‹ IambesChapitre 8 sur 12 · Livre à qui veut ses flancs ouverts · texte numérisé non relu

Livre à qui veut ses flancs ouverts

C'est la mer ! c'est la mer ! — d'abord calme et sereine ,

La mer, aux premiers feux du jour, Chantant et souriant comme une jeune reine ;

La mer blonde et pleine d'amour ; La mer baisant le sable , et parfumant la rive

Du baume enchanteur de ses flots , Et berçant sur sa gorge ondoyante et lascive

Son peuple brun de matelots ; — Puis la mer furieuse et tombée en démence ,

Et de son lit silencieux Se redressant géante avec sa tête immense ,

Et tordant ses bras dans les cieux ; Puis courant çà et là , hurlante , échevelée ;

62 ïambe \ .

Kl sous la foudre et ses carreaux , Bondissant , munissant dans sa plaine salée ,

Comme un combat de cent taureaux; Puis , le corpstout blanchi d'écume et de colère

La bouche torse et l'œil errant; Se roulant sur le sable, et déchirant la tenv .

Avec le râle d'un mourant; Puis , comme la bacchante , enfin lasse de rage

N'en pouvant plus, et sur le flanc Retombant dans sa couche , et jetant à la plage

Des têtes d'hommes et du sang !...

Février 185*

Comme un vent orageux , des bruits rauques et sourds Roulent soudainement de faubourgs en faubourgs ; Les portes des maisons , les fenêtres bondissent , Les marteaux sur le bronze à grands coups retentissent

La peur frappe partout , et les vieillards chenus , Les femmes se hâtant , et les enfans pieds nus D'un grand œil étonné regardant ce qui passe , Tout sous les toits voisins , pêle-mêle s'entasse ; Tout fuit , et dans la rue un vaste isolement Succède tout d'un coup à ce grand mouvement , Et l'Émeute paraît , l'Émeute au pied rebelle Poussant avec la main le peuple devant elle ; L'Émeute aux mille fronts, aux cris tumultueux , Grossit à chaque bond ses rangs impétueux , Et le long des grands quais où son flot se déroule , Hurle en battant les murs comme une femme soûle.

Où va-t-elle aujourd'hui? de ses longues clameurs Va-t-elle épouvanter le sénat en rumeurs ?

Vient-elle secouer sur le front des ministres Tout le sang répandu pendant les jours sinistres ? Non , l'Émeute à longs flots inondant le saint lieu» Bondit comme un torrent contre les murs de Dieu. La haine du pontife aujourd'hui la travaille ; Son front comme un bélier bat la sainte muraille ; Sur les dalles de pierre , en bas de leurs autels Roulent confusément les vases immortels.

Adieu , le haut parvis , adieu , les saints portiques , Adieu , les souvenirs , les croyances antiques , Tout tombe , tout s'écroule avec la grande croix , Christ est aux mains des juifs une seconde fois.

0 ma mère patrie , ô déesse plaintive ,

Ah ! toujours verra-t-on dans la ville craintive

Allons, chauffeur, allons , du charbon, de la houille -t

Du fer, du cuivre et de l'étain ; Allons , à large pelle , à grand bras plonge et fouille ,

Nourris le brasier, vieux Vulcain ;

Donne force pâture à ta grande fournaise ,

Car, pour mettre ses dents en jeu , Pour tordre et dévorer le métal qui lui pèse ,

II lui faut le palais en feu.

C'est bon , voici la flamme ardente , folle , immense,

Implacable et couleur de sang , Qui tombe de la voûte , et l'assaut qui commence;

Chaque lingot se prend au flanc.

Ce ne sont que des bonds , que hurlemens , délire ,

Cuivre sur plomb et plomb sur fer , Tout s'allonge , se tord , s'embrasse et se déchire

Comme trois damnés dans l'enfer. — Enfin , l'œuvre est finie , enfin la flamme est morte ,

La fournaise fume et s'éteint , L'airain bouillonne à flots , chauffeur, ouvre la porte

Et laisse passer le hautain î

Allons , impétueux , mugis et prends ta course ,

Sors de ta loge , et d'un élan , D'un seul bond lance-toi comme un flot de la source

Comme une flamme d'un volcan !

La terre ouvre son sein à tes vagues de lave ,

Précipite en bloc ta fureur.

Dans ton moule d'acier, bronze , descends esclave ,

Tu vas remonter empereur .

Encor Napoléon ! encor sa grande image !

Ah ! que ce rude et dur guerrier Nous a coûté de sang et de pleurs et d'outrage

Pour quelques rameaux de laurier !

Ce fut un triste jour pour la France abattue ,

Quand du haut de son piédestal Comme un voleur honteux son antique statue

Pendit sous un chanvre brutal.

Alors on vit au pied de la haute colonne ,

Courbé sur un câble grinçant , L'étranger, au long bruit d'un houra monotone ,

Ébranler le bronze puissant ; Et quand sous mille efforts , la tête la première ,

Le bloc superbe et souverain Précipita sa chute et sur la froide pierre

Roula son cadavre d'airain.

Le Hun , le Hun stupide à la peau sale et rance ,

L'œil plein d'une basse fureur, Aux rebords des ruisseaux , devant toute la France

Traîna le front de l'empereur.

Ali ! pour qui porte un cœur sous sa gauche mamelle

Ce jour pèse comme un remords ; Au front de tout Français , c'est la tache éternelle

Qui ne s'en va qu'avec la mort.

