Iambes et poèmes
Auguste Barbier n'est pas un des grands noms de la poésie française ; mais c'est un nom connu de tous en France et il est peu de collégiens qui ne sachent par cœur quelques-unes de ses strophes. Ses poèmes ont l'étonnante fortune de soulever l'enthousiasme des jeunes et de garder l'estime admirative des techniciens du vers et des connaisseurs passionnés. De plus, le caractère d'homme que nous révèle cette œuvre est élevé, sérieux et noble. Enfin, mérite de plus aux yeux du public anglais, il a l'originalité, rare chez nos poètes, d'avoir puisé les sujets d'une série entière de poèmes dans la vie politique et sociale de l'Angleterre.
La vie d'Auguste Barbier, toute entière consacrée à la poésie, simple, unie, discrète, pourrait tenir en quelques lignes.
Il naquit à Paris, non pas le 29 avril 1805, comme on l'a écrit longtemps, mais le 28, comme en fait foi la notice personnelle qu'il écrivit de sa main lors de son entrée à l'Académie. Son acte de naissance a été détruit en 1871 dans l'incendie de l'Hôtel de Ville. Son acte de baptême existe toujours, à la
VI AUGUSTE barbier:
paroisse de Saint-Germain-des-Prés, registre de 1805, acte 82. En voici le passage essentiel : * L'an 1805, le 18 Messidor an XIII, a été baptisé Auguste-Henri, né le 8 Floréal dernier, fils de Jean-Baptiste Barbier, avoué au tribunal de première instance, et de Marie- Louise Duvergier, quay Malaquais, n° 1920.'^ Il s'agit clairement du n° 19, sis à côté de l'Hôtel de Bouillon. Les Barbier y demeurèrent jusqu'en 1823.
Quelques maisons plus bas en aval, en l'hôtel du marquis de Villette, s'est éteint Voltaire ; quelques pas plus haut, en amont, dans une boutique de libraire, est né M. Anatole France : tel est ce quai, cher aux lettres françaises.
Ces vieilles spacieuses maisons existent toujours et si la Seine, avec ses quais modernes, n'a plus comme autrefois l'aspect d'une rue populeuse, charriant toues, barges, péniches, bateaux de tout gabarit, elle garde sur ses eaux changeantes et pareilles l'image du même ciel changeant. En face, s'aligne le Louvre, noble et sévère, et par-dessus les toits affleure la tour de Saint-Germain-l'Auxerrois, associée à tous les grands mouvements du cœur de l'ancien Paris.
Par sa mère, Saintongeoise, Auguste-Henri était du Midi ; du Nord, par son père, venu de Picardie. Lamartine avait appelé le poète des ïambes un Gallo-Romain, sans se douter de cette double origine.
Comme il arrive aux fils, dans sa mémoire, dans son cœur et probablement dans son talent, c'est la mère
^ Cp. Rendue politique et littéraire^ 8 avril 1 905, qui a exhumé ce texte et publié de précieux renseignements à l'occasion du centenaire de Barbier.
SA VIE ET SON ŒUVRE Vil
qui laissa le plus de traces sensibles. En quelques pages simples et fortes, d'une émotion contenue, il nous a conservé d'elle un vivant portrait.
* Ma mère était petite. Elle avait la taille courte et les épaules un peu hautes; malgré ces légers défauts elle était fort jolie et fort admirée. Rien n'était mieux fait que ses pieds et ses mains. Son nez était un peu retroussé, ses yeux grands et noirs, sa bouche bien arquée et son menton décoré d'une petite fossette. Ses cheveux, d'un noir de jais et qu'elle conserva tels jusqu'à sa mort, auraient pu, dans leur abondance, lui couvrir le corps. Sa voix était douce, mais peu étendue. La faiblesse de son organe ne nuisait point, cependant, à sa netteté. Ce qui dominait dans les agréments de sa personne, c'était la grâce.'
Elle dessinait avec talent. Le grand David, ami de la famille, lui avait donné des conseils. Les biens de son père mis sous séquestre pendant la Terreur, elle avait, pour aider les siens, vendu * des images de la Liberté ' qu'elle avait peintes. Ses enfants élevés, ses grandes joies étaient la lecture d'ouvrages d'histoire et de morale et, toujours en première ligne, le dessin. Elle communiqua ce goût à son fils. Il maniait le crayon avec assez de savoir-faire pour tenter le portrait d'une dame anglaise qui avait fait sur lui une forte impression lors de son voyage à Londres.^
Les rudes secousses de la Révolution et de l'Empire avaient comme martelé le caractère de sa mère. Elle en montra la vaillance, le jour où sa maison se trouva,
^ Ce portrait est en la possession de M. Hons-Olivier, de Paris, qui me l'a très obligeamment montré.
AUGUSTE BARBIER
erv 1815, envahie la nuit par une bande de Cosaques affamés. Elle se leva, leur fit donner le vivre et le couvert. Un des soudards, courant sus à la servante, le sabre levé, la frêle petite femme s'élança entre eux et, par le seul effet de son énergie morale, sut faire reculer le soldat. Cet épisode mit le comble à l'aversion pour l'Empire de ces modestes bourgeois, à l'âme républicaine, que rien n'avait séduit dans le fracas et le clinquant des victoires impériales. Entre les jugements positifs du père, exerçant sur la politique l'âpre sagacité d'un basochien, et l'indignation de la mère> s'amassa dans le cœur de l'enfant cette haine de l'Empereur qu'il devait un jour, comme un métal brûlant, déverser dans les strophes de Uldole. A la veille de sa mort, il aurait pu répéter comme à vingtcinq ans :
* Je n'ai jamais chargé qu'un être de ma haine... Sois maudit, ô Napoléon ! '
Pendant vingt ans, une terrible maladie tortura la mère de Barbier, sans venir à bout de sa patience ni de sa fortitude. Sans penser qu'elle répétait Socrate, elle demanda le matin de sa mort l'état de ses comptes afin d'être sûre de ne léser personne. * Stoïque, avec le cœur en plus,' dit le fils en concluant. Pour nous, qui regardons déjà avec plus de recul, nous voyons en elle un des plus beaux exemplaires de la bourgeoise d'alors : faisant passer le devoir avant l'art, d'un sérieux un peu sévère, d'une vertu domestique et civique plus rigide que tendre, douée d'un cœur aimant, mais croyant plus à l'énergie du carac-