‹ IambesChapitre 7 sur 12 · IV · texte numérisé non relu

IV

C'est la vierge fougueuse , enfant de la Bastille ,

Qui jadis , lorsqu'elle apparut Avec son air hardi , ses allures de fille ,

Cinq ans mit tout le peuple en rut ; Qui plus tard entonnant une marche guerrière ,

Lasse de ses premiers amans , Jeta là son bonnet , et devint vivandière

D'un capitaine de vingt ans; C'est cette femme enfin qui, toujours belle et nue,

Avec i'écharpe aux trois couleurs , Dans nos murs mitraillés tout d'un coup revenue ,

Vient de sécher nos yeux en pleurs , De remettre en trois jours une haute couronne

Aux mains des Français soulevés , D'écraser une armée et de broyer un trône Avec quelques tas de pavés.

Mais , ô honte ! Paris si beau dans sa colère ,

Paris , si plein de sa majesté Dans ce jour de tempête où le vent populaire

Déracina la royauté ; Paris , si magnifique avec ses funérailles ,

Ses débris d'hommes , ses tombeaux , Ses chemins dépavés et ses pans de murailles

Troués comme de vieux drapeaux ; Paris , cette cité de lauriers toute ceinte ,

Dont le monde entier est jaloux , Que les peuples émus appellent tous la sainte,

Et qu'ils ne nomment qu'à genoux ; Paris , n'est maintenant qu'une sentine impure ,

Un égout sordide et boueux , Où mille noirs cour ans de limon et d'ordure

Viennent traîner leurs flots honteux ; Un taudis regorgeant de faquins sans courage ,

D'effrontés coureurs de salons , Qui vont de porte en porte , et d'étage en étage ,

Gueusant quelque bout de galons ; Une halle cynique aux clameurs insolentes ,

Où chacun cherche à déchirer Un misérable coin des guenilles sanglantes ,

Du pouvoir qui vient d'expirer.

w ïambe h.

Ainsi quand dans sa bauge aride et solitaire

Le sanglier frappé de mort, Est là , tout palpitant , étendu sur la terre ,

Et sous le soleil qui le mord , Lorsque blanchi de bave et la langue tirée ,

Ne bougeant plus en ses liens , Il meurt , et que la trompe a sonné la curée

A toute la meute des chiens ; Toute la meute alors comme une vague immense

Bondit ; alors chaque mâtin Hurle en signe de joie , et prépare d'avance

Ses larges crocs pour le festin ; Et puis vient la cohue , et les abois féroces

Roulent de vallons en vallons ; Chiens courans et limiers , et dogues et molosses ,

Tout se lance , et tout crie , Allons ; Quand le sanglier tombe et roule sur l'arène ,

Allons , allons , les chiens sont rois , Le cadavre est à nous , payons-nous notre peine ,

Nos coups de dents et nos abois ; Allons , nous n'avons plus de valet qui nous fouaille

Et qui se pende à notre cou ; Du sang chaud , de la chair , allons , faisons ripaille ,

Et gorgeons-nous tout notre soûl :

Et tous , comme ouvriers que l'on met à la tache ,

Fouillent ces flancs à plein museau , Et de l'ongle et des dents travaillent sans relâche ,

Car chacun en veut un morceau ; Car il faut au chenil que chacun d'eux revienne

Avec un os demi-rongé , Et que , trouvant au seuil son orgueilleuse chienne

Jalouse et le poil alongé , Il lui montre sa gueule encor rouge, et qui grogne ,

Son os dans les dents arrêté , Et lui crie , en jetant son quartier de charogne :

« Voici ma part de royauté. >

Août 1 850.

