ÏAMBE
Comme tout jeune cœur encor vierge de fiel , J'ai demandé d'abord ma poésie au ciel. Hélas ! il n'en tomba qu'une réponse amère! Pauvre fou, cria-t-il, que la pensée altère,
140 DESPERATIO.
Toi qui haussant vers moi tes deux lèvres en feu , Cherche, comme un peu d'eau, le pur souffle de Dieu , Oh ! de moi n'attends plus de célestes haleines , Car le vent de la terre a desséché mes plaines ; Il a brûlé mes fleurs et dans son vol fougueux, Fait mon sein plus pelé que la nuque d'un gueux. L'encens humain parfois a beau fumer encore , Ce n'est qu'un souvenir qui bientôt s'évapore; Il retombe à la terre, et ne va pas plus haut Que la voûte du temple et son froid échafaud ; ^ L'homme enfin ne peut plus parler avec les anges , J'ai perdu tous mes saints , mes vierges , mes archanges , Tout ce peuple du ciel qu'aux regards des humains , Un homme aimé de Dieu , poëte aux belles mains , Raphaël fit souvent descendre sur ses toiles . Tout est mort maintenant , par de-là mes étoiles ,
DESPERATIO. \A\
Par de-là mon soleil nul écho ne répond;
Et l'on ne trouve plus qu'un abîme profond ,
Un vaste et sombre anneau sans chaton et sans pierre ,
Un gouffre sans limite ; une nuit sans lumière ,
Une fosse béante , un immense cercueil ,
Et l'orbite sans fond dont l'homme a crevé l'œil.
Plus de Dieu , rien au ciel ! ah ! malheur et misère î
Sans les cieux maintenant qu'est-ce donc que la terre?-
La terre ! — Ce n'est plus qu'un triste et mauvais lieu,
Un tripot dégoûtant où l'or a tué Dieu,
Où mourant d'une faim qui n'est point assouvie,
L'homme a jauni sa face et décharné sa vie,
Où, vidant là son cœur , liberté , ciel , amour ,
142 DESPERATIO.
L'infâme a tout joué, tout perdu sans retour... Un ignoble clapier de débauche et de crime , Que la mort , à mon gré , trop lentement décime ; Un cloaque bourbeux , un sol gras et glissant , Où lorsque le pied coule on tombe dans du sang ; Les débris d'un banquet où la face rougie , Roule la brute humaine ; — une effroyable orgie ! Là sans frein , sans remords , et prête à tout métier La femelle s'étale à qui veut la payer; Quant au mâle il en rit , il blasphème , il parjure , Il jette à tout visage et la boue et l'injure ; Il tue, il démolit, il monte sur l'autel ; Sur l'or saint du calice il pose un bras charnel; Puis il maudit tout haut la santé de son père , Et même encore plein du téton de sa mère , Sa première parole en sortant du maillot ,
DESPERATIO. 143
Est pour lui souhaiter de l'enterrer bientôt :
Tant la cupidité le travaille et le mange ,
Tant l'or, ce Dieu de boue , emplit son cœur de fange ,
Tant le souffle de l'or sur son front abattu ,
Avant le premier poil fait tomber la vertu !
Ainsi donc jette bas toute sainte pensée ,
Comme un épais manteau dont l'épaule est blessée ,
Comme un mauvais bâton dont tu n'as plus besoin ,
Au premier carrefour jette là dans un coin ;
Puis , abaisse la tête et rentre dans la foule ,
Là, sans but , au hasard , comme une eau qui s'écoule ,
Loin , bien loin des sentiers battus par ton aïeul ,
Dans ce monde galeux passe et marche tout seul ;
144 DESPERATIO.
Ne presse aucune main , aucun front sur ta route ; Le cœur vide et l'œil sec, si tu peux fais-la toute, Et quand viendra le jour où , comme un homme las , Tout d'un coup malgré toi s'arrêteront tes pas, Quand le froid de la mort , dénouant ta cervelle , Dans le creux de tes os fera geler la moelle , Alors pour en finir , si par hasard tes yeux Se relèvent encor sur la voûte des cieux , Souviens-toi , moribond , que là haut tout est vide ; Va dans le champ voisin , prends une pierre aride , Pose-la sous ta tête et sans penser à rien , Tourne-toi sur le flanc et crève comme un chien .