SA VIE ET SON ŒUVRE H
cas semblable s'est trouvé dans Tantiquité, me signale mon ancien maître Henri Chantavoine, celui de Tynnichus de Chalcide qui ne chanta qu'un chant, un sublime * Péan.'
Les anciens y virent un caprice de la Muse : ils admirèrent. Celui qui nous rapporte le cas n'est pas, il faut le dire, Sainte-Beuve, mais Platon.
Barbier n'est pas tout entier dans Vldole ou La Curée \ il n'est pas tout entier dans les ïambes. Si, sourd au rythme vibrant, au chant lyrique qui vient de plus loin que du cerveau, on avait besoin d'être raffermi dans la pensée de leur croissance originale et de leur valeur propre, il suffirait précisément de lire // Pianto et Lazare, * Il n'aurait dû faire que des Pianto,^ dit le grand critique dédaigneux. Quant au Lazare^ il ne lui fait pas l'honneur de le nommer, alors que sa connaissance de l'Angleterre, ses propres imitations de poèmes anglais, auraient dû, entre tous, le rendre sensible à la nouveauté de ces thèmes poétiques. Dans Lazare et dans // Pianto se voit manifestement à l'œuvre, sur des sujets très divers et dans des atmosphères différentes, une âme de la même fibre morale que dans les ïambes,
* Il n'aurait dû faire que... des sonnets artistiques,' lit-on dans la même ligne. Il est remarquable que l'aversion de Sainte-Beuve pour les ïambes l'ait poussé à cette étrange affirmation. Car, avec le recul d'une génération, on peut avancer, en toute assurance, que les sonnets artistiques du Pianto sont loin de valoir les meilleures pages du Campo-Santo, et que les Rimes héroïques ne valent pas les moindres
lii AUGUSTE barbier: .
pages du Lazare. La verve oratoire, la plénitude un peu massive du vers cornélien, qui est la marque évidente de sa manière, se sont au contraire amoindries, et comme amenuisées, en voulant se conformer à des moules étroits et rigides. Même impression dans les Chants civils et religieux. Bien loin d'être * l'aristocrate poétique le plus raffiné,' il était le fils de la bourgeoisie encore grande de l'époque, avec ses gaucheries, ses fautes de goût, ses recherches aussi et sa soif parfois fautive de culture ; mais gardant un idéal vivace, et connaissant encore les haines vigoureuses. Aristocrate raffiné, il l'est bien peu, le poète novateur qui coudoie maintenant les mineurs de Newcastle comme autrefois l'ouvrier parisien 'à la veste de bure,' qui, dans le Minotaure et la Tamise, annonce en quelque sorte les deux hymnes de pitié sociale auxquels est attachée la popularité de Thomas Hood, et qui, dans la Lyre d^ Airain, prélude au Cri des Enfants dont les vers d'Elisabeth Browning se sont faits les échos. Pour la France, Barbier reste, dans ces poèmes d'inspiration populaire, novateur sans être précurseur, en ce sens qu'il n'a pas été suivi et que, sauf Victor Hugo, qui a toutes les voix, nul poète, même le voulant, comme M. Coppée et M. Richepin, n'a jamais atteint la haute et grave pitié, anoblissante pour les humbles et les gueux, qui vibre dans les vers sincères d'Auguste Barbier.
Il est difficile d'aller comme Maxime Ducamp jusqu'à ranger Auguste Barbier parmi * les hommes forts de notre race.' Il a douté de lui-même ; il n'a pas eu avec lui-même la franchise des forts qui est de
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se connaître et de dominer son talent. Le temps de la force lui a été trop mesuré.^ Mais s'il n'est pas l'un d'entre eux, il est un de leurs proches, et quasi de la même famille. Quand un poète a la vertu d'évoquer tour à tour, comme font ses vers, Agrippa d'Aubigné, Corneille pour le passé ; quand, parmi ceux qu'il a incités aux œuvres de vie on compte le Daumier de la Rue Transnonatn, le Delacroix de la Liberté sur les Barricades, le Blanqui des Pamphlets, et le Victor Hugo des Châtiments ; quand il veut, enfin, comme Barbier l'a voulu de tout son effort, faire l'art plus humain pour rendre plus pure et plus belle la cité des hommes, il est clair que ce poète est de grande lignée, et qu'ayant eu sa part de génie, il aura, dans des générations de cœurs fidèles, sa part d'immortalité.
' Fils de Corneille, il eut des cris de grand poète, De ces explosions qui jaillissent du cœur. Vers immortels qu'un âge entier redit au cœur Et que de l'avenir l'écho lointain répète.' ^