J'ai vu pendant trois jours , j'ai vu plein de colère Bondir et rebondir le bon populaire , Sur le pavé sonnant de la grande cité. Je l'ai vu tout d'abord , une balle au côté ,

Jetant ses crins à l'air ; et sa gueule vorace

Tordre à double replis les muscles de sa face ;

J'ai vu son col enfler , son orbite rougir ,

Ses grands ongles claquer , et tout son corps rugir

Puis je l'ai vu tomber /écumant et terrible

A travers flamme et fer et la mêlée horrible

Sur les marches du Louvre et là , le poil en sang

Et ses larges poumons lui battant dans le flanc , La langue toute rouge et la gueule béante ; Haletant , je l'ai vu de sa croupe géante , Inondant le velours du trône culbuté , Y vautrer tout du long sa fauve majesté.

Alors , j'ai vu soudain une foule sans nombre

Se traîner à plat-ventre à l'abri de son ombre. J'ai vu , pâles encor du seul bruit de ses pas , Mille nains grelotans lui tendre les deux bras ; Alors , on caressa ses flancs et son oreille -, On lui baisa le poil , on lui cria merveille , Et chacun lui léchant les pieds , dans son effroi Le nomma son lion , son sauveur et son roi. Mais , lorsque bien repu de sang et de louange , Jaloux de secouer les restes de sa fange , Le monstre à son réveil voulut faire le beau ; Quand ouvrant son œil jaune et remuant sa peau , Le crin dur . il voulut , comme l'antique athlète , Sur son col musculeux dresser toute sa tête , Lorsqu enfin il voulut , le front échevelé . Rugir en souverain , — il était muselé .

Décembre 1850.

Un jour que de l'État le vaisseau séculaire , Fatigué trop long-temps du roulis populaire , Ouvert de toutes parts , à demi démâté , Sur une mer d'écueilj^sous des cieux sans étoiles ,

Au vent de la Terreur qui déchirait ses voiles, S'en allait échouer la jeune Liberté ,

Tous les rois de l'Europe attentifs au naufrage, Tremblèrent qnc la masse heurtant quelque rivage . Ne mît du même choc , les trônes au néant ; Alors , comme forbans qui guettent une proie , On les vit tous s'abattre avec des cris de joie , Sur les flancs dégarnis du colosse flottant.

Mais , lui , tout mutilé des coups de la tempête , Se dressa sur sa quille , et relevant sa tête , Hérissa ses sabords d'un peuple de héros , Et reveillant soudain ses foudres désarmées ,

Comme un coup de canon , lâcha quatorze armées , Et l'Europe à l'instant rentra clans son repos.

Sombre Quatre-vingt-treize , épouvantable année, De lauriers et de sang , grande ombre couronnée Du fond des temps passés ne te relève pas ! Ne te relève point , pour contempler nos guerres , Car nous sommes des nains à côté de nos pères , Et ta pitié rirait de nos maigres combats.

Oh! nous n'avons plus rien de ton antique flamme,

Plus de force au poignet, plus de vigueur dans l'âme 'Mus d'ardente amitié pour les peuples vaincus , Et quand parfois au cœur il nous vient une haine , Vous devenons poussifs et nous n'avons d'haleine , Que pour trois jours au plus.

Janvier 1851 .

ïambe y

Dans le pays de France aujourd'hui que personne Ne peut chez soi rester en paix ,

Et que de toutes parts l'ambition bourgeonne Sur les crânes les plus épais %

Tout est en mouvement sur la place publique;

Le verbe haut et le cœur plein , Chacun bourdonne autour de l'œuvre politique ,

Chacun y veut mettre la main .

Là , courent tous les gens de bras et de parole ,

Poète , orateur et soldat , Tout ce qui veut paraître et jouer quelque rôle ,

Dans le grand drame de l'état ; Tout , des hauts carrefours abonde sur la place

Et haletant, pressant le pas, Tout sur le noir pavé se précipite en masse ,

Et vers le peuple tend les bras .

