III. — LA MORT
Tristes fléaux , créatures hideuses !
Oh ! mes enfans, de moi que voulez -voi s?
Cessez , cessez vos plaintes hasardeuses , Et sur la pierre étendez vos genoux.
Le sang toujours ne peut rougir la terre , Les chiens toujours ne peuvent pas lécher ; Il est un temps où la peste et la guerre Ne trouvent plus de vivans à faucher ; Il est un jour où la chair manque au monde , Où , sur le sol , le mal toujours ardent , Comme sur l'os d'une charogne immonde Ne trouve plus à repaître sa dent.
Enfans hideux , couchez-vous dans mon ombre , Et sur la pierre étendez vos genoux , Dormez , dormez ! sur notre globe sombre ; Tristes fléaux , je veillerai pour vous. Dormez ; dormez ! je prêterai l'oreille Au moindre bruit par le vent apporté ,
Et quand de loin , comme un vol de corneille , S'élèveront des cris de liberté , Quand j'entendrai de pâles multitudes , Des peuples nus , des milliers de proscrits , Jeter à bas leurs vieilles servitudes , En invoquant mon nom sur leurs débris.
Enfans hideux , pour finir votre somme , Comptez sur moi; car j'ai l'œil vide et creux , Je ne dors pas, et ma bouche aime l'homme, Comme la fièvre aime le malheureux.
Il arrive souvent certains jours dans l'année
Où, comme un vieux chef d'homme , on a l'âme inclinée ,
Où la jambe trébuche , où l'on marche sans voir,
Et lorsque l'on regarde on ne voit que du noir.
Jouis mauvais , car partout où voire pied se pose , Nature vous grimace une vilaine chose.
L'onde est forte et bourbeuse en passant sous le pont , Le ciel noirâtre ou gris vous pèse comme plomb , L'arbre comme un corps nu dans sa branche frissonne Le vent glace , et dans l'air la cloche qui résonne Semble un mourant qui geint par le mal harassé , Partout un corbillard emmène un trépassé, Partout nombre de gueux qui demandent l'aumône, Partout des yeux éteints et des fronts pleins de jaune ; Enfin , si , désertant le tumulte et le bruit , Tout au fond d'un faubourg, en un petit réduit , Par hasard vous allez pour consoler votre àme La suspendre un moment aux lèvres d'une femme , Le noir vous suit encor dans cette volupté ; Et là , bien qu'en ses bras l'amour vous ait jeté ,
Bien que sur deux beaux yeux votre lèvre se joue A travers le satin de la plus belle joue , Sous la peau la plus fine et le plus doux transport Vous sentez percer l'os d'une tête du mort.
11 est , il est sur terre une infernale cuve ,
On la nomme Paris; c'est une large étuve,
Une fosse de pierre aux immenses contours
Qu'une eau jaune et terreuse enferme à triples tours;
C'est un volcan fumeux et toujours en haleine ,
Qui remue à longs flots de la matière humaine ,
Un précipice ouvert à la corruption
Où la fange descend de toute nation ;
Et qui de temps en temps plein d'une vase immonde ,
Soulevant ses bouillons, déborde sur le monde.
Là , dans ce trou boueux , le timide soleil Vient poser rarement un pied blanc et vermeil ; Là , les bourdonnemens nuit et jour dans la brume Montent sur la cité comme une vaste écume; Là, personne ne dort , là, toujours le cerveau Travaille , et comme l'arc tend son rude cordeau . On y vit un sur trois , on y meurt de débauche ; Jamais le front huilé , la mort ne vous y fauche ,
Car les saints monumens ne restent dans ce lieu Que pour dire : Autrefois il y avait un Dieu.
Là , tant d'autels debout ont roulé de leurs bases , Tant d'astres ont pâli sans achever leurs phases , Tant de cultes naissans sont tombés sans mûrir, Tant de grandes vertus , là, s'en vinrent pourir, Tant de chars meurtriers creusèrent leur ornière , Tant de pouvoirs honteux rougirent la poussière , De révolutions au vol sombre et puissant Crevèrent coup sur coup leurs nuages de sang , Que l'homme , ne sachant où rattacher sa vie , Au seul amour de l'or se livre avec furie.
Misère ! après mille ans de bouleversemens ,
De secousses sans nombre et de vains erremens ,
De trônes abolis , de royautés superbes
Dans les sables perdus , et couchés dans les herbes ,
Le Temps, ce vieux coureur, ce vieillard sans pitié
Qui va , par toute terre , écrasant sous le pie
Les immenses cités regorgeantes de vices ;
Le Temps , qui balaya Rome et ses immondices ,
Retrouve encore , après deux mille ans de chemin ,
Un abîme aussi noir que le envier romain .
