal, le bravo est convaincu !

Le BIS, c'est de l'enthousiasme !

Je sais très-bien que ce ne sont pas ceux qui crient le plus fort qui ont le plus raison, mais, sans s'en rendre compte, ils donnent le plus de courage.

Aussi, je comprends très-bien la claque salariée des théâtres.

II ne faut pas croire que l'artiste, applaudi par la compagnie de l'entrepreneur de succès, se grise avec les bravos qu'il a payés ; — celui qui y croit est un sot ! — Mais la claque est indispensable à l'acteur, comme l'accordeur au piano, l'horloger à la pendule, l'huile à la lampe! Le rire, c'est le compliment, mais s'il encourage, il n'entraîne pas ! Le bravo, au contraire, donne du courage, de l'aplomb, de l'audace, c'est le verre de madère à jeun, c'est le vin de Champagne au dessert!

Patience ! j'allais en boire !

Je montrai le fantoche de Mônselet.

Il était vêtu en amour — je dis vêtu, car comment dire? — des roses enlaçaient ses flancs, il balançait une aune de boudins, ses petites ailes blanches frissonnaient sur ses épaules !

Voici ce que je lui faisais dire :

Je ne suis pas l'Amour, quoiqu'ayant le costume

Du jeune Céladon.

Je suis tout bonnement un gros homme de plume,

Monsieur de Cupidon !

Et, n'est-ce pas? —je fais bien ici tout de même?

* Mon air est guilleret.. ..

Je ne crois pas venir comme Mars en Carême

Dans ce repas discret !

Je suis sûr qu'en errant sous ces voûtes feuillues

Le long des gazons verts, Les Dryades avec les Nymphes chevelues

Aux voiles entrouverts, Les Faunes, le Satyre à la face roirgie,

Qai se cache le jour, Bref, tous les habitants de la Mythologie

Reconnaissent L'Amour 1 I Je puis l'être pourtant! — On connaît mes conquêtes!

On voit mes petits yeux

1 Des tableaux mythologiques ornaient la salle à manger de notre amphitryon.

Briller, — en distinguant sous mes vastes lunettes

Un couple d'amoureux 1 Mais ne trompons personne : Un amoureux des Lettres,

Un esprit sans détour, Cela fait Monselet! —Joli garçon peut-être,

Mais qui n'est pas l'Amour !

Je n'avais pas fini que ma toile s'était soulevée et que Garjat se trouvait près do moi.

— Je t'en prie, me ditril, je t'en prie, je ne les abîmerai pas, laisse-les-moi repeindre.

— Qui? quoi? qu'est-ce?

— Tes pantins!

— Tes charges?

— Oui, c'est très-drôle, tros-nouveau, cela fera beaucoup d'effet! Tu auras beaucoup de succès avec cela. Dans quinze jours, je donne une soirée, tu les montreras, et je ne te dis que cela!

— Mais, mon cher, c'est un honneur. pour moi, j'ai, fait ce que j'ai pu ! Je ne sais ni dessiner, ni peindre,

ce que tu me dis ne peut que rue flaller et me faire plaisir !

Je terminai la représentation au milieu d'un enthousiasme mêlé d'étonnement.

L'enthousiasme — le mot est peut-être fort, mettons la satisfaction — appartenait au texte lyrique, bouffon, satirique et même élogieux; l'étonnement s'appliquait aux bonshommes !

On s'expliquait difficilement que j'eusse découpe en bois ces charges et que je les eusse peinturlurées.

Ceci était si loin de la littérature et du journalisme 1 , qu'au fond chacun disait .

— Pauvre garçon ! comme il gaspille ses facultés! au lieu de découper des pantins, que ne fait il du théâtre?

Parbleu! j'y avais bien pensé ! — Mais demandez à MM. de la Rounat, Montigny, Plunkett, Cogniard, de Chilly, Déjazet et tutti quanti, pourquoi ils m'ont refusé mes pièces sans explications? Comme le banquier à qui on présente une signature inconnue et qui en demande deux autres pour patronner cellelà.

I PUPAZZl

Car j'ai faic toute cette route-là, comme celle des éditeurs, comme celle des directeurs de journaux.

M'y suis-jemal pris?

Je n'en sais rien, mais je n'ai guère trouve de portes ouvertes que lorsque je n'ai plus eu le besoin de les franchir.

Ainsi est la vie *.

Revenons à mon histoire.

— Et comment appelles-tu ces bonshommcs-là 7 Je ne savais que répondre, et plaisantant, je dis à

tout hasard des Pupazzi.