Certes le peuple est grand , maintenant que sa tête

A secoué ses mille freins ; Que, l'ouvrage fini, comme un robuste athlète,

Il peut s'appuyer sur ses reins; Il est beau ce colosse à la mâle carrure ,

Ce vigoureux porte-haillons; Ce sublime manœuvre à la veste de bure

Teinte du sang des bataillons ; Ce maçon qui d'un coup vous démolit des trônes ,

Et qui , par un ciel étouffant , Sur les larges pavés fait bondir les couronnes

Comme le cerceau d'un enfant.

Mais c'est pitié de voir , avec sa tête rase ,

Son corps sans pourpre et sans atour , Ce peuple demi-nu , comme ceux qu'il écrase ,

Comme les rois , avoir sa cour; Oiù , c'est pitié de voir , à genoux sur sa trace ,

Un troupeau de tristes humains Lui cracher chaque jour tous leurs noms à la face ,

Et ne jamais lâcher ses mains; D'entendre autour de lui mille bouches mielleuses,

Souillant le nom de citoyen , Lui dire que le sang orne des mains calleuses ,

Et que le rouge lui va bien ; Que l'inflexible loi n'est que son vain caprice ,

Que la justice est dans son bras , Sans craindre qu'en ses mains l'arme de la justice

Ne soit l'arme des scélérats.

Est-ce donc un besoin de la nature humaine

Que de toujours courber le dos?

Faut-il du peuple aussi faire uue idole vaine ,

Pour lui jeter de vains propos?

A peine relevé faut-il qu'on se rabaisse ?

Faut-il oublier avant tout , Que la liberté sainte est la seule déesse

Que l'on n'adore que debout?

Hélas ! nous vivons tous dans un temps de misère ,

Un temps à nul autre pareil , Où la corruption mange et ronge sur terre

Tout ce qu'en tire le soleil ; Où dans le cœur humain l'égoïsme déborde ,

Où rien de bon n'y fait séjour; Où partout la vertu montre bientôt la corde ,

Où le héros ne l'est qu'un jour ; Un temps ou les sermens et la foi politique

Ne soulèvent plus que des ris ; Où le sublime autel de la pudeur publique

Jonche le sol de ses débris ; Un vrai siècle de boue , où , tous tant que nous sommes ,

Chacun se vautre et se salit; Où , comme en un linceul , dans le mépris des hommes ,

Le monde entier s'ensevelit !

Pourtant , si quelque jour de ces fangeux abimes ,

Où nous roulons aveuglément , De ce chaos immense où les âmes sublimes

Apparaissent si rarement ,

Tout d'un coup, par hasard, s'il en surgissait une ,

Au large front , au bras charnu ; Une âme toute en fer, sans peur à la tribune ,

Sans peur devant un glaive nu ; Si cette âme , en un mot , saisissant le vulgaire ,

Et le frappant de son éclat , Montait avec l'appui de la main populaire

S'asseoir au timon de l'état ; Alors je lui crierais de ma voix de poète

Et de mon cœur de citoyen :

Homme placé si haut , ne baisse pas la tête ,

Marche , marche , et n'écoute rien !

Laisse-le peuple en bas applaudir à ton rôle ,

Et se repaître de ton nom ; Laisse-le te promettre un jour même l'épaule

Pour te porter au Panthéon !

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Marche! et ne pense pas à son temple de pierre ;

Souviens-toi que , changeant de goût , Sa main du Panthéon peut chasser ta poussière ,

Et la balayer dans l'égout !

Marche pour la patrie , et , sans qu'il nous en coûte ,

Marche en ta force et le front haut; Et dût ton pied heurter, à la fin de ta route ,

Les planches de quelque échafaud ; Dût ton front de génie et ta tête sublime

Tomber enfin avec le jour, Du peuple , quel qu'il soit , ne cherche que l'estime ,

Ne redoute que son amour ! . . .

La popularité ! — c'est la grande impudique

Qui tient dans ses bras l'univers, Qui , le ventre au soleil , comme la nymphe antique ,

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