Toujours même fracas , toujours même délire , Même foule de mains à partager l'empire, Toujours même troupeau de pâles sénateurs , Mêmes flots d'intrigans et de vils corrupteurs . Même dérision du prêtre et des oracles ,
Même appétit des jeux , même soif des spectacles , Toujours même impudeur, même luxe effronté , En chair vive et en os même immoralité ; Mêmes débordemens , mêmes crimes énormes , Moins l'air de l'Italie et la beauté des formes.
La race de Paris, c'est le pâle voyou
Au corps cliétif , au teint jaune comme un vieux sou ;
C'est cet enfant criard que l'on voit à toute heure
Paresseux et flânant , et loin de sa demeure
Battant les maigres chiens , ou le long des grands murs
Charbonnant en sifflant mille croquis impurs;
Cet enfant ne croit pas , il crache sur sa mère ,
Le nom du ciel pour lui n'est qu'une farce amère ;
C'est le libertinage enfin en raccourci,
Sur un front de quinze ans c'est le vice endurci.
Et pourtant il est brave , il affronte la foudre , Comme un vieux grenadier il mange de la poudre , Il se jette au canon en criant : Liberté ! Sous la balle et le fer il tombe avec beauté . Mais que l'Émeute aussi passe devant sa porte , Soudain l'instinct du mal le saisit et l'emporte , Et le voilà , courant en bande de vauriens , Molestant le repos des tremblans citoyens , Et hurlant , et le front barbouillé de poussière , Prêt à jeter à Dieu le blasphème et la pierre.
0 race de Paris , race au cœur dépravé , Race ardente à mouvoir du fer ou du pavé !
Mer, dont la grande voix fait trembler sur les trônes
Ainsi que des fiévreux tous les porte-couronnes !
Flot hardi qui trois jours s'en va battre les cieux
Et qui retombe après , plat et silencieux !
Race unique en ce monde ! effrayant assemblage
Des élans du jeune homme et des crimes de l'âge !
Race qui joue avec le mal et le trépas ,
Le monde entier t'admire et ne te comprend pas !
Il est , il est sur terre une infernale cuve , On la nomme Paris; c'est une large étuve, Une fosse de pierre aux immenses contours , Qu'une eau jaune et terreuse enferme à triples tours C'est un volcan fumeux , et toujours en haleine Qui remue à longs flots de la nature humaine ,
In précipice ouvert à la corruption
Où la fange descend de toute nation ,
Et qui de temps en temps plein d'une vase immonde ,
Soulevant ses bouillons , déborde sur le monde.
Nous avons tout perdu, tout jusqu'à ce gros rire
Gonflé de gaîté franche et de bonne satire ,
Ce rire d'autrefois , ce rire des ayeux
Qui jaillissait du cœur comme un flot de vin vieux :
Le rire sans envie et sans haine profonde Pour n'y plus revenir est parti de ce monde. Quel compère joyeux que le rire autrefois ! Maintenant il est triste , il chante à demi-voix, Il incline la tête et se pince la lèvre ; Chaque pli de sa bouche est creusé par la fièvre : Adieu le vin, l'amour, et les folles chansons! Adieu les grands éclats , les longues pâmoisons ! Plus de garçon joufflu , bien frais , et dans sa gloire Chantant à plein gosier les belles, après boire; Près d'un jambon fumé , plus de baisers d'époux, Plus de bruyans transports , plus de danse de fous , Plus de boutons rompus , plus de bouffonnerie : Mais du cynisme à force et de l'effronterie , De la bile à longs flots , des traits froids et mordans Comme au fond de l'enfer des grincemens de dents,
Et puis la lâcheté , l'insulte à la misère ,
Et des coups au vaincu , des coups à l'homme à terre
Àh ! pour venir à nous le front morne et glacé , Par quels affreux chemins , vieux rire , as-tu passé ? Les éclats de ta voix , comme hurlemens sombres , Ont retenti long-temps à travers des décombres , Dans les villes en pleurs , sur le blé des sillons Ils ont réglé long-temps le pas des bataillons ; Long-temps ils ont mêlé leurs notes infernales Au bruit du fer tombant sur les tètes royales , Et , suivant dans Paris le fatal tombereau , Mené plus d'un grand homme au panier du bourreau Rire ! tu fus l'adieu qu'en délaissant la terre De son lit de douleur laissa tomber Voltaire ;
HG ÏAMBE XI.
Rire de singe assis sur la destruction .
Marteau toujours brûlant de démolition ,
Depuis ce jour, Paris te remue à toute heure ,
Et sous tes coups puissans rien de grand ne demeure.
Ah ! malheur au talent plein de vie et d'amour
Qui veut se faire place et paraître au grand jour,
Malheur, malheur cent fois à la muse choisie
Qui veut livrer sou aile au vent de poésie !