— Tiens ! c'est un joli nom ! cela peut rester. Avec aplomb j'ajoutai : Cela restera !

* H y a des exceptions cependant qu'il est honnête de signaler : — au théâtre, j'ai trouvé M. Desnoyers. Il est mort. — Dans les journaux, j'ai trouvé M. de Villemessant. — Il est bien vivant celui-là, et tout prit, je suis sûr, à m'accueillir encore, — mais c'est un useur — il n'abuse jamais des rédacteurs — là est le secret du succès constant du Figaro.

Enfin, parmi les éditeurs, j'ai trouvé Bourdilliat, éclipsé un jour, Charlieu et Huillery, livrés aux publications populaires, plus productifs qu'artistiques, puis enfin, hier seulement, Dentu, Dentu, pour ce livre étrange que je me permets d'illustrer comme si je savais dessiner, et qui est bien plutôt une page de ma rie — une œuvre égoïste — qu'un ouvrage utile à mes contemporains.

Au fond j'ignorais que cela pût seulement durer une soirée... et voici deux ans qu'ils existent!

Tout à l'heure, je vous ai parlé de Carjat, permett r zmoi de vous le présenter d'une façon plus complète. C'est le parrain des Pupazzi, le père doit des égards au parrain.

Avez-vous jajnais été à Notre-Dame-de-Lorette ? A main gauche, en sortant de ce temple chrétien, aux allures si mondaines, vous trouvez dans la rue Laffitte une plaque blanche sur laquelle, en lettres antiques, s'étale modestement mais dignement cette adresse :

CARJAT ET C ie

Entrez ! — pas chez la modiste qui est à droite, ni chez le cordonnier qui est à gauche; — entrez tout droit devant vous... et vous vous trouvez dans un

jardin au milieu duquel Carjat a fait construire son atelier photographique.

Je ne veux point faire ici de réclame à sa maison qui n'en a pas besoin, mais en attendant le patron, remarquez cette merveilleuse épreuve de Frederick Lcmaître dans Trente Ans, et cette autre non moins belle, de Victor Hugo, et toutes ces têtes de femmes, profils sans grimaces, et Vacquerie plus loin riant de mon jeu de mots, et Féval, le mot d'esprit sur la bouche comme il Ta au bout de la plume, et Monselet, ce gourmet de lettres, et Noriac observant la Bêtise /«/main? , — je crois, Dieu me pardonne, qu'il me regarde ! — et Colombine, avec son masque ; et les hommes politiques, immuables là seulement : Emile Olivier qui a encore ses lunettes, Pelletait le rêveur, Havin le digne!...

Et les peintres : Voillemot, l'élhéré, rose et blond sur fond bleu ! Gustave Doré qui vient d'ajouter un chef-d'œuvre nouveau à ses autres chefs-d'œuvre; Gérôme! aujourd'hui à l Institut! Et les sculpteurs : Millet, l'habile forgeron de Vercingétorix; Franceschi,

I PUPAZZl 23

le poëte de l'Ariane; Carrier-Belleuse, qui a fait une merveille du nouveau Casino de Vichy.

Et tant d'autres!... car je suis obligé de m'arrèter, voici le créateur de ces épreuves splendides dont les prototypes sont ses amis.

Carjat était avant-hier un dessinateur en châles, hier c'était un caricaturiste, aujourd'hui c'est un photographe.

Mais de tout temps, il fut artiste.

Il a écrit dans lés journaux, et a tenté de faire du théâtre.

Voici, direz-vous, une heureuse nature ! Vous aurez raison de penser cela : Carjat, dans toute sa vie, n'a jamais eu une mauvaise pensée.

Qui ne connaît son bon cœur? Que d'amis il a aidés, encouragés, soutenus î L'argent qu'il gagne a-t il jamais été à lui?

Tout Paris a parlé de ses fêtes dans lesquelles toutes les célébrités du chant et du théâtre venaient se faire applaudir par les célébrités des lettres, des sciences et des arts !

Quel Mécène, si opulent qu'il fût, eût pu rassembler

ainsi dans la même enceinte autant d'intelligences? Je me complais à rendre ici, hautement, justice Carjat. Je ne compte point avec mes sympathies, encore moins avec ma reconnaissance, je ne puis oublier que c'est sous cette petite vitrine que pendant qu'on jouait les Diables noirs au Vaudeville, je montrais deux fois de mite mes Pupazzi à un auditoire qui, par ses bravos réitérés, remplissait ma pauvre cervelle de diables bleus — Blue Devils!