J'ai vu l'invasion à l'ombre de nos marbres ,

Entasser ses lourds chariots ; Je l'ai vue arracher l'écorse de nos arbres,

Pour la jeter à ses chevaux; J'ai vu l'homme du Nord , à la lèvre farouche ,

Jusqu'au sang nous meurtrir la chair ; Nous manger notre pain , et jusque dans la bouche

S'en venir respirer notre air ; J'ai vu , jeunes Français ! ignobles libertines ,

Nos femmes belles d'impudeur , Aux regards d'un cosaque étaler leurs poitrines,

76 IAMBE Vil.

Et, s'enivrer de son odeur»

Eh bien ! dans tons ces jours d'abaissement , de peine ,

Pour tous ces outrages sans nom , Je n'ai jamais chargé qu'un être de ma haine

Sois maudit , ô Napoléon !

O Corse ! à cheveux plats , que ta France était belle ,

Au grand soleil de messidor !

C'était une cavale indomptable et rebelle ,

Sans frein d'acier ni rênes d'or; Une jument sauvage à la croupe rustique ,

Fumante encor du sang des rois -,

Mais fière, et d'un pied libre heurtant le sol antique,

Libre pour la première fois , Jamais aucune main n'avait passé sur elle

Pour la flétrir et l'outrager , Jamais ses larges flancs n'avaient porté la selle

Et le harnois de l'étranger ; Tout son poil était vierge , et belle vagabonde ,

L'œil haut, la croupe en mouvement , Sur ses jarrets dressée , elle effrayait le monde

Du bruit de son hennissement.

Tu parus , et sitôt que tu vis son allure ,

Ses reins si souples et dispos , Centaure impétueux , tu pris sa chevelure ,

Tu montas botté sur son dos.

Alors, comme elle aimait les rumeurs de la guerre,

La poudre et les tambours battans ,

Pour champ* de course , «alors, tu lui donnas la terre,

Et des combats pour passe-temps ; Alors, plus de repos, plus de nuits, plus de sommes,

Toujours l'air , toujours le travail , Toujours comme du sable écraser des corps d'hommes

Toujours du sang jusqu'au poitrail ; Quinze ans , son dur sabot dans sa course rapide

Broya des générations ; Quinze ans , elle passa fumante à toute bride ,

Sur le ventre des nations.

Enfin , lasse d'aller sans finir sa carrière ,

D'aller sans user son chemin , De pétrir l'univers, et comme une poussière,

De soulever le genre humain ; Les jarrets épuisés , haletante et sans force ,

Prête à fléchir à chaque pas ,

Elle demanda grâce à son cavalier corse ;

Mais , bourreau , tu n'écoutas pas !

Tu la pressas plus fort de ta cuisse nerveuse ,

Pour étouffer ses cris ardens , Tu retournas le mors dans sa bouche baveuse ,

De fureur tu brisas ses dents , Elle se releva ; mais un jour de bataille ,

Ne pouvant plus mordre ses freins , Mourante , elle tomba sur un lit de mitraille ,

Et du coup te cassa les reins.

Maintenant tu renais de ta chute profonde

Pareil à l'aigle radieux , Tu reprends ton essor pour dominer le monde ,

Ton image remonte aux cieux.

Napoléon n'est plus ce voleur de couronne,

Cet usurpateur effronté , Qui serra sans pitié , sous les coussins du trône ,

La gorge de la Liberté ; Ce triste et vieux forçat de la Sainte- Alliance

Qui mourut sur un noir rocher, Traînant comme un boulet l'image de la France

Sous le bâton de l'étranger ; Non, non , Napoléon n'est plus souillé de fanges;

Grâce aux flatteurs mélodieux , Aux poètes menteurs , aux sonneurs de louanges ,

César est mis au rang des dieux.

Son image reluit à toutes les murailles ,

ÏAMBE Vil. 81

Son nom dans tous les carrefours Résonne incessamment , comme au fort des batailles

Il résonnait sur les tambours.

Puis de ces hauts quartiers , où le peuple foisonne ,

Paris , comme un vieux pèlerin , Redescend tous les jours au pied de la colonne

Abaisser son front souverain.

Et là , les bras chargés de palmes éphémères ,

Inondant de bouquets de fleurs Ce bronze que jamais ne regardent les mères ,

Ce bronze grandi sous leurs pleurs ; En veste d'ouvrier , dans son ivresse folle

Au bruit du fifre et du clairon , Paris d'un pied joyeux danse la carmagnole ,

Autour du grand Napoléon.

Ainsi passez , passez , monarques débonnaires ,

Apôtres de l'humanité , Hommes sages, passez, comme des fronts vulgaires

Sans reflet d'immortalité!

Du peuple vainement vous allégez la chaîne ,

Vainement tranquille troupeau , Le peuple sur vos pas , sans sueur et sans peine ,

S'achemine vers le tombeau; Sitôt qu'à son déclin, votre astre tutélaire

Épanche son dernier rayon , Votre nom qui s'éteint , sur le flot populaire

Trace à peine un léger sillon.

Passez , passez , pour vous point de haute statue ,

Le peuple perdra votre nom ;

Car, il ne se souvient que de l'homme qui tue

Avec le sabre ou le canon ; H n'aime que le bras qui , dans des champs humides ,

Par milliers fait pourrir ses os , Il aime qui lui fait bâtir des pyramides,

Porter des pierres sur le dos.

Le peuple , — c'est enfin la fille de taverne ,

La fille buvant du vin bleu , Qui veut dans son amant un bras qui la gouverne ,

Un corps de fer , un œil de feu , Et qui , dans son taudis , sur sa couche de paille ,

N'a d'amour chaud et libertin, Que pour l'homme hardi qui la bat et la fouaille ,

Depuis le soir jusqu'au matin.

Mai 1851.

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