En vain elle essaira dédaigneuse du sol ,
Sur le bruit des cités de prendre son beau vol ,
Le rire à l'œil stupide , est là , qui la regarde ,
Et qui, jaloux des lieux où son pied se hasarde ,
Comme un miasme ardent , ou comme un plomb mortel ,
Montera la frapper aux campagnes du ciel ;
Et cette âme perdue aux voûtes éternelles , Qui , devant le soleil ouvrant ses belles ailes , Allait , dans son transport , chez la divinité Exhaler quelque chant plein d'immortalité ; Pauvre âme , atteinte encor au bord de la carrière , Triste , penchant la tête et fermant la paupière , Elle retombera dans son cloaque impur, Et s'en ira bien loin , vers quelque coin obscur, Gémissante , tramant l'aile et perdant sa plume , Mourir avant le temps , le cœur gros d'amertume.
0 fille d'Euripide , ô belle fille antique , 0 muse , qu'as-tu fait de ta blanche tunique? Prêtresse du saint temple , oh ! que sont devenus Les ornemens sacrés qui couvraient tes pieds nus?
Et les cheveux dorés relevés sur ta tête ,
Et le grave cothurne , et la lyre poète ,
Et les voiles de lin , en ta marche à longs plis
Flottant et balayant les dalles du parvis ,
Et le fleuve éternel de tes larmes pieuses
Et tes sanglots divins , douleurs harmonieuses ?
0 belle fille antique! ô toi qu'on adorait!
De tes chastes habits , prêtresse , qu'as-tu fait?
Tu les as échangés contre des haillons sales ;
Ton beau corps est tombé dans la fange des halles
Et ta bouche oubliant l'idiome de miel
Qu'elle semblait puiser dans les concerts du ciel ,
Ta bouche , aux passions du peuple descendue
S'est ouverte aux jurons de la fille perdue.
C'en est fait aujourd'hui de la beauté de l'art !
Car l'immoralité levant un œil hagard
Se montre hardiment dans les jeux populaires ;
Les théâtres partout sont d'infâmes repaires ,
Des autels de débauche , où le vice éhonté
Donne pour tous les prix leçon d'impureté.
C'est à qui chaque soir sur leurs planches banales
Étalera le plus de honte et de scandales ,
A qui déroulera dans un roman piteux
Des plus grossières mœurs les traits les plus honteux
Et sans respect aucun pour la femme et pour l'âge ,
Fera monter le plus de rougeur au visage.
Aile/ , homme au cœur pur, allez en curieux Heurter vos pieds , le soir à tous ces mauvais lieux ; Dans ces antres infects, descendez quand la brume Sur la grande cité comme un fallot s'allume , Vous verrez au milieu d'un fleuve de sueur Sous un pâle soleil et sa jaune lueur, Sans haleine , sans pouls , et les lèvres muettes , Tout un peuple accroupi sur de noires banquettes , Écoutant à plaisir la langue des bourreaux , Apprivoiser ses yeux au sang des échafauds; Vous y verrez sous l'œil des pères de familles , De lubriques tableaux apprendre aux jeunes filles , Comment sur un sopha , sans remords et sans peur , On ouvre à tout venant et sa jambe et son cœur : Comment font les deux mains d'un homme qui viole ; Comment à ses transports une femme s'immole ,
Et les femmes , au bout de ces cirâmes impurs ,
Haletantes encor, l'œil en feu , les seins durs ,
D'un pied lent , désertant la salle solitaire
Regagner leur foyer en rêvant l'adultère.
Voilà, voilà pourtant , l'air fétide, empesté
Que l'art de ses rameaux verse sur la cité;
L'air malsain , que Paris , comme une odeur divine ,
Vient humer chaque soir de toute sa poitrine !
Arbre impur ! on dirait que ton front dégarni
Ne porte plus au ciel qu'un feuillage jauni ;
Et que les fruits tombés de ta branche sonore ,
Comme ceux qui poussaient aux arbres de Gomorrhe ,
Sous la lèvre du peuple amers et tout flétris
Ne sont que cendre sèche et que germes pourris !
Ali ! dans ces temps maudits , les citoyens iniques Ne sont pas tous errant sur les places publiques; Ce ne sont pas toujours ces rudes affamés Aux seins poilus , aux bras pénD)lement armés , Ces pauvres ouvriers hurlant comme une meute , Et que le ventre seul mène et pousse à l'émeute; Ces hommes de ruine et de destruction Ne soufflent pas le vent de la corruption , Leur bras n'atteint jamais que l'aride matière ; Ils ébranlent le marbre, ils attaquent la pierre; Et quand le mur battu tombe sur le côté , Leur torrent passe et fuit comme un torrent d'été.