Connaissez-vous mon Mécène, maintenant?

Vous l'estimez déjà, aimez-le.

Voici ce que depuis longtemps je pensais de lui, et came gênait de ne pouvoir le dire à tout le monde.

Vais-je pas à pas vous promener dans ce labyrinthe de souvenirs ?

Non!

En quelques traits, je vais esquisser la physionomie de mes premières campagnes.

Comme je le disais plus haut, ma première exhibition fut — (Allons, du courage ! j'ai promis de n'être pas modeste)... fut un triomphe ! — (Aïe !)

Alphonse Duchesne, dans le Figaro du 6 décembre i 863, disait, au milieu d'un article de trois cents lignes au moins : — « Ses bonshommes ont soulevé des tempêtes de rires. Et je ne crains pas d'ajouter que ce <t presque une révélation et le point de départ aVun.arl nouveau, purement arhtophanesque et populaire, qui j rendra des développements considérables le jour cû à la Libei té des Théâtres, la liberté du théâtre s'assrciera. *

Nous en sommes encore loin, n'est-ce pas, messieurs de Gon court?

Et comme au fond de toute modestie, il y a un petit accès de vanité; comme une crainte puérile se faufile toujours à l'ombre d'un vrai courage, comme enfin, dans le vin, si pur qu'il soit, un chimiste trouve toujours une goutte d'eau; — je m'étais avisé, en cas de rappel, de rimer un petit sonnet, pour remerciermon auditoire.

Le rappel eut lieu, comme je l'espérais, et voici le

26 I PUPAZZL

remcrcîment assez mal rimé que je décochai à mes auditeurs en reparaissantpendu... :

Messieurs, je reviens sur la scène, Comme Gounod, comme Sardo i, Comme Bizet, comme Dumaine, Et j'en suis heureux comme towî

Oui, cet honneur m'a rendu fou, Tellement, — je le dis sans peine, — Que j ai dû passer à mon cou, Ce chanvre qui coupe l'haleine !

Je vais donc mourir! mais avant, Recevez mon remercîment.

Heureux de vous avoir fait rire,

Le rire étant partout honni, D avance, je me suis puni...

Bonsoir I Messieurs! — je vous la tire.

Quelques jours après, Henri de Pêne voulut grati fier quelques amis de ce spectacle nouveau.

Puis de Villemessant l'offrit à sa famille ;

Puis... mais, que vous importe, lecteurs, — ils vivent encore, ces Pupazzi... donc ils ont vécu jusqu'ici

T PUfAZZI 27

et rien ne fait supposer qu'ils soient disposes à se laisser mourir.

Je fis pourtant quelques imprudences pendant mon adolescence ; — imprudences qui eussent pu devenir fatales si je n'eusse aussitôt porté un remède énergique.

Un jour, entre autres, j'avais promis ma soirée du lendemain...; les invitations étaient faites, le gala était commandé, je devais charmer un auditoire d'élite.

Comment cela se fit-il? Je n'en sais rien, mais le lendemain, ma voix, mal entretenue, avait complètement disparu. — Un enrouement terrible m'oppressait; j'aurais eu du succès à la halle; dans un salon j'étais impossible.

Je ne voulais plus aller à cette soirée, on vint me relancer, on insista, bref, tout aphone que j'étais, je n'eus pas le courage de refuser.

Cette imprudence eût pu me coûter cher si je

n'eusse, — au lieu de diuer, — pris la plume et jeté sur le papier les rimes suivantes, qui servirent à m'absoudre :

Un jeune homme enrhumé, mesdames, Un jeune homme enrhumé, messieurs, Fait appel à vos bonnes âmes En termes révérencieux !

Milord Brouillard et dame Pluie, Charmant couple bien assorti, M'ont rencontré sans parapluie L'autre jour! — Je dis : « Sapristi!

» Je suis pincé! — » caries manières Et les façons de mauvais goût De ces humides insulaires Ne me convenaient pas du tout. —

— Sous un auvent je m'insinue En me disant : la pluie, au moins, Ne viendra pas dans ces recoins.

Elle restera dans la rue ! —

— Elle me vit! — Quel contre-temps ï

— Alors d'une façon galante Elle m'aborde et puis se vante D'être le page du printemps !

— « Oui vraiment, c'est moi, me dit-elle, » Qui fais pousser près des ruisseaux,

» Les petits pois, la pimprenelle

tUPAZZl 29

i Et les fleurs et les arbrisseaux!

i Au fond, croyez-moi, je suis bonne!

i Tout autant que modeste, car

» Voyez ! ; — ma fragile personne

i Se met à l'ombre du brouillard.

» Lord Brouillard avec sa pituite

» N'est qu'un méchant homme de fait,

i Aussi je me glisse à sa suite

» Pour réparer le mal qu'il fait ! »

— Je la suivis ! quelle folie ! — Au coin du premier boulevard Je vis disparaître la Pluie

Et fus pincé par le Brouillard.

— Puis-je donc avoir l'espérance, vous qui m'avez écouté, D'avoir gagné votre indulgence Par un peu de sincérité I

Je ne veux pas fatiguer le lecteur d'anecdotes un peu trop personnelles, mais avant de signer cette notice, je remercie hautement tous ceux qui m'ont donné un coup demain cl m'ont enrourngo dans rclto entrr-

prise plus pénible, plus arduo que tout autre labeur, mais qui du moins me conserve pleinement ma personnalité : — Carjat qui m'a fait mes premiers bonshommes, Crapelet qui m'a brossé m'es premiers décors.

Entreprise pénible ! ardue ! — Labeur ! — Qu'estce que cela? direz-vous peut-être. — Quoi! vous avez à faire quelques bouts rimes, quelques caricatures, quelques imitations, à pousser quelques notes plus ou moins fausses, à brosser quelques décors plus ou moins naïfs. En un mot, vous avez une charge à faire et vous appelez cela un travail ?

Dieu vous garde d'en accomplir jamais de semblable!

Le jour où j'ai commencé cette besogne, je ne savais pas dessiner ; — j'avais copié la tête de Romulus au collège, voilà tout ! — J'ignorais les premiers éléments de la peinture , — les demi-tons m'étaient inconnus : — les demi-Ions ! ces dièses, ces bémols de la couleur !

J'appelais les brosses des pinceaux, et quand je manquais d'huile de lin, je prenais de l'huile d'olive.

Comme tous les ignorants, je ne doutais de rien. On

I PUPAZZl 31

me raillait, mais on ne m'aidait pas. Les conseils? je les extirpais à force d'observation. Par exemple, je n'ai fait fi d'aucun; et si je fais du vert avec du jaune et du bleu c'est que cela m'a été conseillé... par l'observation.

.Mais l'huile séchait lentement, je voulus peindre à la colle. — Autre étude, autre apprentissage.

Puis le dessin qu'il fallut rectifier de plus en plus ! Où en suis-je ? je ne sais !

Ou plutôt si! J'en sais assez pour faire drôle sans prétention.

Mes marionnettes sont des prétextes. L'image souligne le mot. Elles ne prétendent point ;i l'Académie, qui leur imposerait une honteuse immortalité.

Ce sont des fusées volantes, elles brillent de loin !

Et il y en a qui font long feu !

Parlerais-je de la partie mécanique des Pupazzi '

Elle est d'une simplicité sans égale.

La cloche du collège m'a servi de modèle :

Le levier et le contre-poids !

Ne parlons pas de cela ! Disons que l'ingéniosité a été mon seul guide.

Mais que de coups de marteau ! que de coupures ! que de foulures ! que d'écorchures !

Les gens du métier s'en plaignent, moi je m'en console... quand j'ai réussi.

Au chant maintenant !

Je dois l'avouer, c'est par là que je pèche totalement.

Mon accompagnateur me faisant travailler, me disait que je gagnais une note par leçon.

En faisant mon compte — ou le sien — j'ai calculé que je devais avoir maintenant sept octaves et demie. Comme la chose me paraît assez difficile — et disonsle nettement — nullement prouvée, je dois conclure que la note que je gagnais à chaque leçon était toujours la même.

Quant aux imitations — comme il n'y a pas encore de chaire au Collège de France pour l'enseignement de cette excentricité — je les fais à ma façon. Il y en a qui les trouvent bonnes, d'autres les trouvent mauvaises, cela m'est égal!

J'ai fini cetle auto-biographie, mais avant de cédrr ma place à mes personnages, le lecteur me permettra de lui présenter mon ami Bellot, mon graveur. Un

lultcur d'une autre espèce, celui-là, qui a su reproduire mes informes dessins avec une exactitude remarquable, à l'aide d'un procédé qui ne Ta pas encore enrichi.

Mais qui s'enrichit de nos jours, si ce n'est ceux qui ne font rien, à moins que ce soit ceux o;ui ont doj-i beaucoup fait?

Si Dieu nous prête vie, lui et moi serons un jour de ceux-là !

N'est-ce pas, Bellol?

Page 1