Mais les hommes pervers , mais les hommes coupables , Dont le pied grave au sol des traces plus durables , Ce sont tous ces auteurs , qui , le scalpel en main , Cherchent , les yeux ardens , au fond du cœur humain , La fibre la plus vive , et la plus sale veine Pour en faire jaillir des flots d'or à main pleine. Les uns vont calculant du fond du cabinet , D'un spectacle hideux le produit brut et net, D'autres aux ris du peuple , aux brocards de l'école, Promènent sans pitié l'encensoir et l'étole ; D'autres déshabillant la céleste pudeur , Ne laissent pas un voile à l'humaine candeur; Puis viennent les maçons de la littérature , Qui , portant le marteau sur toute sépulture , Courrent de siècle en siècle arracher par lambeaux Les crimes inouis qui dorment aux tombeaux !
i28 TAMBE XII.
Sombres profanateurs , avides de dépouilles ,
Ils n'attendent pas même au milieu de leurs fouilles
Que la terre qui tombe ait refroidi les morts ;
De la fosse encor fraîche ils retirent les corps ,
Et sans crainte de Dieu , leurs bras , leur bras obscène
Les livre encor tout chauds aux clameurs de la scène.
Ils ne savent donc pas , ces vulgaires rimeurs, Quelle force ont les arts pour démolir les mœurs ! Ils ne savent donc pas que leurs plumes grossières Referment les sillons creusés par les lumières ! Combien il est affreux d'empoisonner le bien , Et de porter le nom de mauvais citoyen !
Ils ne savent donc pas la sanglante torture ,
De se dire , à part soi : J'ai fait une œuvre impure ;
Et de voir ses enfans à la face du ciel
Baisser l'œil, et rougir du renom paternel!
Non , le gain les excite et l'argent les enfièvre,
L'argent leur clôt les yeux et leur noircit la lèvre ,
L'argent , l'argent fatal, dernier Dieu des humains ,
Les prend par les cheveux, les secoue à deux mains ,
Les pousse dans le mal , et pour un vil salaire
Leur mettrait les deux pieds sur le corps de leur père.
Honte à eux ! car trop loin de l'atteinte des lois ,
L'honnête homme peut seul les flétrir de sa voix !
Honte à eux ! car leur main jamais ne s'est lassée
A couvrir de laideur l'immortelle pensée !
De l'art , de l'art divin , ce bel enfant des deux,
Créé pour enseigner la parole des Dieux,
Ils ont fait sur la terre un affreux cul-de-jatte , Tronçon d'homme manqué, marchant à quatre pattes, Et montrant aux passans des moignons tout sanglans , Et l'ulcère honteux qui lui ronge les flancs î
Dante , vieux Gibelin ! quand je vois en passant Le plâtre blanc et mat de ce masque puissant Que l'art nous a laissé de ta divine tête, Je ne puis m' empêcher de frémir , 6 poëte !
Tant la main du génie et celle du malheur Ont imprimé sur toi le sceau de la douleur. Sous l'étroit chaperon qui presse tes oreilles Est-ce le pli des ans , ou le sillon des veilles Qui traverse ton front si laborieusement? Est-ce au champ de l'exil , dans l'avilissement , Que ta bouche s'est close à force de maudire? Ta dernière pensée , est-elle en ce sourire Que la mort sur ta lèvre a cloué de ses mains? Est-ce un ris de pitié sur les pauvres humains? Ah ! le mépris va bien à la bouche de Dante , Car il reçut le jour dans une ville ardente , Et le pavé natal fut un champ de graviers Qui déchira long-tems la plante de ses pieds : Dante vit , comme nous , les factions humaines Rouler autour de lui leurs fortunes soudaines ;
Il vit les citoyens s'égorger en plein jour ,
Les partis écrasés renaître tour à tour;
Il vit sur les bûchers s'allumer les victimes ;
Il vit pendant trente ans passer des flots de crimes ,
Et le mot de patrie , à tous les vents jeté ,
Sans profit pour le peuple et pour la liberté .
0 Dante Alighieri, poète de Florence!
Je comprends aujourd'hui ta mortelle souffrance,
Amant de Béatrice à l'exil condamné ,
Je comprends ton œil cave et ton front décharné ,
Le dégoût qui te prit des choses de ce monde ,
Ce mal de cœur sans fin , cette haine profonde
Qui te faisant atroce et te fouettant l'humeur ,
Inondèrent de bile et ta plume et ton cœur .
Ainsi, d'après les mœurs de ta ville natale ,
Artiste , tu peignis une toile fatale ,
436 1A.MBE XIII.
Et tu fis le tableau de sa perversité
Avec tant d'énergie et tant de vérité ,
Que les petits enfans qui le jour, dans Ravenne ,
Te voyaient traverser quelque place lointaine ,
Disaient , en contemplant ton front livide et vert ,
Voilà, voilà celui qui revient de l'enfer.
DESPERATIO,